De l'Antiquité au siècle des Lumières : quand le sucre restait un mystère biologique total
Pendant des millénaires, le diabète est resté ce que les Grecs appelaient un "siphon", une pathologie où les chairs semblaient se liquéfier dans les urines. On n'y pense pas assez, mais le diagnostic même relevait de l'héroïsme sensoriel. Les médecins de l'époque, d'Arétée de Cappadoce aux praticiens médiévaux, goûtaient littéralement l'urine des patients pour y déceler une saveur mielleuse. C’était le test de référence, le "diagnostic du goût", bien loin de nos lecteurs de glycémie connectés. Thomas Willis, en 1674, a d'ailleurs redonné ses lettres de noblesse à cette pratique en ajoutant le terme "mellitus" (miel) pour distinguer cette forme de la version insipide.
L'obsession de la perte de liquide et les premières théories erronées
À cette période, on pensait que le problème venait des reins ou de l'estomac. Résultat : on gavait les malades de vins astringents, de décoctions de plantes amères ou, pire encore, on leur imposait des saignées qui affaiblissaient des organismes déjà dénutris. Or, la mortalité restait de 100% pour le type 1 dans l'année suivant l'apparition des symptômes. Autant le dire clairement, être diagnostiqué diabétique avant le XVIIIe siècle équivalait à une condamnation à mort rapide et douloureuse. On est loin du compte par rapport aux traitements chroniques actuels, car la science tâtonnait dans une obscurité quasi totale, ignorant jusqu'à l'existence même du pancréas comme organe clé.
La révolution du régime de famine : l'époque brutale d'Apollinaire Bouchardat
C'est au XIXe siècle, plus précisément durant le siège de Paris en 1870, qu'une observation fortuite change la donne. Le médecin français Apollinaire Bouchardat remarque que ses patients diabétiques voient leur état s'améliorer malgré les privations de la guerre. Il comprend que le sucre — et plus largement les glucides — est le véritable ennemi. Mais attention, sa solution était d'une rudesse absolue. Il préconisait ce que l'on a appelé le "régime de famine".
Les bévues historiques et ces remèdes qui tuaient plus que le mal
Le problème avec la médecine pré-insuline, c'est qu'elle naviguait à vue dans un brouillard de théories contradictoires. L'erreur de diagnostic par le goût fut sans doute la plus mémorable, bien que scientifiquement exacte : les médecins goûtaient littéralement l'urine des patients pour y déceler une saveur de miel. Mais une fois le constat posé, les solutions frôlaient souvent le délire mystique ou la torture involontaire.
Le mythe de la compensation par le sucre
Pendant une période assez sombre du XIXe siècle, certains praticiens imaginaient qu'il fallait remplacer le sucre perdu dans les urines en gavant le malade de confiseries. Résultat : une hyperglycémie foudroyante qui précipitait les patients vers le coma acidocétosique en moins de quarante-huit heures. On ne comprenait pas que le corps ne manquait pas de sucre, mais de la clé pour l'utiliser. Cette méprise tragique a coûté la vie à des milliers d'enfants dont le pancréas avait déjà capitulé. Or, la logique de l'époque voulait que si le réservoir fuit, il faille le remplir à ras bord, ignorant que le réservoir en question était devenu une bombe à retardement biologique.
L'abus de purges et de saignées
On pensait alors que le diabète résultait d'une irritation des reins ou d'un sang trop épais. La solution ? Vider le patient de ses fluides vitaux. On utilisait des ventouses ou des sangsues par douzaines, espérant ainsi évacuer l'humeur sucrée. La déshydratation chronique, déjà provoquée par la polyurie diabétique, était donc aggravée par ces interventions brutales. Les malades, déjà affaiblis par une perte de poids massive, finissaient par succomber à un choc hypovolémique. C'était un peu comme essayer d'éteindre un incendie en jetant les meubles par la fenêtre : l'intention était là, la méthode restait désastreuse.
L'opium comme coupe-faim miracle
Sauf que pour calmer la soif inextinguible et la faim de loup des diabétiques, la pharmacopée ancienne n'avait rien de mieux que les opiacés. On prescrivait du laudanum à haute dose. Si cela masquait temporairement la souffrance et ralentissait le transit, cela plongeait surtout les patients dans une léthargie profonde, masquant les signes avant-coureurs du coma final. On traitait le symptôme, jamais la cause. Reste que cette approche a perduré des décennies, faute d'alternative sérieuse au-delà de la prière ou du jeûne forcé.
L'héritage oublié du traitement par la marche forcée
Avant que Banting et Best ne révolutionnent le monde en 1921, une poignée de médecins visionnaires avait compris un truc fondamental sans en connaître la biochimie. Ils imposaient aux patients des exercices physiques d'une intensité rare, presque militaire. Autant le dire, cette méthode était d'une cruauté absolue pour des organismes déjà dénutris, mais elle fonctionnait parfois pour prolonger la vie de quelques mois. (Le muscle consomme du glucose même sans insuline, une découverte qui ne sera théorisée que bien plus tard).

