Deux mondes, une même obsession pour le chronomètre
Il faut bien comprendre que comparer un rugbyman à un sprinteur de haut niveau, c'est un peu comme comparer une voiture de rallye à une Formule 1. Les deux vont vite, très vite même, mais elles ne sont pas conçues pour le même bitume. Christophe Lemaitre, c'est l'histoire d'un gamin d'Aix-les-Bains qui a bousculé la hiérarchie mondiale du sprint au début des années 2010 avec un record personnel à 9,92 secondes sur la ligne droite. Louis Bielle-Biarrey, lui, incarne cette nouvelle génération de joueurs de rugby "poids plume" qui misent tout sur l'évitement et une accélération dévastatrice pour perforer les rideaux défensifs les plus denses du Top 14.
Le truc c'est que la vitesse en rugby est une donnée contextuelle. On ne court pas dans le vide. On court avec un ballon ovale, souvent capricieux, en scrutant le positionnement du dernier défenseur et en anticipant un éventuel retour intérieur. Christophe Lemaitre, lui, évoluait dans un couloir de 122 centimètres de large, avec une seule consigne : ne jamais en sortir et produire le maximum de puissance dans l'axe. Reste que la fascination pour les pointes de vitesse de "LBB" (son surnom dans le milieu) pousse inévitablement les observateurs à ressortir les chronos de l'athlétisme. Or, la mécanique de course de Louis, bien que phénoménale pour le rugby, n'a techniquement rien à voir avec la foulée de Lemaitre.
La vitesse pure de Lemaitre face à l'accélération de Bielle-Biarrey
Le 100m plat, une science de la piste
Christophe Lemaitre a construit son palmarès sur une capacité de finisseur hors norme. Contrairement à beaucoup de sprinteurs qui explosent dès les premiers mètres, Lemaitre possédait une mise en action parfois poussive, mais une vitesse de pointe qu'il parvenait à maintenir plus longtemps que ses adversaires. C'est ce qu'on appelle la résistance à la vitesse. Sur un 100 mètres, il n'était pas rare de le voir pointer en cinquième ou sixième position aux 50 mètres pour finalement venir coiffer tout le monde sur la ligne. Cette faculté demande une coordination neuromusculaire que peu d'humains possèdent.
Sa foulée était longue, très longue, avec une pose de pied au sol extrêmement brève. Pour descendre sous les 10 secondes, il faut être capable de transformer la force horizontale en vitesse pure sans aucune déperdition d'énergie. Christophe Lemaitre était un maître en la matière, capable de transformer chaque appui en une véritable explosion. À son apogée, il atteignait des vitesses dépassant les 43 km/h. C'est un chiffre qui donne le tournis quand on sait que la plupart des gens s'essoufflent en essayant de maintenir 15 km/h sur un tapis de course.
Le sprint avec ballon, une tout autre mécanique
Du côté de Louis Bielle-Biarrey, on est sur une autre planète physique. Louis ne cherche pas à maintenir sa vitesse sur 100 mètres. En rugby, les sprints de plus de 40 mètres sont rares. Ce qui compte, c'est le "0 à 20 mètres". On appelle ça l'explosivité de rupture. Louis possède cette faculté rare de changer de rythme alors qu'il est déjà lancé. Là où ça coince pour un sprinteur pur, c'est que le rugbyman doit porter un ballon, ce qui casse l'équilibre naturel des bras. Essayez de courir à 35 km/h avec un objet de 450 grammes sous le bras, vous verrez que votre biomécanique en prend un coup.
Mais Louis s'en fiche pas mal de la technique académique. Son truc, c'est l'instinct. Il utilise des appuis courts, très fréquents, qui lui permettent de changer de direction en une fraction de seconde. Si Christophe Lemaitre est une balle de fusil, Louis Bielle-Biarrey est un drone de course : agile, capable de virages serrés et d'accélérations soudaines. On n'y pense pas assez, mais le terrain joue aussi un rôle. Courir sur de l'herbe demande une force de cheville bien supérieure à celle nécessaire sur une piste d'athlétisme, car le sol absorbe une partie de l'énergie de l'impact.
Pourquoi compare-t-on un rugbyman à un médaillé olympique ?
