Démêler l'écheveau des origines sur la terre de Canaan
Le truc c'est que, quand on gratte le sol de Jérusalem ou de Tel Hazor, on ne tombe pas tout de suite sur des minarets ou des synagogues. On tombe sur de la poussière de Canaan. Avant même que l'on puisse parler de Juifs au sens moderne ou religieux du terme, des populations cananéennes occupaient les lieux depuis l'âge du bronze. C'est dans ce terreau, vers 1210 avant J.-C., qu'apparaît pour la première fois le nom Israël sur la stèle du pharaon Merenptah. À cette époque, l'islam n'existe pas encore ; Mahomet ne naîtra que 1800 ans plus tard, ce qui remet les pendules à l'heure sur la chronologie brute. Mais attention à ne pas simplifier à l'extrême. On n'y pense pas assez, mais l'identité d'un peuple ne se résume pas à une date sur une pierre. L'émergence des tribus hébraïques s'est faite par une transition lente, une sorte de mutation culturelle locale plutôt qu'une invasion soudaine, ce qui rend la distinction entre Cananéens et premiers Israélites parfois poreuse pour les archéologues.
L'archéologie face aux récits bibliques
Reste que les preuves matérielles abondent. On a retrouvé des structures d'habitat spécifiques, comme la maison à quatre pièces, et une absence notable d'ossements de porc dans les dépotoirs des hautes terres de Judée dès 1100 avant J.-C. C'est un marqueur fort. À cette période, les Philistins (peuple de la mer) occupent la côte, les Cananéens les vallées, et les Israélites les collines centrales. Israël n'est alors qu'une confédération de tribus avant de devenir un royaume sous Saül, David et Salomon vers l'an 1000 avant J.-C. Les chiffres parlent : nous sommes ici 16 siècles avant la conquête arabe.
L'émergence de l'Islam et la conquête de la Palestine au VIIe siècle
Là où ça coince souvent dans les discussions de comptoir, c'est sur la confusion entre Arabes et Musulmans. Des populations arabes nomadisaient dans le Néguev bien avant l'islam, mais la religion musulmane, elle, ne déferle sur la région qu'en 638 de notre ère. C'est à cette date que le calife Omar entre dans Jérusalem. Résultat : entre le premier royaume d'Israël et l'arrivée des Musulmans, il s'est écoulé plus de temps qu'entre la découverte de l'Amérique par Colomb et nos jours. C'est un gouffre temporel. L'Empire byzantin, chrétien, tenait alors la région. La conquête musulmane n'a pas remplacé une population juive par une population arabe d'un coup de baguette magique, mais elle a instauré une nouvelle domination politique et religieuse sur une terre où les Juifs étaient déjà devenus minoritaires suite aux révoltes ratées contre Rome en 70 et 135 de notre ère.
Le basculement démographique sous l'ère des Califes
Le changement ne fut pas instantané. Loin de là. Durant les premiers siècles de domination musulmane, les chrétiens restèrent majoritaires dans ce qu'on appelait alors le Jund Filastin. L'islamisation et l'arabisation de la population locale furent un processus de longue haleine, s'étalant sur près de 300 à 400 ans. On est loin du compte quand on imagine une substitution brutale. Ce sont souvent les populations locales (juives, chrétiennes, samaritaines) qui, au fil des siècles, se sont converties pour éviter la dhimmitude ou par osmose culturelle. D'où cette complexité génétique actuelle où tout le monde partage finalement des ancêtres communs dans ce croissant fertile.
La présence juive ininterrompue malgré les exils successifs
Autant le dire clairement : si les Juifs ont été les premiers à établir un État souverain (les royaumes de Juda et d'Israël) bien avant l'Islam, ils n'ont jamais totalement quitté les lieux. Même après la destruction du Second Temple par les Romains et l'exil massif (la Diaspora), des communautés sont restées à Tibériade, Safed ou Jérusalem. Ce n'est pas une vue de l'esprit, c'est documenté par les textes byzantins et les registres de taxes des premiers siècles de l'ère musulmane. En 614, lors de l'invasion perse, les Juifs étaient encore assez nombreux pour tenter une ultime révolte. Car la terre n'est jamais restée vide. Entre le déclin de la souveraineté juive et l'arrivée des armées d'Omar, la région a vu passer les Babyloniens, les Perses, les Grecs d'Alexandre le Grand, les Hasmonéens (brève parenthèse de retour à l'indépendance juive de 80 ans), puis les Romains et les Byzantins. Bref, une véritable gare de triage des empires.
