L’histoire commence bien avant Hiroshima, dans les laboratoires européens où des savants, souvent juifs et fuyant le nazisme, ont posé les bases théoriques de la fission nucléaire. Elle se poursuit dans le désert du Nouveau-Mexique, où des milliers d’hommes et de femmes ont travaillé dans le plus grand secret, sans toujours savoir ce qu’ils fabriquaient. Et elle se termine – ou plutôt, elle ne se termine pas – par une question qui hante encore les stratèges aujourd’hui : et si quelqu’un d’autre avait été plus rapide ?
La fission nucléaire : quand la science a basculé sans le savoir
Décembre 1938, Berlin. Deux chimistes allemands, Otto Hahn et Fritz Strassmann, bombardent de l’uranium avec des neutrons dans leur laboratoire de l’Institut Kaiser Wilhelm. Le résultat les laisse perplexes : au lieu de créer des éléments plus lourds, comme ils s’y attendaient, ils obtiennent du baryum, un atome bien plus léger. Quelque chose cloche. Et ce quelque chose, c’est la fission nucléaire – la scission d’un noyau atomique en deux, libérant une énergie colossale. Sauf qu’à ce moment-là, personne ne le comprend vraiment.
C’est une physicienne autrichienne exilée en Suède, Lise Meitner, qui va donner un sens à ces résultats. Avec son neveu Otto Frisch, elle calcule que la fission de l’uranium dégage une énergie équivalente à 200 millions d’électronvolts – un chiffre astronomique pour l’époque. "C’est comme si on avait découvert un nouveau continent", écrira plus tard Frisch. Sauf que ce continent, personne ne sait encore comment l’explorer. Ni surtout, comment en faire une arme.
Pourtant, l’idée germe rapidement. Dès 1939, le physicien hongrois Leó Szilárd, réfugié aux États-Unis, comprend que si une réaction en chaîne est possible, alors une bombe d’une puissance inédite est envisageable. Le problème ? Les nazis le savent aussi. Et Szilárd, qui a fui l’Europe, n’a qu’une obsession : devancer Hitler. Il convainc Albert Einstein – alors la figure scientifique la plus célèbre au monde – d’écrire une lettre au président Roosevelt. "Une seule de ces bombes, transportée par bateau et explosée dans un port, pourrait très bien détruire le port entier ainsi qu’une partie du territoire environnant", avertit Einstein. La course est lancée.
Pourquoi l’Allemagne nazie a perdu la course (alors qu’elle avait tout pour gagner)
Sur le papier, l’Allemagne avait un avantage écrasant. Elle disposait des meilleurs physiciens nucléaires d’Europe – Werner Heisenberg, Carl Friedrich von Weizsäcker, Otto Hahn. Elle contrôlait les mines de pechblende de Tchécoslovaquie, riches en uranium. Et elle avait une avance technologique dans plusieurs domaines clés, comme la séparation isotopique. Alors pourquoi n’a-t-elle jamais réussi à fabriquer la bombe ?
Les raisons sont multiples, et certaines tiennent presque du hasard. D’abord, les nazis ont sous-estimé l’ampleur du projet. En 1942, Heisenberg présente un rapport à Albert Speer, ministre de l’Armement, estimant qu’une bombe coûterait des centaines de millions de marks et prendrait au moins cinq ans. Speer, sceptique, réduit les crédits. "On nous a dit que c’était trop cher et trop long", confiera plus tard Heisenberg. Sauf que les Américains, eux, y ont cru. Et ils ont mis les moyens.
Ensuite, il y a eu les sabotages. Les Alliés ont tout fait pour ralentir les Allemands. En 1943, une équipe de commandos norvégiens fait sauter l’usine de production d’eau lourde de Vemork, en Norvège, privant les nazis d’un composant essentiel pour modérer les réactions nucléaires. (L’eau lourde, c’est un peu le lubrifiant de la fission – sans elle, impossible de contrôler la réaction en chaîne.) Et puis, il y a eu les erreurs de calcul. Heisenberg lui-même a surestimé la quantité d’uranium nécessaire pour une bombe, ce qui a conduit les Allemands à poursuivre une voie sans issue.
