Le grand basculement : quand le locataire de l'Élysée perd la main
On ne va pas se mentir : pour un Président habitué à tout régenter depuis son bureau doré, la cohabitation ressemble à une cure d'austérité politique assez brutale. Le truc c'est que, du jour au lendemain, le chef de l'État se retrouve privé de sa majorité à l'Assemblée nationale. Or, sans députés pour voter ses projets, son programme devient lettre morte. C'est là que le bât blesse pour l'image de l'homme providentiel.
L'article 20, le véritable moteur du gouvernement
Dans une configuration normale, on oublie souvent que la Constitution donne au Gouvernement la mission de "déterminer et conduire la politique de la Nation". En période de cohabitation, cet article 20 sort du placard et devient la règle d'or. Le Premier ministre n'est plus le simple collaborateur du Président, comme l'avait un jour glissé Nicolas Sarkozy avec un certain mépris, mais le véritable chef de l'administration et des armées pour les questions de sécurité intérieure. C'est lui qui fixe l'ordre du jour à l'Assemblée, lui qui décide des réformes sociales, et lui qui gère le budget de l'État. Résultat : le centre de gravité du pouvoir se déplace de quelques centaines de mètres, traversant la Seine pour s'installer durablement à l'Hôtel de Matignon.
Le Président réduit au rôle d'arbitre et de garant
Mais alors, que reste-t-il au Président ? Pas grand-chose, diront les mauvaises langues. Pourtant, son rôle d'arbitre, défini par l'article 5, prend une dimension symbolique énorme. Il devient le dernier rempart, celui qui peut refuser de signer des ordonnances (comme François Mitterrand l'a fait avec Jacques Chirac en 1986) ou qui peut s'adresser directement au pays pour critiquer l'action du gouvernement. Je reste convaincu que cette position de "contestation interne" est une arme à double tranchant. Elle permet au Président de préparer sa réélection en se posant en défenseur des institutions, tout en laissant le Premier ministre s'user au contact des réalités quotidiennes et des colères sociales.
Le cas épineux des ordonnances et des nominations
La cohabitation crée des zones de friction très concrètes, notamment sur les nominations aux grands postes de l'État. Le Président doit signer les décrets en Conseil des ministres. Sauf que, si le Premier ministre propose un nom qui déplaît souverainement à l'Élysée, on assiste à une guerre de tranchées administrative. C'est un jeu de poker menteur où chaque camp teste les limites de l'autre, parfois pendant des semaines, laissant des institutions clés dans l'incertitude la plus totale. On l'a vu par le passé avec la direction des grandes entreprises publiques ou des préfectures stratégiques.
La diplomatie française face au défi du double langage
Si à l'intérieur des frontières, le Premier ministre est roi, la scène internationale reste le terrain de jeu favori du Président. C'est ce qu'on appelle, par un abus de langage juridique d'ailleurs, le "domaine réservé". Mais attention, ce n'est pas un chèque en blanc. En réalité, c'est plutôt un domaine partagé, et c'est précisément là que les conséquences de la cohabitation deviennent visibles pour nos partenaires étrangers.
Le mythe du domaine réservé à l'épreuve des faits
Il n'y a rien dans la Constitution qui dise explicitement que la politique étrangère appartient au Président seul. C'est une habitude, une tradition instaurée par De Gaulle. Mais en cohabitation, le Premier ministre veut aussi avoir son mot à dire, surtout quand il s'agit de dossiers européens qui touchent à l'économie nationale. On se retrouve alors avec deux représentants de la France dans les sommets internationaux. Imaginez la tête des autres chefs d'État quand ils voient arriver deux délégations françaises qui ne sont pas forcément d'accord sur tout. Ça change la donne en termes de crédibilité, même si, historiquement, les duos Mitterrand-Chirac ou Chirac-Jospin ont souvent essayé de sauver les meubles en affichant une unité de façade sur les dossiers brûlants.
