Robert Guérin et le coup de poker de la rue Saint-Honoré
Imaginez la scène. Nous sommes en mai 1904, à Paris. Un journaliste du journal Le Matin, Robert Guérin, s'agite dans tous les sens pour concrétiser une idée que beaucoup jugent alors totalement farfelue : créer une fédération internationale pour régir le football. Le truc c'est que, à cette époque, le foot est une affaire de gentlemen britanniques qui ne voient absolument pas l'intérêt de se mélanger au reste du continent. Guérin, lui, s'en fiche. Il voit plus loin que les falaises de Douvres.
Le 21 mai 1904, l'acte de naissance
C'est précisément au 229 de la rue Saint-Honoré que tout bascule. Dans les locaux de l'Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques, sept pays se réunissent. On y trouve la France, bien sûr, mais aussi la Belgique, le Danemark, les Pays-Bas, l'Espagne (représentée par le Real Madrid, car la fédération n'existait pas encore !), la Suède et la Suisse. On est loin du compte des 211 membres actuels, mais la machine est lancée.
L'arrogance britannique et le premier camouflet
Je reste convaincu que l'histoire du football aurait été radicalement différente si les Anglais n'avaient pas été aussi méprisants au départ. Robert Guérin les avait invités, évidemment. Or, la Football Association (FA) a répondu par un silence radio d'une froideur polaire. Pour eux, le football leur appartenait, point barre. Ils ont fini par rejoindre le navire un an plus tard, mais le mal était fait : la FIFA est née d'une impulsion française, pas britannique. C'est un détail qui fait encore grincer des dents de l'autre côté de la Manche.
Le premier bureau et l'instabilité des débuts
Guérin devient le premier président, mais son règne est court. Il ne dure que deux ans. Pourquoi ? Parce que l'organisation manque cruellement de moyens et de reconnaissance. Il faut attendre l'arrivée de Daniel Burley Woolfall, un Anglais justement, pour que les règles s'uniformisent vraiment. Reste que l'étincelle initiale, le courage de braver l'hégémonie de la FA, on le doit à ce journaliste parisien un peu têtu.
EA Sports FIFA : quand le jeu vidéo s'empare du nom
Faisons un bond de presque 90 ans. On quitte les bureaux poussiéreux de Paris pour la Silicon Valley. Là, un autre visionnaire, Trip Hawkins, fondateur d'Electronic Arts, commence à lorgner sur le "soccer". À l'époque, le marché américain s'en tape royalement. Pour les dirigeants d'EA, le foot, c'est un sport de niche qui ne se vendra jamais. Mais Hawkins a une intuition. Il sent que le marché mondial est une mine d'or inexploitée.
Le pari risqué de Trip Hawkins
Hawkins a dû se battre contre ses propres équipes. La légende raconte que le projet a failli être annulé plusieurs fois. Le problème, c'est que les Américains voulaient appeler le jeu "Team USA Soccer". Ridicule. Heureusement, ils ont fini par comprendre que pour vendre en Europe et en Amérique du Sud, il fallait une légitimité. Ils sont allés chercher le nom de la fédération internationale. À l'époque, la licence ne coûtait quasiment rien. Une broutille. Quelques dizaines de milliers de dollars pour un nom qui allait rapporter des milliards. C'est sans doute le meilleur coup financier de l'histoire du sport business.
Jan Tian : l'homme qui a codé le succès
Si Hawkins est le père spirituel, Jan Tian est le génie technique. Ce développeur canadien d'origine chinoise a passé des nuits blanches à essayer de rendre le jeu fluide. Il a eu une idée de génie : la vue isométrique. Avant lui, les jeux de foot se regardaient de haut ou de côté, de façon très plate. Tian a incliné la caméra. Résultat : une sensation de profondeur inédite en 1993. On n'y pense pas assez, mais sans cette perspective, le jeu n'aurait jamais décollé.
Le défi technique de la Mega Drive
Le premier opus, FIFA International Soccer, devait tourner sur la console de Sega. Les limitations techniques étaient atroces. Jan Tian a dû ruser pour que les joueurs ne ressemblent pas à des tas de pixels informes. Il a même intégré des animations de célébrations après les buts, ce qui était une révolution totale. C'est précisément là que FIFA a gagné la guerre contre ses concurrents de l'époque comme Sensible Soccer.
Pourquoi la licence a-t-elle fini par exploser ?
On ne va pas se mentir, le succès de FIFA n'est pas uniquement dû à son gameplay. Pendant longtemps, le jeu était même moins bon que son rival japonais, Pro Evolution Soccer (PES). Sauf que EA avait un argument imbattable : les vrais noms. Jouer avec le "North London" au lieu d'Arsenal, ça casse l'immersion. EA l'a compris très vite et a verrouillé les droits de la Premier League, de la Bundesliga et de la Liga.
Le tournant de l'année 1996
C'est avec FIFA 96 que tout change vraiment. C'est le premier jeu à utiliser le moteur "Virtual Stadium" et, surtout, à intégrer les vrais noms des joueurs grâce à un accord avec la FIFPro. Soudain, on ne contrôlait plus des avatars anonymes, mais des stars. La transition vers la 3D a été brutale pour la concurrence. EA avait les reins solides financièrement pour absorber les coûts de développement massifs, là où les petits studios ont mordu la poussière.
L'arrivée d'Ultimate Team : la poule aux œufs d'or
Si vous vous demandez qui a créé le FIFA moderne, celui des micro-transactions et des cartes, il faut regarder du côté de l'année 2009. L'introduction du mode Ultimate Team (FUT) a transformé un simple jeu de sport en une plateforme de collection et de spéculation. C'est brillant et terrifiant à la fois. Ce mode génère aujourd'hui plus de 1,5 milliard de dollars par an à lui seul. On est loin du petit projet de Jan Tian dans son garage.