Une continuité historique gravée dans le paysage
L'argument de l'antériorité juive s'appuie sur une présence physique constante de plus de 3200 ans, certes fluctuante en nombre. À l'inverse, l'argument musulman repose sur une présence majoritaire continue de 1300 ans environ jusqu'au milieu du XXe siècle. Ce sont deux légitimités qui se percutent frontalement. Personnellement, je pense que le débat sur "qui était là en premier" occulte souvent la réalité du "qui est resté le plus longtemps en nombre". Mais si l'on s'en tient à la stricte question chronologique, le match est plié par l'archéologie : les structures rituelles juives (Mikvaot, synagogues antiques) précèdent les mosquées de plus d'un millénaire.
Comparaison des strates de peuplement et influences régionales
Si l'on compare Israël à d'autres régions du monde, cette superposition est presque unique. En France, on ne se demande pas si les Gaulois ont plus de droits que les Francs, mais au Proche-Orient, chaque pierre est un titre de propriété. Sauf que les titres de propriété de l'époque du fer ne valent pas grand-chose devant les tribunaux internationaux modernes. Les 12 tribus d'Israël occupaient environ 15 000 kilomètres carrés à leur apogée. En face, l'expansion islamique au VIIe siècle couvrait des millions de kilomètres carrés en quelques décennies. La disproportion est totale. Pour les Musulmans, Al-Quds (Jérusalem) est devenue la troisième ville sainte, non par antériorité ethnique, mais par une vision religieuse englobant les prophètes précédents, y compris juifs. C'est là que le bât blesse : l'Islam se voit comme l'aboutissement, le "correctif" final, quand le judaïsme se voit comme la racine indestructible. Deux logiques qui ne peuvent pas s'entendre sur la notion de "premier".
Le facteur démographique au tournant des empires
Reste un point crucial (pardon, là où ça fait vraiment la différence) : la densité de population. On estime qu'à l'époque d'Hérode, la Judée comptait peut-être 1 million d'habitants. Après les guerres judéo-romaines, ce chiffre s'effondre de 40% à 60%. Quand les Musulmans arrivent en 638, ils trouvent une terre appauvrie, dépeuplée par les pestes et les guerres byzantino-perses. Ils n'ont pas volé une terre prospère aux Juifs ; ils ont ramassé les morceaux d'un empire chrétien en décomposition sur une terre où les Juifs n'étaient déjà plus que l'ombre d'eux-mêmes en termes de pouvoir politique.
Les idées reçues qui parasitent le débat sur l'autochtonie en Terre Sainte
Le problème, c'est que l'on confond souvent antériorité historique et légitimité politique actuelle. On entend souvent dire que les Musulmans sont arrivés avec les conquêtes du VIIe siècle, point final. Or, c’est oublier un processus de sédimentation bien plus complexe. Sauf que l'histoire ne s’est pas arrêtée à la chute du Second Temple en 70 après J.-C. Les populations locales ne se sont pas volatilisées par magie.
L'erreur de la table rase démographique
Beaucoup s'imaginent une substitution brutale de population. Erreur. La génétique moderne montre une continuité biologique troublante entre les Cananéens de l'âge du Bronze et les habitants actuels, qu'ils soient juifs ou palestiniens. Autant le dire : les ancêtres des Musulmans de la région étaient, pour une large part, des populations judéo-chrétiennes locales islamisées au fil des siècles. Les conquérants arabes venus du Hedjaz en 638 ne représentaient qu'une élite guerrière minoritaire. Reste que cette nuance déplaît souverainement aux partisans des récits exclusifs qui préfèrent voir des blocs monolithiques s'affronter sans fin.
Le mythe d'une terre restée vide pendant des siècles
On lit parfois que la terre était un désert négligé avant le retour sioniste. C'est faux. Mais l'inverse, l'idée d'une nation palestinienne structurée dès l'Antiquité, l'est tout autant. La réalité est plus terreuse. Entre 1517 et 1917, sous l'Empire ottoman, la région était gérée comme une province périphérique, le Moutassarifat de Jérusalem. La population oscillait, se déplaçait selon les récoltes. Car l'identité nationale, telle que nous la concevons aujourd'hui avec des drapeaux et des hymnes, est une invention du XIXe siècle qui ne s'appliquait pas aux paysans de l'époque (ceux qu'on appelait les fellahs).
