La Chine, un ogre des mers aux ambitions sans limites
Le truc c'est que la Chine ne se contente pas de pêcher dans ses propres eaux, qui sont d'ailleurs largement épuisées. Pour maintenir son rang de premier producteur mondial, Pékin a déployé ce qu'on appelle la flotte de pêche lointaine, une armada de plus de 3 000 navires industriels qui sillonnent tous les océans du globe. On les croise au large de l'Afrique de l'Ouest, près des côtes argentines ou encore aux abords des Galápagos. C'est précisément là que le bât blesse : cette domination n'est pas seulement le fruit d'un savoir-faire, mais d'une stratégie politique délibérée visant à assurer la sécurité alimentaire d'une population gigantesque.
Une puissance de feu industrielle inégalée
La force de frappe chinoise repose sur des navires-usines capables de traiter le poisson directement en mer. Ces mastodontes restent parfois des mois, voire des années, sans jamais rentrer au port, ravitaillés par des cargos réfrigérés. Résultat : la Chine représente à elle seule environ 15 % des captures mondiales de poissons sauvages. C'est massif. Pour donner un ordre de grandeur, c'est comme si un seul pays gérait la quasi-totalité de la consommation européenne de protéines marines.
Le rôle trouble des subventions étatiques
Mais comment font-ils pour être rentables à des milliers de kilomètres de leurs bases ? La réponse est simple : ils ne le sont pas forcément. Le gouvernement chinois injecte des milliards de yuans pour soutenir le prix du carburant et la construction des bateaux. Sans ces aides publiques, une grande partie de la flotte hauturière chinoise serait tout simplement en faillite. Je reste convaincu que cette perfusion financière fausse totalement la concurrence mondiale et pousse à une surpêche dramatique, puisque le coût réel de l'effort de pêche n'est plus supporté par les armateurs.
Le cas des zones économiques exclusives (ZEE)
Là où ça coince vraiment, c'est quand ces navires s'aventurent aux limites, ou carrément à l'intérieur, des zones économiques exclusives d'autres pays. Des nations comme le Sénégal ou le Ghana voient leurs ressources pillées par des chalutiers géants contre lesquels leurs petits pêcheurs artisanaux ne peuvent rien. C'est une lutte de David contre Goliath, sauf qu'ici, Goliath a des radars et des filets de plusieurs kilomètres de long.
Le Pérou et l'Indonésie : les challengers aux profils opposés
Si la Chine est hors catégorie, le reste du podium se joue souvent entre l'Indonésie et le Pérou. Mais attention, on ne parle pas du tout de la même chose. Le Pérou, c'est le pays de la mono-pêche industrielle, tandis que l'Indonésie est un archipel où la pêche est un mode de vie fragmenté mais massif.
Le Pérou et le miracle de l'anchois
Le Pérou occupe souvent la deuxième place mondiale grâce à un seul petit poisson : l'anchois (anchoveta). Grâce au courant de Humboldt, une remontée d'eau froide riche en nutriments, les côtes péruviennes sont parmi les plus productives au monde. Le problème, c'est que cette pêche est extrêmement fluctuante. Quand El Niño pointe le bout de son nez, les eaux se réchauffent et les anchois disparaissent. Du coup, les statistiques péruviennes font le yo-yo, passant de 4 à 7 millions de tonnes d'une année sur l'autre.
L'Indonésie, le géant aux 17 000 îles
L'Indonésie, elle, mise sur la diversité. Avec ses milliers d'îles, le pays possède une façade maritime colossale. Contrairement au Pérou, une grande partie de la production indonésienne provient de la pêche artisanale. Sauf que mis bout à bout, ces millions de petits bateaux finissent par peser très lourd dans la balance mondiale, dépassant régulièrement les 6 millions de tonnes. C'est un modèle plus résilient, mais beaucoup plus difficile à surveiller pour les autorités locales qui luttent contre le braconnage international.