Mais le plus ironique, c’est que certains historiens pensent aujourd’hui que Heisenberg et ses collègues ont peut-être volontairement saboté le projet. Dans ses mémoires, Heisenberg écrit : "Nous savions que si nous réussissions, ce serait une catastrophe pour l’humanité." Une phrase qui a alimenté des décennies de débats. A-t-il vraiment essayé de ralentir les recherches, ou a-t-il simplement échoué ? Les archives restent floues. Ce qui est sûr, c’est que quand les Américains ont débarqué en Allemagne en 1945, ils n’ont trouvé aucune preuve d’un programme nucléaire avancé. L’Allemagne était loin du compte.
Le projet Manhattan : quand les États-Unis ont mis le paquet (et pris tous les risques)
Si les Allemands ont échoué, les Américains, eux, ont tout misé sur un seul projet : le Manhattan Engineer District, plus connu sous le nom de projet Manhattan. Un nom anodin pour une entreprise pharaonique : 2 milliards de dollars de l’époque (l’équivalent de 30 milliards aujourd’hui), 130 000 personnes mobilisées, et des sites disséminés aux quatre coins du pays, du Tennessee à Washington en passant par le Nouveau-Mexique.
Le cœur du projet ? Los Alamos, une base secrète perdue dans le désert, dirigée par un physicien de 38 ans au charisme légendaire : J. Robert Oppenheimer. "Oppie", comme l’appelaient ses collègues, était un homme paradoxal – brillant, cultivé, mais aussi tourmenté, capable de citer Baudelaire en réunion et de prendre des décisions impitoyables. C’est lui qui a rassemblé une équipe de génies, dont plusieurs futurs prix Nobel, pour résoudre un problème qui semblait insoluble : comment déclencher une réaction en chaîne incontrôlable dans un laps de temps si court qu’elle détruise tout sur son passage ?
La bombe au plutonium : un pari plus risqué qu’un saut en parachute sans parachute
Les scientifiques de Los Alamos travaillaient sur deux types de bombes. La première, à l’uranium-235, était relativement simple sur le papier : il suffisait de rassembler une masse critique d’uranium et de laisser la réaction en chaîne faire le reste. Mais l’uranium-235 était rare, difficile à produire, et les Américains n’en avaient pas assez pour fabriquer plus d’une bombe. D’où l’idée de se tourner vers le plutonium, un élément artificiel produit dans les réacteurs nucléaires.
Sauf que le plutonium posait un problème de taille. Contrairement à l’uranium, il était instable, et une simple réaction en chaîne ne suffirait pas à le faire exploser. Il fallait une implosion – comprimer le plutonium à une vitesse folle pour atteindre la masse critique. Et là, les défis techniques étaient monstrueux. Comment synchroniser des dizaines d’explosifs autour d’une sphère de plutonium ? Comment éviter que l’onde de choc ne soit déformée, ce qui ferait fizzler la bombe (un échec qui laisserait une simple trace radioactive au lieu d’une explosion) ?
Pour résoudre ce casse-tête, Oppenheimer a fait appel à un mathématicien de génie, John von Neumann, qui a calculé les équations de l’implosion. Et à un ingénieur excentrique, Seth Neddermeyer, qui a eu l’idée d’utiliser des lentilles explosives pour façonner l’onde de choc. Le résultat ? "The Gadget", un engin de 3 mètres de haut, bourré d’explosifs et de plutonium, testé le 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique. Quand il a explosé, à 5h29 du matin, la lumière a été visible à plus de 300 kilomètres. Oppenheimer, regardant le champignon atomique s’élever dans le ciel, a murmuré un vers du Bhagavad-Gita : "Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes."
Hiroshima et Nagasaki : pourquoi ces deux villes ? (Et pourquoi pas Kyoto ?)
