Le monde franc du VIIIe siècle : une réalité géographique qui nous échappe
Pour comprendre le schmilblick, il faut oublier la carte de l'Europe actuelle avec ses frontières bien tracées au stabilo. Au milieu du VIIIe siècle, le royaume des Francs est un agrégat de territoires mouvants. Charles, que nous appelons Charlemagne, naît vers 742 ou 747, on ne sait pas trop, dans un univers où la notion de "France" ou d'"Allemagne" n'existe tout simplement pas. À l'époque, on raisonne en tribus, en clans et en fidélités personnelles. Les Francs sont un peuple germanique qui s'est installé dans l'ancienne Gaule romaine, mélangeant leurs coutumes guerrières avec les restes de l'administration impériale. C'est un sacré sac de nœuds culturel.
Le truc, c'est que le centre de gravité de cet empire ne se situait pas à Paris, loin de là. Il se trouvait dans une région qu'on appelait l'Austrasie. Imaginez une zone englobant l'actuelle Belgique, le Luxembourg, le nord-est de la France et l'ouest de l'Allemagne. C'était là que battait le cœur du pouvoir carolingien. Charles est un pur produit de cette aristocratie rhénane. Il se sentait chez lui à Liège ou à Aix-la-Chapelle bien plus qu'à Orléans ou Bordeaux. Or, pour un Français d'aujourd'hui, l'Austrasie sonne un peu comme une contrée lointaine, alors que pour un Allemand, c'est le berceau historique. On voit déjà poindre le début de la dispute.
Pourquoi la langue de l'empereur fait pencher la balance vers l'outre-Rhin
Si l'on regarde du côté de la linguistique, l'argumentaire en faveur d'une origine germanique est assez costaud, autant le dire clairement. Charlemagne ne parlait pas le français moderne, ni même l'ancien français que l'on étudie parfois au lycée. Sa langue maternelle était le vieux-francique, un dialecte germanique qui ressemble beaucoup plus au haut-allemand qu'au latin vulgaire parlé par les populations gallo-romaines du sud. C'est un fait historique documenté : à la cour, on discutait dans une langue que les habitants de Lutèce auraient eu bien du mal à saisir sans interprète.
Le vieux-francique, cet ancêtre germanique oublié
Eginhard, le biographe de l'empereur (et son ami intime, soit dit en passant), nous rapporte que Charles aimait particulièrement les vieux chants barbares racontant les exploits des anciens rois. Il a même tenté de rédiger une grammaire de sa langue nationale. Reste que cette langue était résolument germanique. Quand il nommait les mois de l'année ou les vents, il utilisait des racines que l'on retrouve aujourd'hui dans l'allemand moderne. Par exemple, il appelait le mois de janvier "Wintarmanoth". On est quand même assez loin de "Janvier", non ?
Le latin, l'outil de travail d'un empereur polyglotte
Mais attention, ne tombez pas dans le panneau inverse. Charlemagne n'était pas un barbare ne s'exprimant que par grognements germaniques. Il maîtrisait parfaitement le latin, qui était la langue de l'Église, de l'administration et de la culture savante. Il comprenait aussi le grec, même s'il le parlait moins bien. C'est là que ça devient intéressant : Charles était un pont entre deux mondes. Il utilisait le latin pour unifier son empire administratif, tout en gardant sa langue vernaculaire pour l'intimité et la guerre. On n'y pense pas assez, mais cette dualité linguistique est le reflet exact de la position de son empire, à cheval entre deux cultures qui finiront par divorcer violemment quelques décennies plus tard.
Aix-la-Chapelle contre Saint-Denis : la bataille géographique des capitales
Si vous cherchez la tombe de Charlemagne, vous ne la trouverez pas à la basilique de Saint-Denis aux côtés de Louis XIV ou de François Ier. Non, il repose à Aix-la-Chapelle (Aachen en allemand), dans cette cathédrale magnifique qu'il a fait construire pour en faire sa "Nouvelle Rome". Le choix de cette ville n'est pas anodin. Située au cœur de ses terres patrimoniales, elle est aujourd'hui en Allemagne, à un jet de pierre des frontières belge et néerlandaise. Pour les historiens allemands du XIXe siècle, c'était la preuve irréfutable que "Karl der Große" était l'un des leurs.
