L'agonie du génie et le chaos de la Rauhensteingasse : là où tout bascule
Pour comprendre le fameux mystère des funérailles de Mozart, il faut impérativement se plonger dans l'atmosphère étouffante de l'appartement viennois de la Rauhensteingasse durant les dernières semaines de l'automne 1791. Wolfgang Amadeus Mozart décline à une vitesse effrayante. Sophie Weber, la jeune sœur de Constanze, racontera plus tard l'odeur de maladie qui envahissait les pièces, l'enflure terrible du corps du compositeur qui rendait le moindre mouvement insupportable, et cette partition du Requiem parsemée de larmes. Constanze Mozart, loin de l'image de femme frivole que certains biographes du XIXe siècle lui ont collée à la peau, gère l'ingérable.
Le choc thermique et l'effondrement nerveux
Le truc c'est que la mort, à cette époque, ne s'entoure pas du décorum romantique que nos esprits modernes s'imaginent. Quand le compositeur pousse son dernier soupir le 5 décembre 1791 à 0 h 55, sa femme s'effondre littéralement. On n'y pense pas assez, mais elle venait de passer plusieurs semaines sans dormir, gérant les crises de délire de son mari, les visites des médecins Thomas Franz Closset et Mathias von Sallaba, tout en s'occupant de leurs deux jeunes enfants survivants, Karl Thomas (7 ans) et Franz Xaver Wolfgang, un nourrisson d'à peine 4 mois. Des témoins rapportent que Constanze s'est jetée sur le lit de mort pour respirer les derniers miasmes de son époux, espérant secrètement contracter la même maladie et mourir avec lui. Cet effondrement nerveux la laisse incapable de se tenir debout. Autant le dire clairement : la veuve était dans un état de catatonie psychologique et de fièvre physique qui interdisait tout déplacement hors du domicile.
Les réformes de Joseph II et le protocole funéraire viennois en 1791
Une rumeur tenace veut que le climat exécrable de ce début décembre ait découragé les plus courageux. Sauf que les registres météorologiques de l'époque, analysés minutieusement par les historiens, contredisent formellement cette légende de la tempête de neige : le temps était doux, calme, à ceci près qu'un brouillard fréquent enveloppait la plaine viennoise. La véritable raison du convoi déserté est purement administrative et culturelle. Vienne vit alors sous le coup des décrets de l'empereur Joseph II (mort un an plus tôt, en 1790), des lois drastiques visant à rationaliser et hygiéniser la société autrichienne.
L'interdiction des cortèges de cimetière pour la bourgeoisie
Les ordonnances joséphines avaient radicalement modifié le rapport à la mort. Les enterrements fastueux étaient interdits pour éviter la banqueroute des familles et la propagation des épidémies. Le protocole officiel prévoyait que la bénédiction de la dépouille se déroule dans l'église paroissiale — en l'occurrence la cathédrale Saint-Étienne de Vienne — et que le transport vers le cimetière se fasse à la nuit tombée, sans cortège funèbre. Les proches devaient faire leurs adieux sur le parvis de l'église. Aller jusqu'au cimetière de Sankt Marx, situé à près de 4 kilomètres à l'extérieur des remparts de la ville, ne se faisait tout simplement pas, en particulier pour les femmes de la classe bourgeoise. Reste que cette réglementation imposait une coupure nette après l'office religieux.
La réalité financière de la veuve face à la fosse commune
On a beaucoup glosé sur la prétendue mesquinerie de Constanze qui aurait choisi un enterrement de troisième classe, le moins cher possible, coûtant la modique somme de 8 florins et 36 kreutzers, plus 3 florins pour le corbillard. On est loin du compte des accusations d'avarice. À la mort de Wolfgang, les caisses sont vides. Les dettes accumulées auprès de marchands, de tailleurs et du conseiller de cour Michael Puchberg s'élèvent à plusieurs milliers de florins.
