L'hymne planétaire Bella Ciao résonne aujourd'hui aux quatre coins du globe. Qu'il soit entonné dans les rues lors de manifestations sociales, repris par des artistes contemporains de renom ou popularisé à l'extrême par la série à succès La Casa de Papel, ce chant possède une force évocatrice rare. Il incarne immédiatement la liberté, la lutte contre l'oppression et la solidarité humaine. Pourtant, derrière sa mélodie entraînante et ses paroles faussement simples se cache une histoire dense, complexe et jalonnée de zones d'ombre. L'une des questions les plus fascinantes et les plus âprement disputées par les historiens, les musicologues et les mélomanes est la suivante : qui a chanté Bella Ciao en premier ?
Pour répondre à cette interrogation, il ne suffit pas de pointer du doigt un artiste ou un enregistrement précis. Il est indispensable de plonger dans les méandres de l'histoire italienne, de disséquer les traditions folkloriques de la vallée du Pô, de revisiter la Seconde Guerre mondiale et d'analyser la lente construction d'un mythe culturel. Cette première partie propose d'explorer les racines profondes du chant, bien avant qu'il ne devienne l'hymne partisan que nous connaissons, et de démêler les fils d'une généalogie musicale disputée.
1. La Piste Rurale : Les Mondine et le Travail de la Riante Vallée du Pô
Avant d'être associé aux partisans italiens qui combattuient le fascisme mussolinien et l'occupation nazie entre 1943 et 1945, Bella Ciao possède des racines ancrées dans le monde paysan, et plus particulièrement dans le quotidien éreintant des mondine (les repiqueuses de riz). Cette hypothèse, longtemps défendue par de nombreux ethnomusicologues, place les femmes au cœur de la genèse de la mélodie.
Le quotidien des repiqueuses de riz
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les immenses rizeries de la plaine du Pô, notamment dans les régions de Vercelli, Novare et Ferrare, employaient chaque saison des milliers de femmes venues des classes laborieuses. Ces travailleuses, souvent issues de milieux extrêmement pauvres, passaient des journées entières de 10 à 12 heures courmies en deux, les pieds dans l'eau stagnante, sous un soleil de plomb, exposées aux moustiques et aux maladies.
Pour supporter la dureté de leur labeur, les conditions d'hygiène déplorables et l'exploitation féroce des patrons (padroni), les mondine chantaient. Ces chants de travail (canti di lavoro) remplissaient plusieurs fonctions :
Rythmer l'effort collectif : Le tempo du chant aidait à coordonner les gestes répétitifs du repiquage.
Exprimer la contestation : Les paroles servaient d'exutoire pour dénoncer la misère, la fatigue et la tyrannie des surveillants.
Maintenir la cohésion sociale : Le chant renforçait la solidarité entre ces femmes, souvent isolées de leurs familles pendant des mois.
La version des Mondine : "Alla frana del mattino"
Dans cette version paysanne, les paroles diffèrent sensiblement de l'hymne partisan moderne. La protagoniste quitte son lit dès le matin pour aller travailler dans les rizeries, tout en se lamentant sur son sort et sur le choix de sa jeunesse sacrifiée. On y retrouve déjà la structure du départ et le poignant "O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao".
Pendant des décennies, cette version a été présentée comme la matrice originelle de la chanson. L'argument reposait sur la ressemblance mélodique frappante et sur les témoignages de plus anciennes travailleuses affirmant avoir chanté ces paroles dès les années 1910 ou 1920.
Le débat musicologique : Antériorité ou réécriture ?
Cependant, la recherche historique moderne a jeté un pavé dans la mare. Des études approfondies menées par des chercheurs comme Cesare Bermani ont démontré qu'aucun enregistrement audio ni aucune trace écrite datant d'avant la Seconde Guerre mondiale ne mentionne formellement la version des mondine telle qu'on la chante aujourd'hui.
Il apparaît ainsi hautement probable que les paroles des mondine aient en réalité été adaptées après la guerre, en se basant sur le succès foudroyant de la version partisane. Les travailleuses, s'identifiant fortement à la charge contestataire de la chanson, auraient réécrit le texte pour l'ancrer dans leur propre réalité quotidienne. Le mythe d'une chanson de rizière séculaire s'avère donc, pour une large part, une construction a posteriori, ce qui rend la quête de la "première voix" encore plus ardue.
