Un séisme au Vatican : l'élection de Bartolomeo Prignano
Imaginez la scène. Nous sommes en 1378. L'Église sort d'une période de soixante-dix ans passée à Avignon, ce qu'on appelait alors la captivité de Babylone. Le pape Grégoire XI vient de mourir après avoir ramené le siège apostolique à Rome, mais l'ambiance dans la Ville Éternelle est électrique, pour ne pas dire explosive. Le peuple romain, terrifié à l'idée que les cardinaux (majoritairement français) ne repartent s'installer confortablement en Provence, hurle sous les fenêtres du conclave. On n'entend qu'un seul cri : "Romano lo volemo", nous voulons un Romain. Ou au moins un Italien. C'est dans ce climat de terreur pure que les seize cardinaux présents, coincés entre la peur de la foule et leurs propres divisions internes, vont faire un choix totalement improbable.
Un profil atypique pour une Église en crise
Bartolomeo Prignano n'était pas un inconnu, loin de là. C'était un administrateur hors pair, un canoniste rigoureux et, surtout, un homme d'une austérité qui forçait le respect. Mais il n'était pas cardinal. Le truc, c'est que les cardinaux pensaient avoir trouvé le candidat de compromis idéal. En choisissant cet archevêque de Bari, sujet de la reine Jeanne de Naples, ils espéraient contenter la foule romaine tout en gardant un homme qu'ils pensaient pouvoir manipuler. Quelle erreur monumentale. On est loin du compte quand on imagine que la piété garantit la souplesse politique. Prignano, une fois devenu Urbain VI, va se révéler être un tyran colérique, doté d'un zèle réformateur qui va très vite tourner au vinaigre.
Le chaos du conclave de 1378
Le déroulement de l'élection ressemble à un scénario de film catastrophe. Les cardinaux, paniqués par les émeutiers qui enfoncent les portes du palais, vont même jusqu'à déguiser un vieux cardinal romain avec les insignes pontificaux pour faire croire à la foule qu'ils ont obéi, le temps de s'enfuir. Pendant ce temps, le véritable élu, Prignano, attend dans un coin. Ce n'est que le lendemain, une fois le calme revenu, que son élection est officialisée. Mais le mal est fait. La légitimité de ce vote, obtenu sous la contrainte physique, va devenir le point de rupture. À ceci près que les cardinaux ont tout de même assisté à son couronnement et ont collaboré avec lui pendant plusieurs semaines avant de se rétracter.
Pourquoi les cardinaux ont-ils choisi un outsider ?
On peut se demander pourquoi, parmi tant de princes de l'Église expérimentés, le choix s'est porté sur un simple archevêque. La réponse est simple : l'impasse politique était totale. Le collège cardinalice était scindé en factions irréconciliables, principalement entre les Limousins (le clan du pape précédent) et les autres cardinaux français. Personne ne voulait céder. Choisir un non-cardinal, c'était une façon de remettre les compteurs à zéro. C'était une soupape de sécurité. Sauf que cette soupape a fini par faire sauter toute la machine.
L'absence de réseaux cardinalices : un faux avantage
Les cardinaux pensaient que Prignano, n'ayant pas de base de pouvoir solide au sein du Sacré Collège, leur serait redevable. Ils imaginaient déjà continuer à mener grand train de vie pendant que le nouvel élu s'occuperait des paperasses administratives. Or, dès le lendemain de son couronnement, Urbain VI les a pris de court. Il a commencé à les insulter publiquement, les traitant de paresseux et de corrompus. Il a même menacé de créer tellement de nouveaux cardinaux italiens que les Français deviendraient insignifiants. Là où ça coince, c'est que le nouveau pape n'avait aucun sens de la diplomatie. Il voulait réformer l'Église à coups de marteau.
La pression de la rue romaine
Il ne faut pas sous-estimer l'impact psychologique de la foule. En 1378, Rome est une ville en ruine, dépeuplée, qui a perdu de sa superbe au profit d'Avignon. Pour les Romains, l'élection d'un pape local est une question de survie économique et politique. Les cardinaux ont littéralement senti le souffle des manifestants sur leurs nuques. Cette pression a agi comme un catalyseur pour sortir des sentiers battus. Choisir un non-cardinal était le prix à payer pour sortir vivants du Vatican. Du coup, la validité canonique de l'acte a été entachée dès la première minute.