Le secret des archives ottomanes et le poids de la terre
Il existe un aspect que les manuels scolaires survolent : le régime foncier. Pourquoi est-ce important ? Parce que la propriété de la terre définit qui y vit vraiment. Sous les Ottomans, le Code foncier de 1858 a bouleversé la donne. Les terres, autrefois collectives, ont été enregistrées au nom de riches propriétaires absents vivant à Beyrouth ou Damas. Résultat : quand les premiers colons juifs ont acheté des terrains à la fin du XIXe siècle, ils ne les prenaient pas de force, ils les payaient à des spéculateurs. À ceci près que les paysans qui vivaient dessus depuis des générations se retrouvaient expulsés sans comprendre la logique notariale. C'est ici que se noue le drame. On ne peut pas comprendre qui a vécu là sans admettre que le droit formel et l'usage ancestral sont entrés en collision frontale. Vous voyez le tableau ? Un imbroglio juridique qui alimente encore les tribunaux de Jérusalem-Est aujourd'hui.
Le conseil de l'expert : suivez la topographie
Pour savoir qui était là, ne regardez pas seulement les textes religieux, mais scrutez les noms de lieux. Environ 85% des noms de localités palestiniennes possèdent une racine sémitique ancienne (hébraïque ou araméenne). Le village de Beitin, c'est l'ancien Béthel. Anata, c'est Anatoth. Cette toponymie prouve que la langue a changé, passant de l'hébreu à l'arabe, mais que la mémoire du lieu est restée. On touche là à une vérité qui dépasse les clivages : la terre de Judée-Samarie ou de Palestine, selon votre lexique, est un palimpseste où chaque couche refuse de s'effacer au profit de la suivante.
Questions fréquentes sur l'histoire de la présence humaine
Qui représentait la majorité démographique en 1880 ?
À cette date charnière, avant les grandes vagues d'immigration sionistes, la population totale est estimée à environ 470 000 habitants. Sur ce total, on compte environ 25 000 Juifs, concentrés principalement dans les quatre villes saintes que sont Jérusalem, Hébron, Tibériade et Safed. Les Musulmans constituent l'immense majorité avec environ 400 000 personnes, complétés par une forte minorité chrétienne de 45 000 individus. Les chiffres démontrent une domination numérique écrasante des populations arabophones à la fin du XIXe siècle, bien que la présence juive n'ait jamais été nulle durant les deux millénaires précédents.
Les Musulmans peuvent-ils revendiquer une antériorité religieuse ?
Sur le plan strictement chronologique des religions, la réponse est négative puisque l'Islam naît au VIIe siècle de notre ère. À cette époque, le Judaïsme est déjà vieux de plus de 1500 ans et le Christianisme est la religion officielle de l'Empire byzantin qui administre la région. Cependant, le récit musulman considère l'Islam non comme une nouvelle religion, mais comme le rétablissement de la foi originelle d'Abraham (Ibrahim). Ils se perçoivent donc comme les héritiers légitimes des prophètes bibliques ayant foulé ce sol bien avant Mahomet. Mais si l'on s'en tient aux faits archéologiques, les structures juives précèdent les mosquées de plusieurs siècles.
Existe-t-il des preuves d'une présence juive continue ?
Oui, et c'est un point de crispation majeur pour ceux qui tentent de nier le lien historique des Juifs avec cette terre. Malgré les déportations romaines, des communautés juives ont subsisté sans interruption en Galilée et à Jérusalem. On trouve des traces de synagogues du VIe siècle et des registres fiscaux médiévaux mentionnant des foyers juifs sous domination croisée puis mamelouke. La présence juive a certes fluctué, tombant parfois à quelques milliers d'âmes, mais elle n'a jamais été totalement éteinte. Cette persistance est ce qui nourrit l'argument du "retour" plutôt que celui de la "conquête" dans le logiciel sioniste.
La synthèse engagée : trancher le nœud gordien
Vouloir désigner un "vainqueur" à la course de l'antériorité est un piège intellectuel qui occulte la réalité charnelle du terrain. Les Juifs étaient là en premier en tant qu'entité nationale et religieuse structurée, c'est un fait historique indéboulonnable validé par l'archéologie. Mais les Musulmans ne sont pas des intrus tombés du ciel ; ils sont le visage actuel d'une population qui a habité, labouré et nommé cette terre depuis quatorze siècles, absorbant les héritages précédents. Prétendre que l'un a plus de droits que l'autre sur la base de parchemins vieux de deux mille ans ou de conquêtes médiévales est une impasse morale. La légitimité n'est pas un gâteau que l'on coupe en deux, c'est un espace de coexistence forcée que les deux peuples devront finir par accepter sous peine de s'enterrer ensemble dans les mêmes ruines. Mon avis est tranché : l'histoire appartient aux premiers arrivés, mais l'avenir appartient à ceux qui ne partent pas.