Deux chaises au Conseil européen : une logistique infernale
Le problème devient physique lors des sommets de l'Union européenne à Bruxelles. Il n'y a qu'une seule chaise par pays autour de la table des négociations. Qui s'assoit ? En général, le Président prend la place, mais le Premier ministre n'est jamais loin, dans une pièce attenante, surveillant les dossiers techniques. Cette dualité oblige la diplomatie française à une gymnastique permanente. Chaque mot, chaque virgule d'un communiqué de presse doit être validé par deux cabinets qui, par définition, se détestent politiquement. C'est lourd, c'est lent, et honnêtement, c'est flou pour nos alliés qui ne savent plus toujours qui est le véritable interlocuteur final.
Cohabitation vs Coalition : le grand malentendu français
On entend souvent dire que la cohabitation, c'est comme les coalitions qu'on voit en Allemagne ou en Belgique. C'est une erreur monumentale. Dans une coalition, des partis s'entendent sur un programme commun avant de gouverner. Dans une cohabitation, on a deux blocs qui se sont combattus aux élections et qui sont forcés de vivre sous le même toit institutionnel sans aucun contrat de mariage. C'est une colocation subie entre des gens qui veulent se faire expulser l'un l'autre à la première occasion.
Une culture du compromis qui nous fait cruellement défaut
La France n'a pas la culture du compromis. Chez nous, la politique est un sport de combat où le vainqueur prend tout. La cohabitation vient briser ce schéma. Elle impose une forme de négociation permanente qui n'est pas naturelle pour nos élus. Là où ça coince, c'est que chaque camp passe son temps à essayer de piéger l'autre. Le gouvernement lance une réforme pour forcer le Président à utiliser son veto et passer pour un bloqueur, tandis que le Président multiplie les piques pour souligner l'inefficacité du gouvernement. On est loin du compte par rapport à la stabilité d'une coalition à l'allemande où les désaccords sont tranchés en coulisses de manière structurée.
Pourquoi les électeurs finissent par s'y perdre
Au début, les Français aiment bien la cohabitation. Les sondages montrent souvent une hausse de popularité pour les deux têtes de l'exécutif au début du processus. Pourquoi ? Parce que l'opposition est au pouvoir, donc elle ne peut plus seulement critiquer, elle doit agir. Et le Président, n'étant plus responsable de rien, redevient une figure paternelle et rassurante. Mais ce sentiment s'évapore vite. Après 12 ou 18 mois, la paralysie législative commence à se faire sentir. Les réformes de fond sont enterrées car trop clivantes. On finit par gérer les affaires courantes en attendant la prochaine élection. C'est là que le risque de désaveu démocratique est le plus fort.
Les conséquences concrètes sur la production législative
Qu'est-ce qui change vraiment pour le citoyen ? Moins de lois, ou en tout cas, des lois moins radicales. La cohabitation agit comme un puissant frein à main sur la machine à réformer. On ne peut pas passer en force quand on sait que l'autre camp dispose de leviers pour ralentir le processus, comme la saisine systématique du Conseil constitutionnel par les députés restés fidèles au Président.
Le rythme parlementaire devient saccadé. Le gouvernement doit utiliser l'article 49.3 avec beaucoup de parcimonie, car il sait que sa légitimité est fragile. De son côté, le Président peut traîner des pieds pour convoquer une session extraordinaire du Parlement. Bref, c'est la politique des petits pas. Pour certains, c'est une bénédiction car cela évite les réformes brutales. Pour d'autres, c'est un gâchis de temps alors que les enjeux climatiques ou économiques demandent de la réactivité. Je trouve ça franchement surestimé de dire que la cohabitation "apaise" le pays ; elle ne fait que déplacer le conflit au sommet de l'État.
Ce que l'histoire nous apprend : les chiffres et les dates clés
Pour bien comprendre l'impact, il faut regarder dans le rétroviseur. La France a connu trois cohabitations majeures qui ont chacune duré plus ou moins longtemps :
- 1986-1988 : La "première", entre Mitterrand et Chirac. 2 ans de tension permanente où le Président a refusé de signer 3 ordonnances majeures sur les privatisations et le découpage électoral.