Le poids des traditions juridiques
Pourtant, sur le plan strictement légal, rien n'interdisait d'élire un non-cardinal. Le droit canonique est très clair sur ce point, même aujourd'hui : tout homme baptisé, de sexe masculin, peut théoriquement être élu pape. S'il n'est pas évêque, il doit être ordonné immédiatement. Prignano était archevêque, donc le problème ne se posait pas. Mais dans les faits, depuis le XIIe siècle, l'usage s'était cristallisé autour du collège des cardinaux. Briser cette règle tacite, c'était envoyer un signal de détresse absolue.
Le Grand Schisme : quand un outsider brise l'Église
La suite de l'histoire est un désastre sans nom. Quelques mois après l'élection, les cardinaux français, outrés par le comportement d'Urbain VI et prétextant que l'élection avait été forcée par la peur, se réunissent à Fondi. Ils déclarent l'élection nulle et élisent un autre pape, Clément VII, qui repart s'installer à Avignon. Résultat : l'Europe se retrouve avec deux papes. L'un à Rome, l'autre en France. Les royaumes choisissent leur camp selon leurs intérêts politiques. C'est le début d'une déchirure qui durera près de quarante ans.
La personnalité dévastatrice d'Urbain VI
Je reste convaincu que si Urbain VI avait eu un tempérament plus calme, le schisme aurait pu être évité. Mais l'homme était instable. Certains historiens modernes suggèrent même qu'il aurait pu souffrir de troubles mentaux aggravés par le stress de son élection. Il a fait torturer et exécuter plusieurs de ses propres cardinaux qu'il soupçonnait de complot. Cette paranoïa a poussé même ses soutiens les plus fidèles dans les bras de l'opposition. On est loin de l'image du pasteur universel.
Une Église coupée en deux
Pendant des décennies, les fidèles ne savaient plus à quel saint se vouer. Qui détenait les clés du Paradis ? Les sacrements administrés par un prêtre fidèle au pape d'Avignon étaient-ils valables aux yeux du pape de Rome ? Cette situation a sapé l'autorité morale de la papauté pour les siècles à venir. C'est précisément là que se situe la tragédie de cette élection. En voulant sortir du système en choisissant un non-cardinal, les électeurs ont créé un monstre institutionnel qu'ils ne pouvaient plus contrôler.
Peut-on encore élire un non-cardinal aujourd'hui ?
La question revient souvent lors de chaque vacance du siège apostolique. La réponse courte est : oui. La réponse longue est : c'est hautement improbable. La Constitution Apostolique Universi Dominici Gregis, promulguée par Jean-Paul II et modifiée par Benoît XVI, régit les règles du conclave. Elle ne restreint pas l'éligibilité aux seuls cardinaux. En théorie, un simple laïc pourrait être élu. S'il acceptait, il devrait être ordonné prêtre puis évêque séance tenante avant de pouvoir exercer son ministère.
Le fantasme du pape laïc
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de gens, mais le droit canon maintient cette porte ouverte pour préserver la liberté totale de l'Esprit Saint (selon la terminologie théologique). Imaginez un scénario où aucun cardinal ne ferait l'unanimité. On pourrait aller chercher une figure morale forte, un théologien respecté ou même un moine vivant au fond des bois. Mais soyons réalistes, dans un monde où la communication et la gestion d'une bureaucratie gigantesque sont essentielles, un outsider total se ferait dévorer par la Curie en moins de deux semaines.
Les barrières logistiques et politiques
Le problème majeur, c'est la connaissance du "système". Un pape qui n'a pas grandi dans les rouages du Vatican ou qui n'a pas géré un diocèse majeur en tant que cardinal aurait un mal fou à imposer son autorité. Urbain VI en est la preuve vivante. Son manque de réseaux internes a été sa perte. Aujourd'hui, les cardinaux passent des jours à discuter entre eux avant le conclave (les fameuses congrégations générales) pour évaluer les candidats. Un nom qui sortirait du chapeau sans avoir participé à ces échanges n'aurait quasiment aucune chance de recueillir les deux tiers des voix.
Le cas particulier des papes avant le système actuel
Il faut noter que dans les premiers siècles de l'Église, la notion de cardinal n'existait même pas. On élisait souvent le pape par acclamation populaire parmi les diacres ou les prêtres de Rome. Saint Grégoire le Grand ou Léon le Grand n'ont pas été élus par un conclave de cardinaux tels qu'on les connaît. Mais si l'on s'en tient aux règles modernes du conclave établies au Moyen Âge, Urbain VI reste l'exception qui confirme la règle.