Le choix d'Aachen, un ancrage résolument rhénan
Pourquoi Aix ? Pour les sources thermales, certes, car l'empereur adorait se baigner avec ses proches (il était d'ailleurs un nageur hors pair, ce qui est assez rare pour l'époque pour être souligné). Mais surtout pour sa position stratégique. De là, il pouvait surveiller les Saxons qu'il a mis 30 ans à soumettre dans le sang et la douleur. Aix était le centre névralgique d'un empire tourné vers l'Est et le Nord. À cette époque, Paris n'est qu'une bourgade de second plan, un souvenir romain un peu poussiéreux où l'on ne se rend que rarement. Résultat : la géographie joue clairement contre l'idée d'un Charlemagne "petit Français".
La symbolique de l'Empire romain d'Occident
Le jour de Noël 800, à Rome, Charles est couronné Empereur d'Occident par le pape Léon III. Cet événement change la donne. En devenant l'héritier des Césars, il dépasse sa condition de roi des Francs. Il devient une figure universelle. À ce moment-là, la question de savoir s'il est français ou allemand devient presque mesquine. Il se voit comme le chef de la Chrétienté, le "Pater Europae". C'est d'ailleurs pour cela que les partisans d'une Europe unie aujourd'hui en ont fait leur saint patron. Mais bon, redescendons sur terre : cette unité impériale était fragile, elle ne tenait que par la force de sa poigne et son charisme hors du commun.
Le traité de Verdun en 843 : l'acte de naissance d'un divorce millénaire
C'est ici que le bât blesse. C'est ici que la confusion commence. En 814, Charlemagne meurt et laisse un empire immense à son fils unique, Louis le Pieux. Mais à la mort de ce dernier, les choses se gâtent sérieusement. Les trois petits-fils de Charlemagne se déchirent pour l'héritage. En 843, ils finissent par signer le traité de Verdun. C'est probablement l'un des documents les plus importants de l'histoire européenne, car il découpe l'empire en trois tranches verticales. Et c'est précisément dans cette découpe que naissent, en pointillé, la France et l'Allemagne.
La division de l'Empire en trois
Charles le Chauve récupère la partie occidentale (la Francie occidentale), qui deviendra la France. Louis le Germanique prend la partie orientale (la Francie orientale), futur socle de l'Allemagne. Entre les deux, Lothaire reçoit la Lotharingie, une bande de terre allant de la mer du Nord à l'Italie, qui finira par être grignotée par ses deux voisins. Le problème, c'est que chacun des deux camps a voulu revendiquer l'ancêtre prestigieux. Les Français ont dit : "C'était notre roi, il régnait sur la Francie". Les Allemands ont rétorqué : "C'était notre empereur, il parlait notre langue et vivait chez nous".
La Francie occidentale, berceau de la future France
Dans la partie ouest, la langue évolue vers le roman, l'ancêtre du français. Les rois de France, notamment à partir des Capétiens, vont utiliser la figure de Charlemagne pour légitimer leur pouvoir. Ils vont se dire "successeurs de Charlemagne" pour affirmer leur supériorité sur les seigneurs féodaux. C'est une construction politique lente mais redoutable. On transforme le Franc Charles en un monarque français très chrétien, protecteur des lettres et des écoles.
La Francie orientale, matrice du Saint-Empire
De l'autre côté du Rhin, on ne l'entend pas de cette oreille. La Francie orientale devient le Saint-Empire romain germanique. Pour eux, Charlemagne est le fondateur de l'Empire, le premier Kaiser. La couronne impériale, conservée à Vienne pendant des siècles, était appelée "couronne de Charlemagne". En Allemagne, il n'a jamais cessé d'être Karl der Große, une figure tutélaire germanique, sans aucune ambiguïté. On se retrouve donc avec deux héritiers qui se disputent la photo de famille.