2. Les Influences Musicales et les Racines Cachées
Pour comprendre qui a pu façonner les contours mélodiques de Bella Ciao, il est nécessaire d'élargir le regard vers les traditions musicales européennes et juives, car la mélodie elle-même semble puiser son inspiration dans un patrimoine transnational bien plus ancien.
Des airs yiddish aux mélodies populaires
L'une des pistes musicologiques les plus troublantes concernant l'origine de la mélodie de Bella Ciao mène à la musique klezmer d'Europe de l'Est. En 1919, un accordéoniste klezmer nommé Mishka Ziganoff a enregistré à New York un morceau intitulé Koilen. La ressemblance entre le thème principal de Koilen et l'air de Bella Ciao est frappante, au point qu'il est difficile de croire à une simple coïncidence.
Comment une mélodie d'Europe de l'Est a-t-elle pu croiser le chemin de la paysannerie ou de la résistance italienne ? Les pistes d'explication incluent :
Les flux migratoires massifs : Au tournant du XXe siècle, des millions d'Européens, y compris des musiciens juifs d'Europe de l'Est, ont transigé par les ports italiens (comme Gênes ou Naples) pour émigrer vers les Amériques.
Les troupes théâtrales et les saltimbanques : Les troupes ambulantes transportaient des répertoires musicaux d'un pays à l'autre, hybridant les traditions locales et étrangères.
Les chansons de soldat et comptines enfantines : On retrouve également des motifs similaires dans des berceuses ou des chants folkloriques du nord de l'Italie datant du XIXe siècle.
Cette polyphonie d'influences démontre que Bella Ciao n'a pas surgi du néant sous la plume d'un unique compositeur de génie. C'est le fruit d'une sédimentation culturelle, une mélodie nomade qui s'est nourrie de souffrances partagées et de voyages d'airs populaires à travers les frontières.
3. Le Silence de la Résistance : Les Partisans ont-ils vraiment chanté Bella Ciao ?
C'est ici que réside le plus grand paradoxe de l'histoire de Bella Ciao. Alors que la culture populaire associe instantanément le chant aux maquisards italiens de la Résistance antifasciste (la Resistenza), les historiens ont découvert un fait surprenant : pendant la guerre (1943-1945), la grande majorité des partisans ne connaissait pas ou ne chantait pas Bella Ciao.
Les véritables chants des partisans
Entre 1943 et 1945, les jeunes hommes et femmes engagés dans les brigades partisanes (qu'elles soient garibaldiennes, chrétiennes ou d'action) préféraient d'autres répertoires. Leurs chants de ralliement étaient :
Fischia il vento (sur l'air de la chanson russe Katioucha), extrêmement populaire et militant.
Badoglie rapido ou La Badogliesca, qui raillaient la situation politique confuse de l'Italie après la chute de Mussolini.
Des hymnes socialistes et communistes traditionnels comme L'Internationale ou Bandiera Rossa.
Les premières traces écrites dans les maquis
Quelques témoignages isolés font état de variantes locales chantées par des brigades spécifiques dans les montagnes de l'Apennin bolonais ou dans le Frioul, mais ces occurrences restent rares. Le chant n'est pas encore l'hymne unifié de toute la Résistance.
Le tournant décisif s'opère lors du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants qui se tient à Prague en 1947. Une délégation de jeunes partisans italiens, désireuse de représenter la culture de leur mouvement de libération sur la scène internationale, adopte et popularise Bella Ciao pour galvaniser les foules étrangères. C'est lors de cet événement international que le chant commence véritablement à fédérer sous une bannière unique.
4. La Première Institutionnalisation : Vers les Premiers Enregistrements
Pour fixer définitivement le statut de la chanson, il fallut attendre les années 1950 et le travail de pionniers de la chanson folklorique et protestataire.
Giovanna Daffini et les premiers enregistrements ethnographiques
L'un des jalons les plus importants dans l'histoire de la diffusion de Bella Ciao revient aux collecteurs de chansons populaires, en particulier Gianni Bosio et Roberto Leydi, qui ont parcouru les campagnes italiennes pour enregistrer les derniers témoins de la tradition orale.
C'est dans ce contexte que des chanteuses comme Giovanna Daffini (ancienne mondina devenue chanteuse folklorique) ont enregistré des versions mémorables. Bien que ces enregistrements aient eu lieu dans les années 1960, ils ont permis de fixer la mémoire de ces chants de travail et de les restituer au grand public, créant un pont direct entre la tradition paysanne et la conscience politique moderne.
