L'exception russe lors du partage colonial du XIXe siècle
Pour comprendre la position singulière de Moscou, il faut remonter à 1884. Alors que les grandes puissances européennes se déchiraient les terres africaines, l'Empire russe de l'époque, dirigé par les Tsars, concentrait son expansion territoriale sur l'Asie centrale, le Caucase et l'Extrême-Orient. Cette expansion était continentale et contiguë, contrairement à l'expansion maritime des puissances occidentales. La Russie n'avait ni la marine nécessaire, ni l'intérêt stratégique immédiat pour établir des comptoirs ou des colonies de peuplement au sud du Sahara.
Il y eut bien une tentative isolée et presque anecdotique. En janvier 1889, un aventurier russe nommé Nikolaï Achinov débarque avec environ 175 colons (des cosaques et des prêtres) à Sagallo, sur la côte de l'actuel Djibouti. L'objectif était de créer une "Nouvelle Moscou" en terre éthiopienne. L'aventure tourna court en moins d'un mois : les autorités coloniales françaises, voyant cette intrusion d'un mauvais œil, bombardèrent le fortin. Saint-Pétersbourg, ne souhaitant pas déclencher une crise diplomatique avec Paris pour quelques hectares de sable, désavoua immédiatement Achinov. Ce fut la seule et unique fois où l'on aurait pu répondre par l'affirmative à la question de l'occupation territoriale directe.
Cette absence historique de passé colonial officiel est aujourd'hui l'atout maître de la diplomatie de Vladimir Poutine. Elle permet à Moscou de se présenter comme une puissance "vierge" de tout crime colonial, un argument qui résonne avec force dans les capitales africaines où le sentiment anti-français ou anti-occidental est en pleine croissance. Le narratif est simple : nous ne vous avons jamais enchaînés, nous sommes vos partenaires de libération.
Pourquoi l'URSS s'est-elle imposée comme le champion de la décolonisation ?
Le tournant majeur s'opère après 1945. L'Union soviétique, sous l'impulsion de l'idéologie marxiste-léniniste, fait de la lutte contre l'impérialisme un pilier de sa politique étrangère. Durant la Guerre froide, Moscou devient le parrain des mouvements de libération nationale. Des pays comme l'Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau ou encore l'Algérie ont reçu un soutien massif en armes, en conseillers militaires et en financement pour chasser les puissances coloniales européennes. L'influence géopolitique russe s'est bâtie sur les champs de bataille de la décolonisation.
L'URSS a investi massivement dans le capital humain. Entre 1960 et 1991, environ 50 000 étudiants africains ont été formés dans les universités soviétiques, notamment à l'Université de l'amitié des peuples Patrice-Lumumba à Moscou. Cette stratégie a permis de créer des élites africaines francophones, lusophones ou anglophones ayant une affinité culturelle et politique avec le bloc de l'Est. Ce n'était pas de la colonisation au sens classique, mais une forme de "soft power" idéologique extrêmement efficace qui porte encore ses fruits aujourd'hui chez les dirigeants de plus de 60 ans.
Le soutien n'était toutefois pas gratuit. En échange de sa protection et de son aide au développement (barrages, usines, infrastructures), l'URSS exigeait un alignement diplomatique à l'ONU et un accès privilégié à certaines ressources. Mais contrairement aux colonisateurs, les Soviétiques repartaient une fois les contrats terminés ou les régimes changés. Il n'y avait pas de structure administrative imposée sur le long terme, ce qui différencie fondamentalement cette approche de celle des puissances occidentales.
Le retour de la Russie en Afrique : une stratégie opportuniste et agile
Après l'effondrement de 1991, la Russie a quasiment disparu du radar africain pendant deux décennies, fermant des dizaines d'ambassades et de consulats. Le retour en force, amorcé vers 2014 suite aux sanctions occidentales liées à la Crimée, marque une nouvelle ère. Aujourd'hui, la Russie cherche des relais de croissance et des appuis diplomatiques pour briser son isolement. Le sommet de Sotchi en 2019, réunissant 43 chefs d'État africains, a officialisé cette ambition de redevenir un acteur incontournable.