Pourquoi les écoliers français ont longtemps cru au mythe de la barbe fleurie
On n'y pense pas assez, mais l'école de la IIIe République a joué un rôle énorme dans ce quiproquo. Pour forger un sentiment national après la défaite de 1870 contre les Prussiens, il fallait des héros. On a donc "francisé" Charlemagne à outrance. La fameuse chanson de geste, la Chanson de Roland, écrite des siècles après les faits, le présente comme un vieux roi à la barbe chenue, entouré de ses "douze pairs de France". C'est magnifique, c'est épique, mais c'est du roman pur jus. On a appris à des générations de gamins que Charlemagne avait inventé l'école (ce qui est faux, il l'a juste réorganisée pour former ses cadres administratifs) et qu'il était le premier grand roi de France.
Je trouve ça fascinant de voir comment on peut tordre l'histoire pour qu'elle colle à un récit national. On a occulté le fait qu'il massacrait des Saxons par milliers ou qu'il avait plusieurs femmes et concubines, ce qui ne cadrait pas trop avec l'image du saint laïc. En France, il est devenu une figure de la continuité, le lien entre l'Antiquité romaine et la monarchie capétienne. C'était une manière de dire : "Nous étions là avant les Allemands, et notre empire était plus grand". Une petite revanche symbolique sur l'histoire, en quelque sorte.
Karl der Große : comment l'Allemagne a récupéré l'héritage carolingien
Côté allemand, la récupération a été tout aussi intense, surtout au XIXe siècle lors de l'unification de l'Allemagne. Pour Bismarck et ses successeurs, Charlemagne était la preuve que le génie germanique avait civilisé l'Europe. On a mis l'accent sur sa langue, sur son sang "pur" (ce qui a donné lieu à des dérives idéologiques assez sombres au XXe siècle) et sur son rôle de fondateur de l'ordre impérial. Là où ça coince, c'est que les deux nations ont raison et tort en même temps. Elles tirent chacune sur un bout de la couverture, oubliant que la couverture est justement faite de ces deux morceaux cousus ensemble.
Il y a eu des moments de tension extrême. Pendant les guerres mondiales, Charlemagne était mobilisé par les deux propagandes. Pour les nazis, il était le conquérant de l'Est. Pour les Français, il était le rempart contre la barbarie (un comble quand on connaît ses méthodes de guerre). Heureusement, après 1945, le vent a tourné. On a commencé à voir en lui non plus un sujet de discorde, mais un ancêtre commun. C'est là qu'est née l'idée du "Père de l'Europe". C'est un peu plus consensuel, même si c'est tout aussi anachronique.
Les 5 erreurs historiques que tout le monde commet sur ses origines
Avant d'aller plus loin, faisons un petit ménage de printemps dans les idées reçues qui polluent le débat. Car honnêtement, c'est flou pour beaucoup de monde. Voici ce qu'il faut retenir pour briller en société (ou au moins ne pas dire de bêtises) :
1. Il n'a pas inventé l'école. Il existait déjà des écoles monastiques et épiscopales avant lui. Il a simplement ordonné que chaque évêché et chaque monastère ouvre une école pour enseigner les psaumes, la grammaire et le calcul. Son but était utilitaire : avoir des fonctionnaires capables de lire et d'écrire pour administrer son empire. Rien à voir avec Jules Ferry.
2. Il n'avait pas la "barbe fleurie". Les portraits de l'époque et les descriptions physiques suggèrent qu'il portait plutôt une moustache imposante, à la mode franque, et les cheveux courts. La barbe est un ajout tardif des illustrateurs médiévaux pour lui donner un air de patriarche biblique.
3. Il n'était pas un "roi de France". Il était Rex Francorum (Roi des Francs). La nuance est de taille. Le titre de "Roi de France" n'apparaît que bien plus tard, sous Philippe Auguste vers 1190. Avant cela, on règne sur un peuple, pas sur un territoire national.