Le 6 août 1945, à 8h15, le bombardier B-29 Enola Gay lâche "Little Boy" au-dessus d’Hiroshima. La bombe à l’uranium explose à 600 mètres d’altitude, libérant une énergie équivalente à 15 000 tonnes de TNT. En une fraction de seconde, 70 000 personnes sont vaporisées. Trois jours plus tard, "Fat Man", la bombe au plutonium, est larguée sur Nagasaki. Bilan : 40 000 morts sur le coup, des dizaines de milliers d’autres dans les mois qui suivent, victimes des radiations.
Mais pourquoi ces deux villes ? La liste des cibles avait été soigneusement établie par un comité militaire. Hiroshima était un port important et un centre de commandement. Nagasaki, un site industriel majeur. Mais il y avait une autre ville sur la liste : Kyoto, l’ancienne capitale impériale, riche en temples et en histoire. Le secrétaire à la Guerre, Henry Stimson, a personnellement rayé Kyoto de la liste. "C’est un lieu sacré pour les Japonais", a-t-il expliqué. Une décision qui a sauvé des milliers de vies, mais qui montre aussi à quel point le choix des cibles était arbitraire. (Et qui pose une question glaçante : si Kyoto avait été bombardée, l’histoire du Japon en aurait-elle été changée à jamais ?)
Les justifications officielles ont varié. Truman a parlé de "raccourcir la guerre" et d’"épargner des vies américaines". Mais les historiens débattent encore aujourd’hui : était-ce vraiment nécessaire ? Le Japon était déjà à genoux, son économie en ruine, ses villes bombardées par les B-29. Certains, comme l’amiral William Leahy, chef d’état-major de Truman, ont qualifié l’usage de la bombe d’"immoral". D’autres, comme le général Curtis LeMay, ont estimé que c’était la seule façon de forcer la capitulation sans invasion coûteuse en vies humaines. Une chose est sûre : une fois la bombe utilisée, il n’y avait plus de retour en arrière possible.
L’URSS, la Grande-Bretagne et les autres : qui d’autre a failli gagner la course ?
Les États-Unis n’étaient pas les seuls à travailler sur la bombe. L’Union soviétique, bien que alliée aux Américains pendant la guerre, avait lancé son propre programme nucléaire dès 1943. Et elle avait un atout majeur : des espions.
Les espions atomiques : quand les Soviétiques ont volé les plans de la bombe
Le plus célèbre d’entre eux s’appelait Klaus Fuchs, un physicien allemand réfugié en Angleterre, puis envoyé aux États-Unis pour travailler sur le projet Manhattan. Fuchs était un communiste convaincu, et il a transmis des centaines de documents aux Soviétiques, y compris les plans détaillés de "Fat Man". Grâce à lui, Staline a su que les Américains avaient réussi leur test dans le désert du Nouveau-Mexique avant même que Truman ne l’annonce officiellement.
Mais Fuchs n’était pas le seul. Theodore Hall, un jeune prodige de 19 ans, a lui aussi livré des secrets à Moscou. Et les frères Rosenberg, exécutés en 1953 pour espionnage, ont joué un rôle dans la transmission d’informations sur les techniques de séparation isotopique. Résultat : quand les Soviétiques ont fait exploser leur première bombe, en 1949, ils ont surpris les Américains. "Ils nous ont volé la bombe", a grogné Truman. Sauf que ce n’était pas tout à fait vrai. Les Soviétiques avaient aussi leurs propres scientifiques, comme Igor Kourtchatov, un physicien brillant qui a dirigé le programme. Et ils avaient un avantage : ils savaient que c’était possible.
La Grande-Bretagne : le partenaire oublié (et trahi)
Les Britanniques ont joué un rôle clé dans le développement de la bombe, mais ils ont été marginalisés par les Américains. Dès 1940, deux physiciens, Otto Frisch et Rudolf Peierls, ont rédigé un mémorandum expliquant comment fabriquer une bombe à l’uranium. Leur travail a convaincu Churchill de lancer le projet "Tube Alloys", un programme nucléaire britannique. Mais quand les États-Unis ont rejoint la guerre, Roosevelt et Churchill ont signé l’accord de Québec, qui plaçait le projet sous contrôle américain.