La guerre au braconnage de Susi Pudjiastuti
On n'y pense pas assez, mais l'Indonésie a été l'un des rares pays à prendre des mesures radicales. L'ancienne ministre de la pêche est devenue célèbre pour avoir fait dynamiter les bateaux étrangers saisis en train de pêcher illégalement dans les eaux indonésiennes. Une méthode musclée, certes, mais qui montre bien que pour ces nations, le poisson est une ressource souveraine au même titre que le pétrole ou l'or.
La distinction vitale entre pêche sauvage et aquaculture
Il ne faut pas mélanger les serviettes et les torchons. Quand on demande quel pays pêche le plus, on pense souvent aux filets jetés en mer. Or, aujourd'hui, plus de la moitié des produits de la mer consommés dans le monde proviennent de fermes aquacoles. Et là encore, la Chine écrase tout sur son passage.
Le mirage des chiffres globaux
Si l'on cumule la pêche sauvage et l'aquaculture, la domination chinoise devient presque absurde. Ils produisent plus de 60 millions de tonnes de poissons et crustacés par an. À côté, l'Inde ou le Vietnam, qui sont pourtant de gros producteurs, font figure de nains avec leurs 10 ou 12 millions de tonnes respectives. Reste que l'aquaculture pose d'autres problèmes : pour nourrir les poissons d'élevage (comme le saumon ou les crevettes), il faut souvent pêcher des petits poissons sauvages pour en faire de la farine. On déshabille Pierre pour habiller Paul.
L'exception norvégienne
Soit dit en passant, si l'on regarde la valeur financière et non le tonnage, des pays comme la Norvège remontent très haut dans le classement. Ils ne pêchent pas le plus en volume, mais ils vendent du saumon et de la morue à prix d'or. C'est une nuance fondamentale : pêcher beaucoup, c'est bien pour les statistiques, mais pêcher "cher" et de manière durable, c'est le vrai défi de demain. Honnêtement, je trouve que le classement au tonnage est un indicateur un peu préhistorique qui ne dit rien de la santé économique du secteur.
Pourquoi les statistiques officielles sont probablement fausses
C'est le secret de polichinelle du monde de l'halieutique : personne ne sait exactement combien de poissons sont sortis de l'eau chaque année. Les données de la FAO (l'organisation de l'ONU pour l'alimentation) reposent sur les déclarations volontaires des États. Et certains pays ont une fâcheuse tendance à embellir la réalité ou, au contraire, à ignorer totalement des pans entiers de leur activité.
Le fléau de la pêche INN
La pêche Illicite, Non déclarée et Non réglementée (INN) représente environ 20 % des captures mondiales. C'est gigantesque. On parle de millions de tonnes qui échappent à tout contrôle. Dans certaines régions, comme le Golfe de Guinée, la pêche illégale pourrait même dépasser la pêche légale. D'où l'impossibilité d'avoir un classement 100 % fiable. Les experts de l'université de Colombie-Britannique estiment d'ailleurs que les captures réelles sont souvent 30 à 50 % supérieures aux chiffres officiels.
Les erreurs de déclaration historiques
Il y a eu un précédent célèbre dans les années 90 : on s'est rendu compte que les officiels chinois gonflaient artificiellement les chiffres de production pour plaire au Parti et montrer que les objectifs de croissance étaient atteints. Pendant des années, le monde a cru que les océans étaient plus productifs qu'ils ne l'étaient réellement. Ce genre de "bug" statistique montre bien qu'il faut prendre les classements mondiaux avec des pincettes géantes.
Le problème des rejets en mer
Un autre truc qu'on oublie : les rejets. Des tonnes de poissons sont pêchées par erreur, meurent sur le pont et sont rejetées à l'eau parce qu'elles n'ont pas de valeur marchande ou que les quotas sont dépassés. Ces poissons ne figurent dans aucune statistique de "production", mais ils sont bel et bien retirés de l'écosystème. C'est une perte sèche pour la biodiversité qui n'apparaît jamais dans le top 10 des pays pêcheurs.
