Un moteur à réaction dans un petit crâne
Je me souviens d'une élève qui, pendant un cours sur le relativisme d'Einstein, a demandé: "Et si on appliquait cette théorie aux réseaux sociaux, est-ce qu'un tweet pourrait vieillir plus lentement que son auteur ?". La classe entière a eu un temps d'arrêt. Voilà typiquement comment fonctionne un esprit surdoué: il établit des ponts entre des domaines qui n'ont a priori aucun lien. Cette capacité à faire converger des informations disparates, à repérer des schémas dans le chaos, c'est le carburant de leur réflexion.
Des études en IRM montrent que les surdoués utilisent davantage de zones cérébrales simultanément. C'est comme si leur cerveau était un ordinateur surpuissant qui exécuterait plusieurs processus en parallèle. Un ami neuroscientifique m'expliquait récemment que l'aire préfrontale de certains surdoués s'active même pendant ce qu'on croit être des tâches "automatiques". Du coup, même leurs pensées banales ont une fâcheuse tendance à dérailler vers des territoires inexplorés.
Pourquoi les surdoués tournent parfois en boucle
Il m'est déjà arrivé de discuter avec un informaticien surdoué qui, après avoir programmé toute la journée, me disait: "Je n'arrive plus à éteindre mon cerveau, j'ai encore 17 façons d'optimiser mon code dans la tête". Ce phénomène de rumination excessive, je le retrouve souvent. Le cerveau du surdoué est un peu comme un moteur turbo: difficile de passer du mode 100% à 0 abruptement.
Ce fonctionnement a ses avantages - ces personnes résolvent des problèmes complexes en arrière-plan mental pendant des jours - mais aussi ses écueils. Beaucoup développent des stratégies pour s'évader de leurs propres pensées: méditation, sports intenses, voire certains se réfugient dans l'humour absurde. Ce n'est pas un hasard si les humoristes surdoués, comme Coluche ou Robin Williams, ont souvent eu recours à ces dérivatifs.
Le paradoxe de l'ennui intelligent
En fait, ce qui m'a le plus surpris dans mes conversations avec des surdoués, c'est leur relation compliquée avec l'ennui. Loin de l'image du surdoué passionné par tout, beaucoup me confient qu'ils s'ennuient terriblement dans des situations normales. Une collègue traductrice me disait qu'elle avait "décrypté" la moitié des publicités d'un panneau routier pendant un embouteillage, avant de finir par s'ennuyer de ce jeu.
Ce besoin constant de stimulation intellectuelle crée parfois des quiproquos sociaux. Un professeur peut interpréter l'air absent d'un élève surdoué comme du désintérêt, alors qu'en réalité, ce dernier est en train de résoudre mentalement un problème mathématique 10 fois plus complexe que le cours.
Les pièges de la pensée en réseau
Au détour d'une discussion, j'ai souvent entendu des surdoués eux-mêmes regretter leur mode de pensée. "Parfois, j'aimerais tellement pouvoir écouter une conversation sans entendre 14 sous-entendus à la fois", me confiait un psychologue. Leur capacité à détecter les non-dits, à anticiper les réactions, à imaginer tous les scénarios possibles, devient paradoxalement un handicap dans les échanges quotidiens.
Certains tombent dans ce que j'appelle "la suranalyse relationnelle": ils décortiquent tellement une phrase qu'ils en perdent parfois le sens originel. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est juste que leur cerveau traite l'information à plusieurs niveaux en même temps, comme un ordinateur qui exécuterait trop de programmes en arrière-plan.
Quand la pensée divergente dérape
Il faut bien admettre que cette pensée en éventail a aussi ses limites. J'ai croisé des surdoués qui perdaient des heures dans des débats métaphysiques sur les implications sociales d'un épisode de dessin animé. Pas parce qu'ils cherchent à briller, mais parce que leur esprit y va naturellement. C'est un peu comme avoir un GPS qui, pour vous indiquer le chemin le plus court, vous fait passer par 17 pays différents.
Ce fonctionnement peut expliquer pourquoi certains surdoués échouent à transformer leurs idées géniales en projets concrets. Comme si, pendant qu'ils imaginent la fusée idéale, leurs pairs moins doués construisent tranquillement une voiture bien ordinaire mais fonctionnelle.
Apprendre à calibrer son moteur
Ce que j'ai appris en discutant avec des surdoués qui ont réussi, c'est qu'ils ont tous développé des techniques pour "gérer" leur cerveau. Certains utilisent des carnets pour externaliser leurs idées et éviter la surcharge mentale. D'autres ont adopté des méthodes de concentration à la russe: "Je me donne 25 minutes pour explorer toutes les possibilités, puis je prends une décision et je passe à autre chose".
Un ami écrivain surdoué m'a même confié qu'il écrivait ses premiers jets à toute vitesse pour "vider son cerveau" avant que les idées ne s'entrechoquent. Plusieurs m'ont parlé de l'utilité de parler à voix haute pour clarifier leurs pensées - comme si leur cerveau avait besoin d'entendre ce qu'il venait de produire.
Et si on arrêtait de vouloir "normaliser" ces cerveaux ?
En vérité, ce que je constate au fil des années, c'est que la société a besoin de ces esprits qui dérapent. Ce sont eux qui imaginent des solutions hors des sentiers battus, qui font évoluer les paradigmes, qui remettent en question les évidences. Bien sûr, leur fonctionnement pose des défis, mais faut-il vraiment les forcer à penser comme tout le monde ?
Peut-être qu'au lieu de chercher à "soigner" ce qui n'est pas malade, il faudrait mieux apprendre à accueillir ces façons de penser différentes. Leur offrir des espaces où leurs associations d'idées folles peuvent germer, des environnements où leur besoin de stimulation ne sera pas perçu comme une nuisance mais comme une richesse.