4. Il n'était pas analphabète par bêtise. Charlemagne savait lire, mais il avait beaucoup de mal à écrire. Eginhard raconte qu'il gardait des tablettes sous son oreiller pour s'exercer à tracer des lettres pendant ses insomnies, mais qu'il s'y était pris trop tard dans sa vie pour acquérir une main habile. C'était un intellectuel frustré, pas un ignorant.
5. Il n'était pas un saint (officiellement). S'il a été canonisé en 1165 par l'antipape Pascal III à la demande de l'empereur Frédéric Barberousse, l'Église catholique n'a jamais vraiment validé cette canonisation. Il est simplement toléré comme "bienheureux" dans certains diocèses comme celui d'Aix-la-Chapelle. Son comportement privé, notamment ses nombreux divorces et concubines, posait un léger problème moral au Vatican.
Questions fréquentes sur l'identité de Charlemagne
Est-ce que Charlemagne se considérait comme Romain ?
D'une certaine manière, oui. Après son couronnement en 800, il a pris le titre de "Sérénissime Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur gouvernant l'Empire romain". Mais c'était une vision politique. Il voulait restaurer la grandeur de Rome au profit de la foi chrétienne. Dans sa vie quotidienne, il restait profondément franc : il portait l'habit traditionnel (tunique de lin, braies, manteau de laine) et détestait les vêtements romains qu'il ne portait que deux fois dans sa vie, à Rome, pour faire plaisir au pape.
Pourquoi les Allemands l'appellent Karl der Große ?
C'est la traduction littérale de Carolus Magnus. "Karl" est la racine germanique de son nom, qui signifie simplement "l'homme" ou "l'homme libre". Pour les Allemands, il n'y a pas de débat : c'est un nom de chez eux. L'usage du français "Charlemagne" vient de la contraction de "Charles le Magne", mais les deux termes désignent exactement la même personne et la même grandeur.
Quelle est la part de sang français en lui ?
La question n'a aucun sens biologique pour l'époque. Ses ancêtres, les Pippinides, venaient de la région de Liège et de Cologne. Si l'on veut vraiment jouer à ce jeu-là, il est à 100 % issu de l'aristocratie franque austrasienne. Il n'a pas d'ancêtres gallo-romains connus. Mais comme les Francs se sont installés sur le sol de l'ancienne Gaule, il est l'héritier de cet espace géographique. C'est là que réside toute l'ambiguïté.
Le verdict : ni l'un, ni l'autre, ou plutôt les deux à la fois
Alors, on fait quoi de notre empereur ? Je reste convaincu que vouloir l'enfermer dans une case nationale est une erreur majeure. Charlemagne est le tronc commun à partir duquel deux branches ont poussé. Sans lui, la France n'aurait pas cette structure centralisée et cette ambition culturelle. Sans lui, l'Allemagne n'aurait pas ce rapport si particulier à l'idée d'Empire et à la décentralisation historique. Il est le point de divergence, le moment où l'histoire a hésité avant de se séparer en deux langues et deux destins.
Le problème, c'est que nous avons besoin de héros clairs. On aime les frontières nettes. Or, l'histoire de Charlemagne est une histoire de nuances, de mélanges et de transitions. C'est un homme qui priait en latin, commandait en francique, et régnait sur des territoires qui vont aujourd'hui de Barcelone à Hambourg et de Brest à Rome. Autant dire que le costume de "Français" ou d'"Allemand" est bien trop étroit pour lui. Il craque de partout.
Au final, Charlemagne appartient à ceux qui étudient son œuvre sans essayer de se l'approprier pour des raisons politiques. Il est le témoin d'une époque où l'Europe était une, non pas par la démocratie, mais par la foi et la force d'un seul homme. C'est peut-être ça, le vrai message : il est le dernier des grands chefs barbares et le premier des grands souverains européens. Et c'est précisément parce qu'il n'est ni l'un ni l'autre qu'il a pu devenir ce qu'il est resté dans nos mémoires : une légende qui dépasse les frontières. Bref, la prochaine fois qu'on vous pose la question, répondez simplement qu'il était Européen avant l'heure, ça clora le débat et, pour une fois, ce ne sera pas tout à fait faux.