Les trois idées reçues qui faussent notre vision de la pêche
Il circule pas mal de bêtises sur le sujet. Pour y voir plus clair, il faut déconstruire certains mythes qui ont la peau dure dans l'opinion publique.
Idée reçue n°1 : Les pays qui pêchent le plus sont ceux qui mangent le plus de poisson
C'est faux. Le Pérou, par exemple, exporte la quasi-totalité de ses captures d'anchois sous forme de farine pour nourrir les porcs en Europe ou les poissons d'élevage en Asie. On peut être un champion de la pêche et avoir une population qui ne consomme que très peu de produits de la mer. La pêche est avant tout un commerce de commodités mondialisées, pas uniquement une réponse aux besoins locaux.
Idée reçue n°2 : La flotte européenne est marginale face à la Chine
Pas tout à fait. Si l'on prend l'Union européenne comme un bloc unique, elle se hisse dans le top 5 mondial. L'Espagne et la France possèdent des flottes thonières qui opèrent dans l'Océan Indien avec une efficacité redoutable. Certes, on est loin des volumes chinois, mais la pression exercée par les navires européens sur certaines espèces comme le thon rouge ou le thon albacore est tout aussi déterminante pour l'avenir des stocks.
Idée reçue n°3 : Plus on pêche, plus on est puissant
C'est une vision du XXe siècle. Aujourd'hui, la puissance maritime se mesure aussi à la capacité de protéger ses eaux. Un pays qui vide ses stocks en 10 ans pour être numéro 1 du classement finira par tout perdre. Le vrai pouvoir appartient désormais à ceux qui gèrent la ressource sur le long terme. Mais bon, autant dire clairement que la logique de court terme l'emporte encore trop souvent dans les ministères de la pêche.
Questions fréquentes sur la production halieutique mondiale
Quel est le poisson le plus pêché au monde ?
C'est l'anchois du Pérou (Engraulis ringens). On en capture des millions de tonnes, mais vous ne le retrouverez pas dans votre assiette tel quel. Il finit broyé pour l'industrie agroalimentaire. Le deuxième est souvent le colin d'Alaska, très utilisé pour le surimi ou les filets de poisson pané.
La France est-elle un gros pays pêcheur ?
À l'échelle mondiale, non. La France se situe autour de la 20ème ou 25ème place. Cependant, elle possède le deuxième domaine maritime mondial grâce à ses territoires d'outre-mer. C'est un paradoxe : nous avons beaucoup d'eau, mais notre flotte est relativement modeste comparée aux géants asiatiques.
Est-ce que la pêche mondiale continue de progresser ?
La pêche sauvage stagne depuis les années 1990. On a atteint un plafond biologique : les océans ne peuvent pas donner plus. Toute la croissance de la "production de poisson" que l'on voit dans les graphiques provient en réalité de l'aquaculture.
L'essentiel sur la domination des océans
Pour résumer, si vous cherchez le champion toutes catégories, c'est la Chine, point barre. Mais ce titre de "plus gros pêcheur" cache une réalité beaucoup moins glorieuse faite de subventions massives, de destruction d'écosystèmes lointains et d'une opacité statistique persistante. Le Pérou et l'Indonésie complètent le podium, mais pour des raisons radicalement différentes, l'un misant sur une biomasse unique et l'autre sur une multitude de pêcheurs côtiers.
Mais au-delà du classement, la vraie question n'est plus de savoir qui pêche le plus, mais qui pêchera encore demain. Avec 34 % des stocks mondiaux déjà surexploités, la course au tonnage ressemble de plus en plus à un sprint vers le précipice. On est loin du compte en matière de gestion durable, et ce ne sont pas les records de captures de la Chine qui vont arranger les choses. Le défi est là : transformer une industrie de cueillette sauvage en une gestion raisonnée d'un bien commun. Et honnêtement, au vu des tensions géopolitiques actuelles en Mer de Chine ou dans l'Atlantique Sud, c'est loin d'être gagné.