Les idées reçues sur la création de FIFA
Il y a pas mal de bêtises qui circulent sur le sujet. Beaucoup pensent que la FIFA a été créée pour organiser la Coupe du Monde. C'est faux. L'idée de la Coupe du Monde n'est venue que bien plus tard, sous l'impulsion de Jules Rimet dans les années 20. Au départ, la FIFA n'était qu'un bureau d'enregistrement pour éviter que deux pays ne jouent avec des règles différentes.
Non, les Anglais n'ont pas tout inventé
On entend souvent que le football est anglais, donc la FIFA est anglaise. Erreur. Comme je l'ai dit plus haut, la FIFA est une invention de l'Europe continentale. Les Anglais ont même quitté la FIFA à plusieurs reprises (en 1920 et 1928) à cause de désaccords sur le statut des joueurs amateurs. Ils ne sont revenus définitivement qu'en 1946. Sans la persévérance des Français et des Belges, la FIFA n'existerait probablement pas sous cette forme.
Le jeu vidéo n'était pas censé s'appeler FIFA
Une autre erreur courante est de croire qu'EA voulait absolument ce nom. En réalité, ils ont hésité avec "EA Soccer" ou "World Cup Soccer". Le deal avec la FIFA a été signé presque par défaut, parce que c'était la licence la moins chère et la plus facile à obtenir à l'époque. Personne ne se doutait que le nom de la fédération deviendrait synonyme de jeu vidéo pour toute une génération. Aujourd'hui, on dit "on se fait un FIFA" même pour parler du nouveau jeu qui ne s'appelle plus comme ça.
La rupture historique : pourquoi FIFA et EA ont divorcé
C'est l'un des séismes les plus récents de l'industrie. Après 30 ans de mariage, EA Sports et la FIFA ont rompu en 2022. Le dernier jeu sous ce nom était FIFA 23. Désormais, on parle de EA Sports FC. Mais pourquoi un tel gâchis ?
Une gourmandise financière suicidaire
Le problème, c'est l'argent. Gianni Infantino, le président de la FIFA, a demandé à EA de doubler le prix de la licence, passant de 150 millions à 300 millions de dollars par an. Pour quoi ? Juste pour l'utilisation de quatre lettres. EA a fait ses calculs. Ils possèdent déjà les licences des joueurs, des stades et des championnats via d'autres contrats. Ils ont réalisé que la marque "FIFA" ne leur apportait plus grand-chose par rapport au coût. Ils ont donc dit stop. C'est un mouvement d'une audace folle, mais qui semble payer pour l'instant.
L'avenir flou de la fédération dans le gaming
Du côté de la fédération, c'est le flou artistique. Infantino a promis qu'un nouveau jeu "FIFA" verrait le jour, affirmant que "le seul vrai jeu de football portera le nom de FIFA". Sauf que développer un jeu de ce calibre prend des années et coûte des centaines de millions. Pour l'instant, on n'a rien vu. On est loin du compte et il est fort probable que la FIFA ait perdu sa plus grande vitrine médiatique par pur excès de confiance.
Questions fréquentes sur la création de FIFA
Qui est le véritable inventeur du jeu vidéo FIFA ?
Techniquement, c'est une équipe chez EA Canada dirigée par Bruce McMillan, Jan Tian et Brian Broadbent. Mais c'est Jan Tian qui est considéré comme le cerveau derrière le premier moteur de jeu révolutionnaire de 1993.
Quel pays a eu l'idée de la fédération FIFA ?
C'est la France. Robert Guérin a été le moteur principal, soutenu par des représentants belges et néerlandais. L'acte de fondation a été signé à Paris.
Pourquoi le premier jeu FIFA est-il sorti en 1993 ?
EA Sports voulait profiter de l'engouement de la Coupe du Monde 1994 qui allait se dérouler aux États-Unis. Ils ont sorti le jeu en décembre 1993 pour occuper le terrain médiatique juste avant l'événement.
Est-ce que la FIFA possède EA Sports ?
Pas du tout. Ce sont deux entités totalement distinctes. La FIFA est une association à but non lucratif (officiellement) basée en Suisse, tandis qu'EA Sports est une division de la multinationale américaine Electronic Arts. Leur relation était purement contractuelle.
Verdict : Un héritage partagé mais fragmenté
Au final, qui a créé FIFA ? La réponse est double car l'identité de cette marque est scindée en deux mondes. D'un côté, il y a la structure bureaucratique de 1904, née de l'obstination française face au mépris anglais. De l'autre, il y a le mastodonte du divertissement né en 1993 d'un pari technologique dans la Silicon Valley. Ce qui est fascinant, c'est que le jeu vidéo a fini par devenir plus puissant que l'organisation elle-même dans l'esprit des jeunes générations. Mais attention : la création n'est rien sans l'évolution. Robert Guérin n'aurait jamais imaginé que son projet de réguler des matchs de boue finirait par devenir une simulation numérique brassant des milliards. La rupture récente entre EA et la FIFA marque la fin d'une ère, mais elle prouve une chose : personne n'est propriétaire définitif d'une idée, pas même ceux qui l'ont créée.
On peut critiquer la gestion de la FIFA ou le modèle économique d'EA, reste que cette collaboration a défini la culture sportive mondiale pendant trois décennies. Aujourd'hui, le nom "FIFA" cherche un nouveau souffle, tandis qu'EA continue sa route en solo. C'est un peu comme un vieux couple qui se sépare après avoir construit un empire : les deux resteront liés à jamais par leur passé, mais l'avenir s'écrira chacun de son côté, avec le risque de tomber dans l'oubli pour celui qui n'aura pas su s'adapter aux nouvelles règles du terrain.

