Le sujet est brûlant car la donne change. Entre les ambitions de l'Iran (non arabe lui aussi) et les déclarations fracassantes de certains dirigeants du Golfe, la question n'est plus de savoir qui l'a, mais qui sera le premier à l'obtenir. On est loin du compte pour l'instant, mais le statu quo vacille.
Pourquoi aucun État arabe n'a encore franchi le seuil nucléaire ?
C'est un mélange de surveillance internationale féroce, de manque de savoir-faire technique et, soyons honnêtes, d'une instabilité politique qui rend le développement d'un programme sur vingt ans presque impossible. Pour fabriquer une ogive, il ne suffit pas d'avoir de l'argent. Il faut une chaîne industrielle complexe, des centrifugeuses qui tournent sans s'arrêter et, surtout, une tranquillité que peu de pays de la région ont connue ces quarante dernières années. Or, dès qu'un pays arabe a semblé s'approcher du but, une puissance étrangère est intervenue pour siffler la fin de la récréation.
L'héritage des programmes avortés d'Irak et de Libye
Saddam Hussein y a cru. Dans les années 70, l'Irak était sans doute le pays arabe le plus proche de réussir. Avec l'aide de la France (le fameux réacteur Osirak), Bagdad pensait pouvoir maîtriser le cycle du combustible. Mais le 7 juin 1981, l'aviation israélienne a tout balayé en quelques minutes. C'est ce qu'on appelle la doctrine Begin : Israël ne permettra jamais à un pays arabe de se doter d'une arme de destruction massive capable de menacer son existence. Résultat : le programme irakien ne s'en est jamais vraiment remis, finissant par être démantelé après la guerre du Golfe en 1991.
La Libye de Kadhafi a suivi un chemin différent, plus souterrain. Le "Guide" a dépensé des milliards de dollars pour acheter du matériel au réseau clandestin du Pakistanais A.Q. Khan. Sauf que la technologie ne fait pas tout. En 2003, après l'invasion de l'Irak par les États-Unis, Kadhafi a pris peur. Il a négocié l'abandon total de ses ambitions nucléaires contre une réintégration diplomatique. On a vu des photos de centrifugeuses libyennes embarquées dans des avions américains. C'était la fin du rêve nucléaire de Tripoli.
La surveillance du TNP et de l'AIEA
Le Traité sur la non-prolifération (TNP) n'est pas une simple feuille de papier. Pour des pays comme l'Égypte ou l'Algérie, qui ont ratifié le traité, les inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) sont une réalité concrète. Il est devenu extrêmement difficile de cacher un programme militaire sous couvert de nucléaire civil. Là où ça coince, c'est que les technologies sont souvent duales. On peut enrichir de l'uranium à 5 % pour une centrale électrique, mais la machine est la même pour monter à 90 % et faire une bombe. C'est ce saut technique que personne n'a réussi à faire en cachette dans le monde arabe.
L'Arabie Saoudite peut-elle acheter une arme clé en main ?
C'est la rumeur qui court depuis des années dans les couloirs des services de renseignement. L'idée est simple : l'Arabie Saoudite aurait financé le programme nucléaire pakistanais dans les années 80 et 90 en échange d'une option d'achat. Si l'Iran obtient la bombe, Riyad appellerait Islamabad pour se faire livrer quelques ogives. Je reste convaincu que c'est plus compliqué que ça. On ne livre pas des têtes nucléaires comme on livre des pizzas, même avec un chèque de plusieurs milliards.
Le lien mystérieux avec le Pakistan
Le Pakistan est le seul pays musulman doté de l'arme atomique. Les liens avec Riyad sont profonds, militaires et financiers. Mais le Pakistan est aujourd'hui un pays fragile, sous perfusion du FMI et surveillé de très près par Washington. Transférer une technologie nucléaire à l'Arabie Saoudite serait un suicide diplomatique pour Islamabad. Pourtant, le prince héritier Mohammed Ben Salmane a été très clair en 2018 : "Si l'Iran développe une bombe nucléaire, nous suivrons le mouvement dès que possible". C'est une déclaration de guerre technologique.
Les conditions d'un passage à l'acte saoudien
Pour l'instant, Riyad joue la carte du nucléaire civil. Ils veulent construire des réacteurs, officiellement pour diversifier leur mix énergétique (ce qui est un peu ironique pour le premier exportateur mondial de pétrole). Mais ils refusent de signer les protocoles qui leur interdiraient d'enrichir l'uranium sur leur propre sol. C'est là que se situe le vrai bras de fer. S'ils obtiennent le droit d'enrichir, ils auront techniquement un pied dans la porte du club atomique. Le problème, c'est que les États-Unis hésitent à leur donner les clés sans des garanties de sécurité draconiennes.
Le rôle des gisements d'uranium locaux
On n'y pense pas assez, mais l'Arabie Saoudite a découvert qu'elle possédait des réserves d'uranium dans son sous-sol. Ce n'est plus seulement une question d'achat, c'est une question d'extraction. Avoir la matière première sur son propre territoire change la donne car cela permet de contourner certains circuits d'approvisionnement internationaux très surveillés. Mais entre le minerai et la bombe, il y a un gouffre industriel que l'Arabie n'a pas encore franchi.
L'Égypte : entre ambition passée et diplomatie actuelle
L'Égypte a été le premier pays arabe à s'intéresser sérieusement à l'atome, dès l'époque de Nasser. Ils avaient tout : les scientifiques, la volonté politique et le leadership régional. Mais les guerres successives contre Israël ont siphonné les budgets. Aujourd'hui, Le Caire a choisi une voie plus sage. Ils construisent la centrale d'El-Dabaa avec les Russes (Rosatom), un projet de 30 milliards de dollars pour quatre réacteurs. Mais attention, le contrat est verrouillé. Le combustible vient de Russie et repart en Russie. Pas de place pour le détournement militaire.