Les idées reçues sur les élections papales
On entend souvent dire que seul un cardinal peut entrer dans la Chapelle Sixtine. C'est faux. Les cardinaux sont les seuls électeurs (s'ils ont moins de 80 ans), mais ils peuvent voter pour qui ils veulent. Une autre erreur courante consiste à croire que le pape doit obligatoirement être un évêque au moment de son élection. C'est une confusion entre la fonction et le sacrement. Le pape est l'évêque de Rome, certes, mais c'est l'acceptation de l'élection qui lui donne la juridiction suprême, le sacrement de l'épiscopat venant confirmer cela si nécessaire.
Urbain V : le presque non-cardinal
Certains citent parfois Urbain V comme un autre exemple. C'est un cas intéressant car il était moine bénédictin et n'était pas cardinal lorsqu'il fut élu en 1362. Cependant, il était déjà un diplomate de haut rang et un membre influent de l'entourage papal. Son élection a été beaucoup moins traumatisante que celle de son successeur Urbain VI. Mais techniquement, il renforce l'idée que le XIVe siècle était une période où le Sacré Collège était prêt à regarder au-delà de ses propres membres pour trouver des solutions à ses crises internes.
Le mythe de la Papesse Jeanne
Puisqu'on parle d'élections bizarres et de non-cardinaux, il faut dire un mot sur la légende de la Papesse Jeanne. Selon le mythe, une femme aurait réussi à se faire élire pape au Moyen Âge en se faisant passer pour un homme. Bien que cette histoire ait fait les choux gras de la littérature polémique pendant des siècles, aucun historien sérieux n'y accorde de crédit. C'est une fable. Mais elle illustre bien cette fascination pour l'idée que le trône de Saint-Pierre pourrait être occupé par quelqu'un qui n'appartient pas au sérail habituel.
Questions fréquentes sur l'élection d'Urbain VI
Pourquoi Urbain VI a-t-il été si impopulaire ?
Ce n'était pas tant ses idées que sa méthode. Il était d'une rudesse incroyable. Imaginez un patron qui arrive dans une entreprise et qui, le premier jour, commence par hurler sur tous les directeurs en les traitant d'incapables devant tout le monde. C'est ce qu'il a fait avec les cardinaux. Il voulait supprimer leurs privilèges financiers de manière brutale, sans aucune transition. Dans un système aussi codifié que l'Église, ça ne pardonne pas.
Le Grand Schisme a-t-il vraiment duré 40 ans ?
Oui, de 1378 à 1417. C'est une durée phénoménale. Toute une génération de chrétiens est née et est morte en ne sachant pas qui était le vrai pape. Il a fallu le Concile de Constance pour régler le problème en déposant les prétendants et en élisant Martin V. C'est dire si l'élection d'un non-cardinal a laissé des traces profondes.
Est-ce qu'un pape peut démissionner s'il n'est pas cardinal ?
Le statut de cardinal n'a rien à voir avec la démission. Comme l'a montré Benoît XVI (qui était cardinal, lui), un pape peut renoncer à sa charge s'il estime ne plus avoir les forces nécessaires. Les règles sont les mêmes pour tous, que l'on vienne du Sacré Collège ou d'ailleurs. Le pouvoir papal est lié à l'acceptation de l'élection, pas au titre précédent.
L'essentiel à retenir
Le cas d'Urbain VI nous montre que sortir des sentiers battus en politique religieuse peut avoir des conséquences cataclysmiques. S'il est le seul non-cardinal à être devenu pape dans l'histoire moderne du conclave, c'est aussi parce que son règne a servi de leçon amère aux générations suivantes. L'élection d'un outsider, bien que séduisante sur le papier pour briser les impasses, se heurte souvent à la réalité brutale des structures de pouvoir. Aujourd'hui, bien que le droit canon autorise toujours l'élection d'un non-cardinal, le poids de l'histoire et la complexité de l'institution rendent cette éventualité quasiment nulle. Urbain VI reste donc une anomalie fascinante, un rappel que même dans les institutions les plus rigides, l'imprévisible peut surgir, pour le meilleur ou, comme en 1378, pour le pire.