Les scientifiques britanniques ont été intégrés au projet Manhattan, mais ils n’ont jamais eu accès à toutes les informations. Et après la guerre, les États-Unis ont rompu leur collaboration, refusant de partager leurs secrets. Du coup, la Grande-Bretagne a dû développer sa propre bombe, qu’elle a testée en 1952. "C’était humiliant", a confié plus tard un responsable britannique. "On nous avait traités comme des partenaires, puis comme des enfants."
Le Japon : un programme nucléaire fantôme
Oui, le Japon aussi a tenté de fabriquer la bombe. En 1943, le physicien Yoshio Nishina, un protégé de Niels Bohr, a lancé un programme nucléaire secret. Mais les moyens manquaient. Le Japon n’avait pas d’uranium en quantité suffisante, et ses villes étaient bombardées quotidiennement. En 1945, le programme était encore au stade théorique. "Si nous avions eu deux ans de plus, peut-être…", a soupiré Nishina après la guerre. Une phrase qui donne des frissons rétrospectifs. Car si les Japonais avaient réussi, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale aurait pu basculer.
Les idées reçues sur la bombe atomique (et pourquoi elles sont fausses)
L’histoire de la bombe atomique est truffée de mythes, de légendes et de contre-vérités. En voici quelques-unes, démontées une par une.
"Einstein a inventé la bombe"
Faux. Einstein a signé la lettre à Roosevelt, c’est vrai. Mais il n’a jamais travaillé sur le projet Manhattan. En fait, les militaires américains ne lui faisaient pas confiance – ils le jugeaient trop pacifiste, trop "bohème". Quand il a demandé à participer, on lui a poliment répondu non. "Einstein était un génie, mais un génie théorique", explique l’historien Richard Rhodes. "Ce qu’il fallait pour la bombe, c’était des ingénieurs, des chimistes, des métallurgistes. Pas un type qui réfléchissait en équations."
D’ailleurs, Einstein lui-même a regretté d’avoir écrit cette lettre. En 1946, il a déclaré : "Si j’avais su que les Allemands ne réussiraient pas à fabriquer la bombe, je n’aurais jamais levé le petit doigt." Une phrase qui résume à elle seule le dilemme moral de toute cette histoire.
"La bombe a sauvé des vies en évitant une invasion du Japon"
C’est l’argument massue des défenseurs de Truman. Une invasion du Japon, prévue pour novembre 1945, aurait coûté des centaines de milliers de vies, américaines et japonaises. Sauf que les historiens ne sont pas tous d’accord. D’abord, parce que le Japon était déjà à genoux. Ses villes étaient en cendres, son économie asphyxiée, et l’URSS venait de déclarer la guerre. Ensuite, parce que les dirigeants japonais cherchaient une issue négociée depuis des mois. "Ils voulaient capituler, mais à une condition : que l’empereur reste en place", explique l’historien Tsuyoshi Hasegawa. "Truman a refusé, puis a lâché la bombe. Est-ce que c’était vraiment nécessaire ?"
Et puis, il y a un détail qui cloche. Les Américains avaient une troisième bombe prête pour août 1945. Et une quatrième en septembre. Pourquoi ne pas avoir attendu quelques semaines de plus pour voir si le Japon capitulait ? "Parce que les militaires voulaient tester les deux types de bombes", répond Hasegawa. "Et parce que Truman voulait envoyer un message à Staline."
"Les scientifiques savaient ce qu’ils faisaient"
Faux, en grande partie. Beaucoup de ceux qui travaillaient à Los Alamos ignoraient la finalité de leurs recherches. Les chimistes pensaient travailler sur des explosifs classiques, les métallurgistes sur des alliages spéciaux. Même certains physiciens n’avaient pas une vision d’ensemble. "On nous disait que c’était pour gagner la guerre, point", se souvient un technicien. "Personne ne nous parlait de bombes atomiques."