Le truc, c'est que l'Égypte n'a plus les moyens de ses ambitions nucléaires militaires. L'économie est à bout de souffle et une aventure atomique provoquerait une coupure immédiate de l'aide américaine. Pourtant, dans les cercles militaires égyptiens, certains voient d'un très mauvais œil l'avance prise par d'autres pays. Si la région s'embrase et que la prolifération devient la norme, l'Égypte ne restera pas les bras croisés, car sa sécurité nationale en dépend directement.
La Syrie et le mystère du réacteur d'Al-Kibar
On oublie souvent que la Syrie a failli créer la surprise. En 2007, l'opération "Verger" menée par Israël a détruit un complexe en construction à Al-Kibar, dans le désert syrien. Les photos satellite et les prélèvements effectués plus tard par l'AIEA ont montré des traces d'uranium et une structure qui ressemblait étrangement au réacteur nord-coréen de Yongbyon. Damas a toujours nié, affirmant qu'il s'agissait d'un simple bâtiment militaire conventionnel. Bref, personne n'y a cru.
Cet épisode montre que même un pays sous sanction peut avancer dans l'ombre avec l'aide d'alliés comme la Corée du Nord. Mais là encore, la force brute a eu raison de l'ambition. Depuis la guerre civile, le programme syrien est mort et enterré. Mais l'exemple d'Al-Kibar reste une leçon pour tous les services de renseignement : la menace peut surgir là où on l'attend le moins, dans des hangars anonymes loin des centres urbains.
Les idées reçues sur la "bombe islamique"
Il faut arrêter de confondre pays musulmans et pays arabes. C'est une erreur classique que je vois partout. Le concept de "bombe islamique" a été popularisé par Zulfikar Ali Bhutto, le père du programme pakistanais, pour galvaniser le soutien des pays riches du Golfe. Mais dans la réalité, les intérêts nationaux priment sur la solidarité religieuse. Le Pakistan ne va pas donner sa bombe à l'Algérie ou au Maroc juste par fraternité. Chaque pays joue sa propre partition.
Pourquoi on confond souvent les deux
La confusion vient du fait que le Pakistan est le seul à avoir réussi. Du coup, on projette cette réussite sur l'ensemble du bloc arabo-musulman. Or, la culture d'ingénierie au Pakistan était bien plus avancée grâce à son héritage colonial britannique et sa rivalité existentielle avec l'Inde. Les pays arabes, eux, ont souvent privilégié l'achat d'armes sophistiquées (avions, missiles) plutôt que le développement long et ingrat d'une filière nucléaire souveraine. C'est un choix de court terme qui se paie aujourd'hui.
Le cas de l'Algérie : un potentiel sous-estimé ?
On en parle peu, mais l'Algérie possède deux réacteurs de recherche, dont l'un, Es-Salam, a été construit avec l'aide de la Chine. Dans les années 90, cela avait suscité quelques inquiétudes à Washington. L'Algérie a de l'uranium et des scientifiques de haut niveau. Mais le pays a toujours joué la carte de la légalité internationale. Aujourd'hui, l'Algérie utilise le nucléaire pour la médecine et l'agriculture, loin des fantasmes de militarisation. Est-ce que cela pourrait changer ? Honnêtement, c'est flou, mais rien n'indique un virage vers l'atome militaire à court terme.
Questions fréquentes sur le nucléaire arabe
Le Maroc a-t-il un programme nucléaire ?
Le Maroc s'intéresse au nucléaire civil pour dessaler l'eau de mer et produire de l'électricité, mais il n'a aucune ambition militaire affichée. Le pays collabore étroitement avec l'AIEA et les États-Unis. Il possède un petit réacteur de recherche à la Maâmora, utilisé uniquement à des fins scientifiques.
Est-ce qu'Israël empêcherait un pays arabe d'avoir la bombe ?
Oui, sans aucun doute. La doctrine de défense israélienne est basée sur la supériorité technologique et le monopole nucléaire régional. Toute tentative sérieuse de la part d'un pays voisin, qu'il soit ami ou ennemi, déclencherait une réaction, qu'elle soit diplomatique, cybernétique ou militaire (comme on l'a vu en Irak et en Syrie).
L'Iran est-il un pays arabe ?
Non, l'Iran est un pays perse. C'est une distinction fondamentale pour comprendre la géopolitique actuelle. La peur de la bombe iranienne est le principal moteur qui pourrait pousser des pays arabes, comme l'Arabie Saoudite ou les Émirats arabes unis, à vouloir leur propre arsenal pour rétablir l'équilibre des forces.
L'essentiel : une course contre la montre sécuritaire
Au final, le monde arabe est aujourd'hui dans une position inconfortable. D'un côté, il subit la pression d'un Iran qui frappe à la porte du club nucléaire, et de l'autre, il fait face à un Israël qui possède déjà l'arme suprême. La frustration est palpable. On est dans une situation où la sécurité ne repose plus sur la possession de l'arme, mais sur la protection offerte par les grandes puissances, principalement les États-Unis.
Mais cette protection est jugée de moins en moins fiable par Riyad ou Abou Dhabi. Si le parapluie américain vient à fuir, la tentation de construire sa propre "assurance vie" atomique deviendra irrésistible. Le savoir-faire s'achète, les matériaux circulent, et la volonté politique est en train de durcir. On n'y est pas encore, mais le tabou est brisé. Pour l'instant, le compteur reste à zéro pour les pays arabes, mais pour combien de temps encore ? La stabilité du XXIe siècle dépendra de la réponse à cette question, et franchement, personne n'est serein.