Cette comparaison n'est pas née de nulle part, elle vient d'un fantasme français : trouver le joueur de rugby capable de battre n'importe qui à la course. Pendant longtemps, on a eu Vincent Clerc ou plus récemment Teddy Thomas, mais Louis Bielle-Biarrey a apporté une dimension supplémentaire avec son profil presque frêle. Quand on le voit à côté d'un pilier de 130 kilos, on se demande comment il fait pour ne pas être pulvérisé. La réponse est simple : ils ne l'attrapent jamais. Sa vitesse de pointe a été flashée à plus de 37 km/h lors de certains matchs de Coupe du Monde. C'est énorme.
Mais attention à ne pas s'emballer. 37 km/h, c'est la vitesse moyenne de Christophe Lemaitre sur un 200 mètres, pas sa pointe maximale. Je reste convaincu que si l'on mettait les deux hommes sur une ligne de départ pour un 100 mètres sec, Lemaitre, même aujourd'hui avec quelques années de plus, l'emporterait avec plusieurs mètres d'avance. Le problème, c'est que le grand public confond souvent la vitesse relative (aller plus vite que les autres joueurs sur le terrain) et la vitesse absolue (le chronomètre pur). Louis est rapide par rapport à un rugbyman moyen, Lemaitre est rapide par rapport à l'humanité entière.
Morphologie et biomécanique : le duel des profils
Le physique atypique de Louis Bielle-Biarrey
Louis Bielle-Biarrey mesure environ 1m84 pour 79 kilos. Dans le rugby moderne, c'est ce qu'on appelle un petit gabarit. Ce déficit de masse est précisément ce qui lui permet d'être aussi véloce. Moins de masse à déplacer signifie moins d'énergie nécessaire pour atteindre sa vitesse de pointe. Ses jambes sont fines, nerveuses, avec des tendons d'Achille qui agissent comme des ressorts. Il n'a pas la musculature hypertrophiée des sprinteurs de l'école américaine, il ressemble plus à un demi-fondeur qui aurait décidé de faire du sprint.
Cette morphologie lui offre un avantage indéniable : l'endurance de vitesse. En fin de match, quand tout le monde est cuit, Louis est encore capable de taper un sprint de 80 mètres pour aller aplatir en coin. C'est là qu'il fait la différence. Sa légèreté est son armure. Il glisse entre les plaquages plutôt que de les percuter. C'est un choix tactique et physique délibéré de la part de son encadrement à l'UBB et en équipe de France.
La puissance élastique de Christophe Lemaitre
Christophe Lemaitre, c'est un autre gabarit. 1m90 pour environ 80 kilos à son pic de forme. Il est plus grand que Louis, ce qui lui donne une amplitude de foulée supérieure. Là où Louis doit faire trois pas, Christophe n'en faisait que deux. Le sprinteur savoyard avait cette particularité d'avoir un haut du corps très relâché, presque mou en apparence, contrastant avec une violence inouïe dans les appuis. Son corps était une machine conçue pour l'efficacité linéaire.
Contrairement à Louis, Christophe a dû passer des milliers d'heures en salle de musculation pour renforcer sa chaîne postérieure (fessiers, ischios, mollets) afin de supporter les forces de réaction au sol qui peuvent représenter jusqu'à cinq fois le poids du corps à chaque foulée. Le rugbyman, bien qu'athlétique, ne subit pas de telles contraintes de manière aussi répétée et spécifique. La différence est là : l'un est un athlète de la répétition parfaite, l'autre est un athlète de l'adaptation constante.
Les chiffres qui font tourner la tête
Parlons peu, parlons chiffres, car c'est là que la frontière se dessine nettement. Christophe Lemaitre, c'est : 9,92s au 100m, 19,80s au 200m, et une médaille de bronze olympique à Rio en 2016. Ces temps le placent dans l'élite historique européenne. Pour descendre sous les 20 secondes au 200 mètres, il faut une capacité à maintenir une vitesse de croisière que Louis Bielle-Biarrey ne pourrait probablement pas tenir sur une telle distance sans entraînement spécifique.
Louis Bielle-Biarrey, de son côté, affole les GPS portés par les joueurs de rugby (les fameux boîtiers Catapult). On l'a vu atteindre les 37,2 km/h en match officiel. Pour donner un ordre de grandeur, c'est plus rapide que la plupart des ailiers mondiaux actuels. Mais, et c'est là que le bât blesse, cette vitesse est souvent atteinte sans ballon, lors d'une course de repli ou d'une poursuite. Avec le ballon en main, on tombe plutôt aux alentours de 33 ou 34 km/h. Autant dire que sur une piste, il serait un excellent coureur de niveau régional ou national, mais il accuserait un retard de plusieurs dixièmes de seconde sur un cador comme Lemaitre.