La rationalité économique en période de crise
Le choix de l'enterrement de troisième classe n'était pas une insulte à la mémoire du génie, mais la norme standard pour plus de 80 % de la population viennoise de l'époque. Un enterrement de première classe aurait englouti les maigres ressources restantes, privant Constanze et ses deux orphelins de quoi acheter du pain le lendemain. C'est là où ça coince pour les détracteurs de la veuve : elle a agi en gestionnaire de crise. J'estime personnellement que reprocher à une femme endeuillée et ruinée de ne pas avoir acheté un monument en marbre alors qu'elle ne sait pas comment nourrir ses enfants relève d'une hypocrisie historique crasse. D'où cette décision rationnelle, bien que douloureuse, de laisser les services de la ville organiser le transport anonyme vers la fosse commune, selon les strictes règles imposées par l'appareil d'État.
Comparaison avec les rituels de l'époque : l'exception Mozart n'existe pas
Pour mesurer la normalité de cette absence, il suffit de regarder comment les contemporains de Mozart enterraient leurs morts. À la fin du XVIIIe siècle à Vienne, le culte des tombes individuelles et des pèlerinages réguliers sur les sépultures n'était pas encore né ; cette sensibilité exacerbée n'apparaîtra qu'avec la période Biedermeier et le Romantisme au XIXe siècle. Les morts appartenaient à la terre et à Dieu, plus vraiment aux vivants.
Les funérailles de Gluck et de Michael Haydn
Prenez Christoph Willibald Gluck, immense compositeur mort à Vienne en 1787, ou plus tard Michael Haydn. Leurs obsèques n'ont pas donné lieu à des manifestations de foule délirantes au cimetière. Le public assistait à la messe de requiem, puis retournait à ses affaires courantes. Le corps de Mozart a été déposé dans une fosse commune (ou plus exactement une fosse communautaire contenant une quinzaine de corps), une pratique habituelle qui change la donne lorsqu'on analyse le comportement de sa famille. Pourquoi l'épouse de Mozart n'a-t-elle pas assisté à ses funérailles ? Parce que se tenir au bord d'un trou boueux, à la nuit tombée, pour y voir jeter le sac de toile contenant l'homme qu'elle aimait parmi des inconnus, n'aurait apporté aucune consolation, en plus de bafouer les usages de la décence féminine de l'époque. Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de romantiques, mais la piété filiale et conjugale s'exprimait alors à l'église, par la prière, et non dans la boue des périphéries urbaines.
Le mythe de Constance Weber sacrifiée : halte aux fausses vérités historiques
L'invention romantique de l'épouse indifférente
On a tout lu. La littérature du dix-neuvième siècle a littéralement lynché la veuve de Wolfgang Amadeus Mozart. On l'accusa d'avoir préféré son lit au froid du cimetière de Saint-Marx. Sauf que cette vision relève d'un pur fantasme misogyne. Constance Weber n'était ni insensible ni volage. Le problème, c'est que la biographie romancée a préféré construire le mythe du génie incompris et abandonné de tous, plutôt que d'admettre la réalité des usages viennois. Les historiens ont exhumé des correspondances qui prouvent sa détresse absolue. Imaginez une femme de vingt-neuf ans, endettée, avec deux enfants en bas âge. Brisée, elle s'effondra physiquement à l'instant même où le dernier souffle quitta le corps de son mari.
La fable de la fosse commune et de la pauvreté absolue
Une autre croyance tenace affirme que Mozart fut jeté dans une fosse commune anonyme parce que sa femme refusait de payer un enterrement décent. C'est faux. Le compositeur a bénéficié d'obsèques de troisième classe, le standard de la classe moyenne de l'époque. Quatre-vingt-cinq pour cent des Viennois recevaient exactement ce type de funérailles. Le protocole imposé par l'empereur Joseph II interdisait les fioritures. Point. Les corps étaient placés dans des fosses communes communautaires pour des raisons d'hygiène publique. Constance n'a pas fait d'économies sordides. Elle a simplement respecté la loi en vigueur en 1791. Autant le dire, reprocher ce choix à la veuve relève de l'anachronisme le plus total.