- 1993-1995 : La cohabitation "de velours" entre Mitterrand et Balladur. Plus calme en apparence, car le Président était malade et se concentrait sur son héritage historique.
- 1997-2002 : La "longue" cohabitation de 5 ans entre Chirac et Jospin. C'est celle qui a le plus marqué les esprits et qui a mené à la réforme du quinquennat pour éviter que cela ne se reproduise trop souvent.
Depuis la réforme de 2002, qui a aligné le mandat présidentiel sur celui des députés (5 ans pour tout le monde), on pensait la cohabitation enterrée. Mais avec l'éclatement du paysage politique en trois blocs et l'absence de majorité absolue à l'Assemblée, le spectre d'un blocage total revient en force. En 2024, la probabilité d'une Assemblée ingouvernable remet ce vieux serpent de mer au centre du jeu.
Les erreurs de lecture qu'on fait tous sur la cohabitation
Il existe une idée reçue selon laquelle la cohabitation serait une "crise" du régime. C'est faux. C'est au contraire le signe que la Constitution fonctionne. Elle permet de gérer le fait que le peuple change d'avis entre deux élections. Une autre erreur est de croire que le Président ne sert plus à rien. Détrompez-vous, il garde le pouvoir de dissoudre l'Assemblée (même s'il ne peut le faire qu'une fois par an). C'est une épée de Damoclès permanente au-dessus de la tête du Premier ministre.
On oublie aussi souvent que la cohabitation renforce le rôle du Conseil constitutionnel. Puisque l'exécutif est divisé, c'est vers les "Sages" de la rue de Montpensier que tout le monde se tourne pour trancher les litiges juridiques entre l'Élysée et Matignon. Le droit devient alors une arme politique de premier plan. C'est technique, c'est aride, mais c'est là que se jouent les vraies batailles de pouvoir.
Questions fréquentes sur les blocages institutionnels
Le Président peut-il démissionner pour provoquer de nouvelles élections ?
Oui, rien ne l'en empêche. C'est l'option nucléaire. Charles de Gaulle l'avait fait en 1969 après l'échec d'un référendum. Mais aujourd'hui, dans un climat politique hyper-tendu, une démission pourrait être perçue comme un aveu de faiblesse ou une fuite devant les responsabilités. Peu probable, donc, mais constitutionnellement possible.
Qui commande l'armée pendant une cohabitation ?
C'est le point le plus flou. Le Président est le "chef des armées" (article 15), mais le Gouvernement "dispose de la force armée" (article 20). En pratique, pour les opérations extérieures, un consensus est obligatoire. Aucun Premier ministre ne lancerait une guerre sans l'aval de l'Élysée, et inversement. C'est le seul domaine où l'intérêt national finit généralement par l'emporter sur les querelles de partis.
La cohabitation peut-elle durer indéfiniment ?
Non, elle est limitée par la durée du mandat de l'Assemblée nationale. Au maximum, elle dure 5 ans. Mais comme le Président a le pouvoir de dissolution, il peut tenter de mettre fin à la cohabitation dès qu'il sent que le vent tourne en sa faveur dans l'opinion publique. C'est un pari risqué : Jacques Chirac s'y est brûlé les ailes en 1997, perdant sa majorité alors qu'il pensait la renforcer.
Verdict : Un régime qui se cherche une nouvelle voie
L'essentiel à retenir, c'est que la cohabitation n'est pas une anomalie, mais une soupape de sécurité. Elle force des acteurs politiques qui se détestent à gérer ensemble les affaires du pays. Les conséquences sont lourdes : ralentissement législatif, confusion diplomatique et guerre de communication permanente. Mais elle a aussi un mérite immense : elle empêche la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul homme. Dans une France de plus en plus fracturée, la cohabitation pourrait bien devenir, non plus une exception historique, mais un mode de gouvernement par défaut. Reste à savoir si nos institutions, conçues pour un chef fort, pourront survivre à long terme à ce régime de "partage forcé" sans finir par se bloquer totalement. À mon avis, on n'a pas encore fini de mesurer l'impact de ces périodes sur la confiance des citoyens envers leurs élites.