La méthode russe actuelle est radicalement différente de celle de la Chine ou de l'Europe. Là où Pékin investit des milliards dans les infrastructures et où l'Europe conditionne son aide à la "bonne gouvernance", Moscou propose un pack "sécurité et souveraineté". Elle intervient là où les autres reculent. Ce pragmatisme brut attire les régimes en difficulté qui cherchent une protection militaire sans ingérence dans leurs affaires intérieures. Environ 44 % des importations d'armes en Afrique proviennent de Russie, faisant de Moscou le premier fournisseur du continent, loin devant les États-Unis ou la Chine.
Il ne s'agit pas d'une colonisation, mais d'une coopération militaire bilatérale asymétrique. La Russie vend des hélicoptères Mi-35, des systèmes de défense antiaérienne et des services de renseignement. En retour, elle obtient des votes favorables ou des abstentions lors des résolutions de l'Assemblée générale des Nations Unies, comme on l'a vu lors des votes sur le conflit ukrainien où près de la moitié des pays africains n'ont pas condamné Moscou.
Le groupe Wagner et l'extraction minière : un nouveau modèle colonial ?
C'est ici que le débat sur le néocolonialisme russe devient brûlant. L'utilisation de sociétés militaires privées, comme le groupe Wagner (désormais intégré au Corps Africain), introduit une dynamique de prédation qui ressemble, pour certains observateurs, aux méthodes coloniales d'antan. En République centrafricaine, au Mali ou au Soudan, la présence de mercenaires russes est directement liée à l'exploitation de ressources naturelles : mines d'or, diamants, bois précieux ou concessions minières.
Je pense que la distinction terminologique est ici cruciale. Si l'on définit la colonisation par l'administration directe d'un territoire, la Russie n'est pas un colonisateur. Mais si l'on regarde le contrôle effectif de ressources stratégiques en échange d'une protection prétorienne, on s'en rapproche. En RCA, par exemple, des entreprises liées à la galaxie Wagner ont obtenu des licences d'exploitation minière exclusives sur des sites comme la mine d'or de Ndassima. Le profit est rapatrié, les populations locales bénéficient peu des retombées, et la souveraineté de l'État est de facto limitée par la dépendance aux forces de sécurité russes.
Ce modèle "sécurité contre ressources" est extrêmement rentable. Il permet à la Russie de projeter sa puissance avec un coût financier quasi nul pour le budget de l'État russe, puisque les opérations se financent sur le terrain. Environ 2 000 à 5 000 hommes suffisent pour basculer l'influence politique d'un pays entier. C'est une forme de colonisation "low-cost" et externalisée, qui évite les responsabilités administratives et sociales liées à une occupation classique.
Comment la Russie bouscule-t-elle le pré carré français ?
L'offensive russe est particulièrement visible dans les pays francophones du Sahel. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la Russie a profité des échecs des interventions militaires occidentales (notamment l'opération Barkhane) pour se substituer à la France. Le ressentiment des populations locales face à une insécurité persistante a été le terreau idéal pour une guerre informationnelle massive. La présence russe en Afrique subsaharienne est portée par un discours décolonial qui accuse Paris de maintenir des liens de vassalité via le franc CFA ou les bases militaires.
L'ironie de la situation est frappante : la Russie utilise un discours anti-colonial pour installer sa propre influence. Sur les réseaux sociaux, des campagnes de désinformation sophistiquées présentent Vladimir Poutine comme le "libérateur" de l'Afrique. Ce narratif fonctionne car il s'appuie sur une réalité historique douloureuse. Pourtant, les résultats concrets en termes de sécurité restent mitigés. Au Mali, malgré l'arrivée des instructeurs russes fin 2021, les attaques djihadistes n'ont pas diminué, mais l'influence diplomatique de Moscou, elle, a explosé.