Les codes de la Vienne joséphine que tout le monde oublie
Le décret impérial contre le faste macabre
Pour comprendre pourquoi l'épouse de Mozart n'a-t-elle pas assisté à ses funérailles, il faut plonger dans la bureaucratie de l'Autriche de la fin du siècle des Lumières. L'empereur Joseph II détestait le gaspillage. Ses édits interdisaient les longs cortèges funéraires hors des murs de la ville. Les enterrements se déroulaient dans l'intimité la plus stricte, souvent sans la présence des proches directs au cimetière. La foule s'arrêtait aux portes de la cathédrale Saint-Étienne. Les femmes, en particulier, s'abstenaient de suivre le corbillard jusqu'aux nécropoles suburbaines éloignées de plusieurs kilomètres. Pourquoi auraient-elles bravé la boue et le gel ? (La météo de ce 6 décembre 1791 affichait d'ailleurs un temps maussade, loin de la tempête apocalyptique inventée par la légende).
Une stratégie de survie financière immédiate
Reste que Constance avait d'autres urgences vitales à régler. Dès le lendemain du décès, elle entame des démarches administratives d'une efficacité redoutable. Pas de temps pour le surplace mémoriel. Elle devait obtenir une pension impériale pour ne pas finir à la rue. Sa priorité absolue consistait à sécuriser les partitions inédites du Requiem pour honorer le contrat avec le comte von Walsegg. C'est une question de survie pure et simple. On la dit cupide ? Elle s'est comportée en gestionnaire pragmatique dans un monde d'hommes qui ne lui aurait fait aucun cadeau.
Questions fréquentes sur les obsèques du compositeur
Quel était le coût réel des funérailles de Mozart pour Constance ?
Les archives administratives viennoises révèlent que les frais d'obsèques se sont élevés exactement à huit florins et trente-six kreutzers. À cela s'est ajoutée une taxe de transport de trois florins pour le corbillard. Cette somme représentait une dépense standard, tout à fait gérable, correspondant à environ cinq pour cent des revenus annuels modestes d'un artisan de l'époque. La fortune de Mozart était certes évaporée, mais Constance disposait du soutien de quelques amis fortunés comme Gottfried van Swieten pour régler ces détails logistiques immédiats.
Qui a réellement accompagné le corps de Mozart jusqu'au cimetière ?
Un groupe restreint d'intimes a assisté à la bénédiction initiale dans la chapelle du Crucifix à la cathédrale Saint-Étienne. Parmi eux se trouvaient le compositeur Antonio Salieri, l'élève Süssmayr, et le directeur de théâtre Emanuel Schikaneder. Or, la tradition et la réglementation voulaient que ces hommes s'arrêtent dès les portes de la ville franchies. Aucun témoin oculaire n'a validé leur présence physique autour de la fosse au cimetière de Saint-Marx. Le corbillard a probablement voyagé seul avec les fossoyeurs, une pratique d'une banalité déconcertante à cette époque précise.
Constance a-t-elle cherché la tombe de son mari plus tard ?
La veuve a attendu dix-sept ans avant de visiter pour la première fois le cimetière de Saint-Marx en quête de la sépulture. Lorsqu'elle s'y rendit enfin en 1808 avec son nouvel époux, Georg Nikolaus von Nissen, le fossoyeur initial était mort. L'emplacement exact s'était définitivement perdu parmi les milliers de sépultures anonymes réorganisées tous les sept ans. Cette démarche tardive a nourri la rancœur des biographes. À ceci près que pour Constance, la mémoire de son premier mari résidait dans sa musique immortelle plutôt que dans un carré de terre meuble.
L'histoire officielle a tort : le verdict sur Constance Mozart
Cessons de juger le passé avec nos larmes contemporaines. L'absence de Constance Weber aux funérailles de son mari ne constitue en rien une preuve de désamour ou de négligence coupable. C'est le résultat direct d'un choc psychologique violent combiné à des règles sanitaires impériales implacables. Vous auriez agi de la même façon face au gouffre financier et à la perte d'un être cher. La veuve a sauvé l'héritage musical de son époux, ce qui s'avère infiniment plus précieux que de marcher derrière un cercueil sous la pluie. Elle a transformé un deuil impossible en une entreprise de postérité magistrale. Son attitude fut celle d'une femme moderne, courageuse, totalement imperméable aux conventions hypocrites d'une société viennoise qui avait déjà tourné la page.