Et puis, il y a eu les surprises. Quand "The Gadget" a explosé dans le désert, personne ne savait exactement ce qui allait se passer. Certains craignaient que l’explosion ne déclenche une réaction en chaîne dans l’atmosphère, mettant le feu à la planète entière. (Heureusement, les calculs de Bethe et Teller ont montré que c’était impossible.) D’autres s’inquiétaient des retombées radioactives. "On savait que ce serait puissant, mais pas à ce point", a avoué Oppenheimer. "Personne ne s’attendait à un champignon de 12 kilomètres de haut."
Questions fréquentes : ce que tout le monde se demande (et que personne n’ose demander)
Pourquoi n’y a-t-il pas eu de course à la bombe avant 1939 ?
Parce que personne ne savait que c’était possible. Avant 1938, la fission nucléaire était une curiosité de laboratoire, pas une arme potentielle. Les physiciens savaient que les atomes contenaient une énergie colossale, mais ils ignoraient comment la libérer de manière contrôlée. Et puis, il y avait un problème pratique : extraire de l’uranium-235, l’isotope fissile, était un casse-tête. "C’est comme essayer de séparer deux jumeaux identiques avec une paire de ciseaux", expliquait un chimiste de l’époque. Sauf qu’en 1940, les Américains ont inventé la diffusion gazeuse, une technique qui a tout changé.
Et puis, il y avait la question du financement. Construire une bombe atomique coûtait des fortunes. Avant la guerre, aucun gouvernement n’aurait investi des milliards dans un projet aussi incertain. "C’est la peur qui a tout accéléré", résume l’historien Alex Wellerstein. "La peur des nazis, la peur de perdre la guerre. Sans ça, la bombe serait peut-être restée une théorie."
Est-ce que les Allemands auraient pu gagner la course ?
Théoriquement, oui. Ils avaient les cerveaux, les ressources, et une avance initiale. Mais ils ont commis trois erreurs fatales. D’abord, ils ont sous-estimé l’ampleur du projet. Ensuite, ils ont mal géré leurs ressources – en 1944, leurs réacteurs expérimentaux étaient encore en construction, alors que les Américains produisaient déjà du plutonium en masse. Enfin, ils ont été victimes de leur propre idéologie. "Les nazis méprisaient la physique théorique, qu’ils considéraient comme une science 'juive'", explique Mark Walker, auteur de German National Socialism and the Quest for Nuclear Power. "Du coup, ils ont négligé des domaines clés, comme la mécanique quantique."
Et puis, il y a eu les sabotages. Les Alliés ont tout fait pour ralentir les Allemands, des raids aériens aux attaques de commandos. "Sans ça, qui sait ?", murmure Walker. "Peut-être que la guerre aurait duré un an de plus. Peut-être que les Soviétiques auraient envahi l’Europe de l’Ouest. Peut-être que le monde serait très différent aujourd’hui."
Pourquoi les Japonais n’ont-ils pas capitulé après Hiroshima ?
Parce que personne ne savait ce qui s’était vraiment passé. À Hiroshima, les communications étaient coupées, les survivants en état de choc. Le gouvernement japonais a mis trois jours à comprendre l’ampleur de la catastrophe. Et quand il a enfin réalisé, il était trop tard : Nagasaki venait d’être frappée.
Mais il y a une autre raison, plus politique. Les dirigeants japonais étaient divisés. Les militaires voulaient continuer le combat, coûte que coûte. L’empereur Hirohito, lui, voulait la paix. Sauf qu’au Japon, l’empereur n’avait pas le pouvoir de décision – du moins, pas officiellement. "C’est comme si Roosevelt avait dû convaincre MacArthur et Patton de déposer les armes", explique l’historien Herbert Bix. "Sauf que MacArthur et Patton, c’étaient les généraux japonais."
Et puis, il y avait la question de la reddition inconditionnelle. Les Alliés exigeaient que le Japon capitule sans conditions, ce qui signifiait la fin de la monarchie. Pour les Japonais, c’était inacceptable. "Ils préféraient mourir plutôt que de voir l’empereur humilié", résume Bix. Du coup, ils ont tergiversé. Jusqu’à ce que Nagasaki les force à agir.