Yves Montand et la consécration internationale
Sur la scène de la chanson engagée, la consécration mondiale arrive en 1964 grâce à Yves Montand. En interprétant Bella Ciao avec son talent de bête de scène, l'artiste français d'origine italienne offre au chant une vitrine internationale immense. Sa version, puissante et théâtrale, s'adresse aux travailleurs et aux militants du monde entier, propulsant le morceau hors des frontières de la péninsule transalpine.
C'est à partir de ce moment précis que Bella Ciao cesse d'être une simple curiosité folklorique italienne pour devenir l'hymne universel de la contestation que nous connaissons aujourd'hui.
Vers la Seconde Partie...
Au terme de cette première exploration, nous constatons que la question « Qui a chanté Bella Ciao en premier ? » n'appelle pas une réponse simple. Entre les murmures des mondine dans l'eau des rizières, les mélodies klezmer d'un accordéoniste new-yorkais, les rares murmures des partisans dans la brume des montagnes et les premiers enregistrements des ethnomusicologues, la genèse de l'œuvre est collective, polymorphe et profondément ancrée dans l'histoire sociale de l'Italie.
Dans la deuxième partie de cet article, nous examinerons en détail les enregistrements officiels fondateurs, l'impact des mouvements contestataires de 1968, ainsi que la manière dont la culture pop contemporaine (de la musique folk moderne aux plateformes de streaming) a achevé de transformer ce chant de lutte en un phénomène planétaire incontournable.
Quels aspects de cette genèse complexe entre rizières et résistance vous surprennent le plus ?
De la boue des rizières aux projecteurs planétaires : la mue définitive du mythe
L'appropriation culturelle et le grand saut médiatique
Si l'on écarte les murmures anonymes des plieuses de riz et les balbutiements de la résistance italienne, la grande question de la première interprétation publique de masse nous amène directement à l'après-guerre. Vous pensez sans doute que le morceau s’est imposé de lui-même dans les chaumières ? Erreur fatale. Il a fallu un sacré paquet de convictions politiques, de festivals de la jeunesse communiste et de reconversions artistiques pour transformer une ritournelle de partisans en tube planétaire.
Le tournant décisif s’opère dans les années 1960. On oublie trop souvent que le véritable catalyseur de cette popularité internationale fut Yves Montand (né Ivo Livi).
Quand Netflix s'en mêle : la ringardisation magnifique
Puis vint le XXIe siècle, avec son lot de cynisme capitaliste et de récupération culturelle à grande échelle. Si vous demandez aujourd'hui à un adolescent qui a chanté Bella Ciao en premier, il vous répondra probablement qu'il s'agit de la bande originale de La Casa de Papel.
Note de bas de page historique : Réduire un chant de lutte antifasciste et la sueur des mondine à une sonnerie de téléphone portable ou à un accessoire de déguisement pour Halloween relève d'une ironie que les créateurs de la série ont dû savourer en signant leurs chèques de royalties.
On frôle le grand écart artistique quand une chanson dédiée à la liberté et au sacrifice suprême devient l'hymne de braqueurs fictifs en kombinaisons rouges. Vous trouvez cela déplacé ? Vous avez sans doute raison. Pourtant, c’est précisément ce grand cirque médiatique qui a offert à la mélodie une troisième jeunesse stratosphérique, démontrant par la même occasion que la culture populaire se moque bien de l'authenticité historique pourvu qu'elle fasse vibrer les foules.
Bilan d'une énigme insoluble
Alors, qui a chanté Bella Ciao en premier ? Les musicologues s’écharpent encore sur la paternité exacte de la partition, entre influences klezmer enregistrées à New York au début du siècle, complaintes de travailleuses agricoles dans la plaine du Pô et adaptations clandestines dans les maquis. La vérité est fuyante, fragmentée et profondément collective. Elle appartient à ces fantômes anonymes qui n'avaient ni contrat d'enregistrement ni attaché de presse.
À force de vouloir chercher un unique pionnier, on oublie l'essentiel : la force de ce chant réside précisément dans son anonymat d'origine. C'est une œuvre sans véritable auteur qui a fini par appartenir à tout le monde, pour le meilleur et pour le marketing.
