Ça commence par un malaise
L’autre jour, au café du coin — celui avec les chaises bancales et le barman qui connaît ton prénom après deux visites — j’étais en train de discuter avec Léa. Vous savez, Léa, la fille qui bosse dans l’asso, super engagée, super fatiguée. On parlait de burn-out, de pression, de tout ce qu’on doit réussir à être en même temps. Et là, elle me dit, presque comme une évidence : « Tu sais ce qui se fait avec difficulté ? Exister, parfois. »
Je reste scotché. Pas parce que c’est profond — même si, bon, ouais, c’est profond — mais parce que c’est vrai. Tellement vrai que ça fait mal. On parle de productivité, de réussite, de projets, mais jamais de l’effort fou qu’il faut juste pour tenir debout.
Pas que le travail, hein
Je pensais d’abord que c’était le taf, évidemment. Celui qui te bouffe, te vide, te fait douter. Mon frère, Julien, il est cadre dans une boîte de logistique. Il m’a dit l’autre jour : « J’ai l’impression de courir dans un hamster, mais sans roue. Je tourne, mais je bouge pas. » Et du coup, il se force. Chaque matin. Chaque décision. Chaque sourire en réunion. C’est ça, se faire avec difficulté.
Mais c’est pas que le boulot. C’est aussi les relations. Les amitiés qu’on maintient au fil, les familles qui s’usent, les couples qui tiennent par habitude. Moi, y’a deux ans, j’ai arrêté de voir un pote. Pas parce qu’il m’a trahi ou quoi. Juste parce que chaque rencontre devenait une performance. Il fallait être drôle, à l’heure, bien habillé, à jour sur les séries, sur les potins, sur la politique. Et moi, j’avais juste envie de venir en pantoufles, avec mon silence, et un café. Mais non. Fallait jouer. Et jouer, ça fatigue.
Et les petits trucs du quotidien ?
Parce que bon, on oublie les trucs minuscules aussi. Se lever le matin. Se doucher. Répondre aux messages. Faire les courses. Rentrer chez soi sans s’arrêter boire un verre. Dire non. Dire oui. Sourire quand on a pas envie. Parler quand on a envie de crier. C’est tout ça, qui se fait avec difficulté. Pas un truc en particulier. Une accumulation. Une usure.
Prenez ma voisine, Mme Dubois. 78 ans, veuve depuis cinq ans. Elle sort tous les jours, coiffée, maquillée, souriante. Elle me dit toujours : « Faut bien se tenir. » Mais un matin, je la croise, elle a oublié de fermer sa porte. Je vois son salon, tout sombre, les rideaux fermés, une pile de lettres non ouvertes. Elle rougit, me dit « Oh, j’ai pas eu le temps ». Mais moi, je comprends. Elle a pas eu la force.
Et si on arrêtait de faire semblant ?
Parce qu’en vrai, on parle jamais de ça. On dit « ça va ? » et on répond « ouais, et toi ? ». Mais on sait très bien que « ouais » peut vouloir dire « je tiens à peine ». On normalise la difficulté, on la déguise en résilience. « Tu es forte », « Tu t’en sors », « Tu gères ». Mais gérer, c’est pas vivre. C’est survivre, en mode automatique.
Et puis y’a ceux qui n’ont même plus la force de faire semblant. Ceux qui disparaissent lentement. Ceux qu’on retrouve un jour, éteints. Et on se dit : « Mais pourquoi j’ai rien vu ? » Ben parce qu’on cherche pas. Parce qu’on préfère croire que tout le monde tient le coup. Parce que sinon, faudrait peut-être s’arrêter. Regarder. Entendre.
Et toi, là, en train de lire ?
Franchement, tu te forces à quoi, en ce moment ? À sourire ? À bosser ? À répondre aux messages de ta mère ? À croire que tout va bien ? Moi, j’ai arrêté de me forcer à être productif. J’ai arrêté de culpabiliser quand je reste au lit un dimanche. J’ai appris à dire : « Non, pas aujourd’hui. » Parce que c’est déjà ça de gagné. Une petite victoire sur la pression.
Alors oui, beaucoup de choses se font avec difficulté. Mais peut-être que si on le dit, ça devient un peu moins lourd à porter. Peut-être que reconnaître qu’on force, c’est déjà une forme de liberté.
Enfin bref. Je sais pas si j’ai répondu à la question. Mais j’ai parlé. C’est déjà ça.
Et toi, tu en penses quoi ?