Combien de pays possèdent la bombe atomique aujourd’hui ?
Neuf. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), plus l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël – même si ce dernier n’a jamais officiellement reconnu posséder l’arme nucléaire. Ensemble, ces pays détiennent environ 13 000 ogives, dont 90 % appartiennent aux États-Unis et à la Russie.
Mais le vrai problème, ce n’est pas le nombre de pays qui ont la bombe. C’est le nombre de ceux qui veulent l’avoir. L’Iran, par exemple, est soupçonné de vouloir se doter de l’arme nucléaire. La Corée du Nord, elle, l’a déjà, et menace régulièrement ses voisins. "Le club nucléaire est un club très fermé, mais de plus en plus de pays veulent y entrer", explique Bruno Tertrais, expert en géopolitique. "Et plus il y a de membres, plus le risque d’un accident ou d’une escalade augmente."
D’autant que les technologies évoluent. Aujourd’hui, on parle de bombes "propres", de mini-nukes, de missiles hypersoniques. "La bombe de 1945, c’était un jouet à côté de ce qui existe maintenant", confie un ancien responsable du Pentagone. "Et ça, c’est ce qui fait peur."
Verdict : qui a vraiment fabriqué la première bombe atomique ?
La réponse officielle, c’est les États-Unis. Et c’est vrai, d’un point de vue technique. Ce sont bien eux qui ont assemblé et fait exploser la première bombe opérationnelle. Mais si on creuse un peu, l’histoire est bien plus nuancée.
D’abord, parce que la bombe américaine est le fruit d’un effort international. Les idées sont venues d’Europe – d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie, d’Italie. Les scientifiques qui ont travaillé à Los Alamos étaient pour la plupart des réfugiés, des exilés, des apatrides. Sans eux, le projet Manhattan n’aurait pas abouti. "C’est un peu comme si on disait que les pyramides ont été construites par les Égyptiens, alors que les architectes étaient grecs", ironise l’historien Gregg Herken.
Ensuite, parce que les Américains ont eu de la chance. Beaucoup de chance. Ils ont bénéficié d’erreurs allemandes, de sabotages alliés, et d’un timing parfait. Si les nazis avaient lancé leur programme un an plus tôt, s’ils n’avaient pas sous-estimé la difficulté, s’ils n’avaient pas été ralentis par les raids aériens… qui sait ? Peut-être que c’est Berlin qui aurait été rasée en 1945, et non Hiroshima.
Et puis, il y a la question morale. La bombe a été fabriquée pour une raison : gagner la guerre. Mais une fois utilisée, elle a changé la nature même de la guerre. "Avant 1945, une guerre totale, c’était des millions de morts", explique l’historien John Lewis Gaddis. "Après 1945, une guerre totale, c’est la fin du monde." Et ça, personne ne l’avait vraiment anticipé.
Alors, qui a fabriqué la première bombe atomique ? Les États-Unis, oui. Mais aussi l’Allemagne, qui a posé les bases théoriques. L’URSS, qui a volé les plans. La Grande-Bretagne, qui a fourni les premières idées. Et même le Japon, qui a indirectement accéléré le projet en refusant de capituler. Bref, c’est un peu comme si tout le monde avait contribué à allumer la mèche. Et une fois allumée, impossible de l’éteindre.
Ce qui reste, c’est une question. Pas "qui a fabriqué la bombe ?", mais "qu’est-ce qu’on en fait maintenant ?". Car la bombe atomique n’est pas un objet du passé. Elle est toujours là, dans les silos, dans les sous-marins, dans les têtes des stratèges. Et elle attend son prochain utilisateur. "La seule chose qui a empêché une troisième guerre mondiale, c’est la peur de la bombe", disait Einstein. "Mais la peur, ça ne dure qu’un temps."
Alors, la prochaine fois que vous entendrez parler de dissuasion nucléaire, souvenez-vous d’une chose : cette arme n’a pas été inventée par un seul pays. Elle est le fruit d’une folie collective. Et cette folie, elle est toujours là, tapie dans l’ombre, prête à resurgir.