La Russie ne cherche pas à construire des écoles ou des routes. Elle cherche à verrouiller des positions stratégiques. Elle offre une alternative aux gouvernements qui ne veulent plus des leçons de morale occidentales. C'est une partie d'échecs où l'Afrique est le plateau. La France, qui a longtemps considéré cette zone comme son "pré carré", se retrouve évincée par un acteur qui joue avec des règles totalement différentes, privilégiant la survie des régimes plutôt que la stabilité démocratique.
Les limites de l'influence russe face aux géants chinois et américains
Malgré l'agitation médiatique autour de Wagner et des succès diplomatiques russes, il faut garder le sens des proportions. Économiquement, la Russie est un nain en Afrique comparé à ses rivaux. Le volume des échanges commerciaux entre la Russie et l'Afrique tourne autour de 18 à 20 milliards de dollars par an. À titre de comparaison, la Chine dépasse les 250 milliards de dollars et l'Union européenne les 300 milliards. La Russie pèse peu dans les investissements directs étrangers (IDE) et ses capacités de financement sont limitées par sa propre situation économique et le coût de la guerre en Ukraine.
La Russie est avant tout une puissance de niche. Elle excelle dans trois domaines : 1. La vente d'armes et la coopération sécuritaire. 2. L'énergie, notamment le nucléaire civil (projet de centrale en Égypte avec Rosatom pour 25 milliards de dollars). 3. Les céréales et les engrais, dont elle est le premier fournisseur pour de nombreux pays africains dépendant des importations de blé.
Cette dépendance alimentaire est un levier de pression considérable, mais elle ne constitue pas une base solide pour une domination durable. La Chine construit le futur de l'Afrique via les infrastructures, tandis que la Russie gère le présent sécuritaire. À long terme, l'absence de modèle de développement économique robuste limite les ambitions russes. On ne peut pas coloniser un continent uniquement avec des fusils d'assaut et des messages Telegram.
FAQ : Comprendre les nuances de la présence russe
Quelle est la principale différence entre la Russie et les anciens colonisateurs ?
La différence fondamentale réside dans l'absence d'administration territoriale et de peuplement. La Russie ne cherche pas à gérer les États africains, mais à obtenir leur coopération sur des points précis (votes à l'ONU, accès aux mines). Elle n'impose pas sa langue ou sa culture de manière institutionnelle comme l'ont fait la France ou le Royaume-Uni.
La Russie est-elle responsable de l'instabilité au Sahel ?
Elle n'est pas la cause de l'instabilité, qui est structurelle (pauvreté, djihadisme, faillite des États), mais elle l'instrumentalise. Moscou agit comme un accélérateur de rupture. En soutenant les juntes militaires, elle favorise des changements de régime qui expulsent les acteurs occidentaux, créant un vide que ses services de sécurité viennent combler.
Est-ce que l'influence russe va durer en Afrique ?
Cela dépendra de sa capacité à maintenir son effort de guerre en Ukraine. Si les ressources militaires et financières de Moscou s'épuisent, sa présence en Afrique pourrait se rétracter rapidement. Cependant, le réseau d'influence diplomatique et les liens créés avec les nouvelles élites militaires africaines sont des actifs qui pourraient perdurer plusieurs décennies.
Conclusion sur l'expansionnisme russe en terre africaine
En conclusion, répondre à la question est-ce que la Russie a colonisé l'Afrique nécessite de distinguer la colonisation historique de l'influence géopolitique moderne. Non, la Russie n'est pas un colonisateur au sens du XIXe siècle. Elle n'a pas de passé de spoliation territoriale massive sur le continent. Cependant, elle déploie aujourd'hui une stratégie d'influence opportuniste et prédatrice dans certains secteurs clés comme les mines et l'armement. Cette présence, bien que perçue comme un partenariat de souveraineté par certains dirigeants africains, crée de nouvelles formes de dépendance. La Russie ne colonise pas l'Afrique, elle la courtise de manière agressive pour servir ses propres intérêts globaux dans un monde multipolaire en pleine mutation.

