Un roi qui crève, mais c’est nous qu’on voit dedans
Le pitch, en gros : le roi Bérenger est mourant. Il le sait. Tout le monde le sait. Mais personne n’ose le dire. Enfin si, mais en tournant autour du pot, avec des phrases toutes faites du genre “Vous êtes un peu pâlot aujourd’hui, Majesté”. Et lui, il râle, il gueule, il nie, il négocie avec la mort comme si c’était une réunion qu’il pouvait repousser.
Et là, tu lis ça, tu rigoles presque — c’est absurde, c’est grotesque — et puis d’un coup, t’as un truc qui te tombe dessus : mais c’est nous, ça. Exactement. On fait tous comme Bérenger. On fuit, on triche, on met des cravates bien serrées pour faire croire qu’on est en forme, alors qu’au fond, on sait très bien que le compte à rebours tourne.
Je me souviens de papa, en fait
D’ailleurs, en parlant de ça… j’ai repensé à mon père, l’année où il a commencé à décliner. Il disait rien. On disait rien. Il toussait toute la nuit, il maigrissait, il s’endormait devant le journal télé, mais on parlait de tout sauf de ça. “T’as vu, le PSG, ils ont encore perdu.” “Ouais, incroyable.” Pendant qu’il se vidait de l’intérieur. Et là, en relisant la scène où le roi refuse les miroirs, les fenêtres, les médecins, j’ai eu les larmes aux yeux. Parce que c’était pareil. On n’osait pas nommer l’évidence. On jouait la comédie du “tout va bien”.
Alors oui, c’est une pièce de théâtre. Mais c’est aussi un miroir. Un putain de miroir.
Ça parle de la mort, mais c’est plein de vie
Ce que j’aime dans Ionesco, c’est qu’il te met face à l’horreur, mais sans pathos. Pas de violons, pas de larmes faciles. Juste un roi qui gueule contre sa fin, qui insulte la mort, qui veut un sursis, un délai, un miracle. Et c’est drôle. Tragiquement drôle.
Et du coup, étrangement, ça libère. Parce que quand tu ris devant la mort, tu lui prends un peu de son pouvoir. Tu la ramènes à quelque chose de… humain. Pas héroïque, pas grandiose, juste chiant, sale, injuste — mais finalement, inévitable. Et quand tu l’acceptes, même un tout petit peu, t’es un peu plus libre.
On est tous des rois fatigués
Sérieux, regarde autour de toi. On court, on produit, on se vend, on se pousse, on s’angoisse pour des conneries… Mais personne ne ralentit. Personne ne dit : “Attends, on va tous y passer. Alors pourquoi tant de stress ?”
Ionesco, lui, il ose le dire. À travers un roi grotesque, habillé comme un sapin de Noël, qui perd ses pouvoirs un à un — la parole, la vue, la dignité — il montre que la mort, elle fout tout par terre. Même le trône. Même le pouvoir. Même les discours.
Pourquoi lire ça, alors ?
Franchement ? Pas pour te déprimer. Mais pour te réveiller. Pour que tu arrêtes de jouer un rôle. Que tu dises ce que tu ressens. Que tu embrasses les gens. Que tu fasses les trucs qui te tiennent à cœur, pas ceux qui font bien sur le CV.
C’est un peu comme si la pièce te secouait par les épaules en criant : “Réveille-toi, t’as pas d’éternité !”
Et puis, c’est court
Je rigole, mais c’est vrai : 90 pages, max. Tu le lis en une soirée, avec un café ou un verre de rouge. Moi, je l’ai relu dans le train, entre Lyon et Paris. Il pleuvait. C’était gris. Et pourtant, en refermant le livre, j’avais une drôle de clarté en moi. Pas de tristesse. Une espèce de paix. Comme si j’avais eu l’autorisation de lâcher prise.
Enfin bref. Si tu veux un bouquin qui te parle de la mort sans être morbide, qui te fait rire et réfléchir en même temps, qui te rappelle que t’es humain — imparfait, fragile, mais vivant — alors ouais, lis Le roi se meurt.
Et après, va prendre un verre avec quelqu’un que t’aimes. Parce que t’en as envie. Pas parce que c’est prévu.