Le facteur psychologique et la gestion de la pression
La différence se joue aussi dans la tête. Un sprinteur vit pour 10 secondes d'effort. S'il rate son départ, sa course est finie. La pression est concentrée sur un instant T, sans aucune possibilité de se rattraper. Christophe Lemaitre a souvent été critiqué pour ses départs moyens, mais il possédait un mental d'acier pour ne pas paniquer quand il voyait ses adversaires prendre deux mètres d'avance dès les premiers blocs. C'est une solitude absolue.
Louis Bielle-Biarrey, lui, est dans un sport collectif. S'il commet une erreur de placement ou s'il se fait rattraper par un défenseur, il a 14 coéquipiers pour compenser. Mais il a aussi une pression différente : celle de prendre la bonne décision en une fraction de seconde. Faut-il déborder ? Faut-il repiquer à l'intérieur ? Faut-il taper au-dessus ? La vitesse de Louis est au service d'une intelligence de jeu. Lemaitre, lui, n'avait pas de décision à prendre, seulement une exécution technique à parfaire. Soit dit en passant, je trouve que la gestion du stress d'un ailier de 20 ans devant 80 000 personnes au Stade de France est tout aussi impressionnante que celle d'un sprinteur dans les blocks de départ d'une finale mondiale.
Questions fréquentes sur ces deux phénomènes français
Louis Bielle-Biarrey pourrait-il faire de l'athlétisme à haut niveau ?
Honnêtement, c'est flou. S'il avait choisi l'athlétisme à 15 ans, avec sa génétique, il aurait sans doute pu devenir un excellent sprinteur de niveau national. Cependant, passer du rugby au sprint professionnel à son âge actuel demanderait une transformation physique radicale. Il devrait gagner en masse musculaire spécifique et surtout apprendre une technique de course qu'il n'a pas. Courir vite sur un terrain de rugby et courir vite sur une piste sont deux métiers différents. Il lui manque probablement cette "raideur" spécifique au niveau de la cheville que possèdent les purs sprinteurs.
Qui est le plus rapide sur les 10 premiers mètres ?
C'est la question piège. Sur les 10 premiers mètres, un rugbyman explosif comme Louis pourrait potentiellement tenir tête à un sprinteur dont la mise en action n'est pas le point fort, comme l'était celle de Lemaitre. Les rugbymen sont entraînés pour des démarrages foudroyants sur de très courtes distances. Mais dès le 20ème mètre, le sprinteur prendrait irrémédiablement le dessus grâce à sa capacité d'accélération continue. Le duel serait serré pendant deux secondes, puis ce serait terminé.
Pourquoi Louis Bielle-Biarrey porte-t-il toujours un casque ?
Cela n'a rien à voir avec sa vitesse, mais c'est devenu sa marque de fabrique. Il porte ce casque depuis ses jeunes années pour se protéger, et il a décidé de le garder par habitude et peut-être un peu par superstition. Pour le public, c'est un excellent point de repère : quand on voit un casque rouge ou bleu débouler à toute allure sur l'aile, on sait que c'est lui. Cela renforce son image de "petit" qui n'a pas peur des chocs, un peu comme un aviateur dans son cockpit.
Le verdict : une comparaison flatteuse mais techniquement limitée
Au bout du compte, la différence majeure entre Louis Bielle-Biarrey et Christophe Lemaitre est une question de spécialisation. Lemaitre est un puriste de la vitesse, un artisan qui a sculpté son corps pour une seule et unique tâche : parcourir 100 ou 200 mètres le plus vite possible. Bielle-Biarrey est un opportuniste de l'espace, un joueur de rugby qui utilise sa vitesse comme une arme parmi d'autres (jeu au pied, placement, défense) pour faire gagner son équipe.
On peut admirer la foulée de Louis et se dire qu'il a "des jambes de feu", mais il ne faut pas oublier que le niveau d'exigence de l'athlétisme mondial est tel que même un athlète hors norme dans un autre sport reste souvent un amateur sur la piste. Du coup, apprécions Louis pour ce qu'il est : l'un des ailiers les plus excitants de sa génération, capable d'enflammer un stade sur une simple accélération. Et gardons à Christophe Lemaitre sa place au panthéon du sprint français, car ses records tiennent toujours et ne sont pas près d'être approchés par un joueur de rugby, aussi rapide soit-il. L'essentiel est là : la France a la chance de posséder deux spécimens physiques exceptionnels, chacun dans son domaine, et c'est bien ça qui compte le plus pour le spectacle sportif.
