Le séisme sahélien ou la fin brutale de l'ère Barkhane
Le divorce a commencé par un fracas au Mali. On se souvient tous de l'accueil triomphal de François Hollande à Tombouctou en 2013, mais dix ans plus tard, l'ambiance a radicalement changé. Le Mali est sans doute le pays qui a ouvert la voie à ce grand rejet. En août 2022, les derniers soldats de la force Barkhane quittaient le sol malien par la petite porte, après des mois de tensions électriques entre la junte d'Assimi Goïta et Paris. Le truc c'est que ce n'était pas juste une dispute diplomatique passagère. C'était une rupture de civilisation politique.
L'effet domino au Burkina Faso et au Niger
Le Burkina Faso a rapidement emboîté le pas. Sous l'impulsion du capitaine Ibrahim Traoré, le pays des hommes intègres a exigé le départ des forces spéciales françaises de l'opération Sabre en début d'année 2023. Là où ça coince, c'est que Paris n'a pas vu venir la vitesse de cette contagion. Le Niger, qui était pourtant considéré comme le dernier château fort de la France dans la région, a basculé à son tour en juillet 2023. Résultat : environ 1500 militaires français ont dû plier bagage, laissant derrière eux un vide sécuritaire que d'autres s'empressent de combler. Et c'est précisément là que le bât blesse pour l'influence hexagonale.
La naissance de l'Alliance des États du Sahel
Ces trois pays ne se sont pas contentés de dire non à la France. Ils ont créé l'AES, l'Alliance des États du Sahel, une sorte de bloc défensif et politique qui tourne le dos à la CEDEAO, jugée trop proche des intérêts parisiens. Je reste convaincu que cette alliance est la réponse directe à des décennies de paternalisme. On n'est plus dans la diplomatie des salons, on est dans la survie souveraine. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en moins de 24 mois, la France a perdu ses trois principaux partenaires militaires dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.
Pourquoi ce rejet massif de la présence française ?
On ne se réveille pas un matin en détestant un ancien partenaire sans raison valable. Le passif est lourd. Le premier grief, c'est l'échec sécuritaire. Après une décennie d'intervention, les populations locales constatent que le terrorisme n'a pas reculé, au contraire, il s'est étendu. Du coup, l'argument de la protection française est tombé à l'eau. Les gens se demandent, parfois avec une pointe d'ironie amère, comment la cinquième puissance mondiale n'a pas réussi à mater quelques milliers de djihadistes en pick-up.
Le poids écrasant de la Françafrique
Le terme fait grincer des dents à Paris, mais il est sur toutes les lèvres à Bamako ou Ouagadougou. Cette nébuleuse de réseaux d'influence, mêlant business, politique et services secrets, est perçue comme un frein au développement. Les jeunes Africains, qui représentent 70 % de la population et qui ont moins de 30 ans, n'ont aucune nostalgie pour les liens historiques. Pour eux, la France, c'est le pays qui soutient des présidents mal élus tant qu'ils servent ses intérêts. Autant dire que le logiciel doit être mis à jour, et vite.
La question de la souveraineté monétaire
Le Franc CFA reste le symbole ultime de cette domination. Bien que des réformes aient été entamées, l'idée que la monnaie de 14 pays soit encore liée au Trésor français est insupportable pour une nouvelle génération d'économistes africains. C'est un peu comme si vous aviez les clés de votre maison, mais que votre ancien propriétaire gardait un double et décidait de l'heure à laquelle vous pouvez changer les serrures.
Le complexe du sauveur blanc
Il y a aussi une dimension psychologique qu'on n'y pense pas assez. Le ton professoral de certains dirigeants français lors de leurs visites sur le continent passe de moins en moins. Les remontrances sur la démocratie ou la bonne gouvernance sont perçues comme une hypocrisie insupportable, surtout quand on ferme les yeux sur d'autres régimes autoritaires ailleurs dans le monde. Bref, le message est clair : laissez-nous faire nos propres erreurs.
Le Sénégal et le cas Bassirou Diomaye Faye
Le Sénégal, c'est l'autre gros morceau. Longtemps considéré comme le bon élève de la France en Afrique de l'Ouest, le pays a vécu un séisme politique en mars 2024 avec l'élection de Bassirou Diomaye Faye. Ici, on ne parle pas de "rejet" violent comme au Mali, mais d'une "rupture" réfléchie. Le nouveau pouvoir ne veut pas chasser les entreprises françaises, mais il veut renégocier les contrats miniers, pétroliers et de défense. Sauf que pour certains observateurs, c'est un rejet poli mais ferme d'une certaine forme de dépendance.
Une jeunesse qui dicte le tempo
À Dakar, la rue a parlé bien avant les urnes. Les émeutes de ces dernières années visaient souvent des enseignes françaises comme Auchan ou Total. Ce n'est pas du vandalisme gratuit, c'est un message politique. Les jeunes Sénégalais veulent du travail et de la dignité, pas des produits importés qu'ils ne peuvent pas s'offrir. Je trouve ça surestimé de penser que ce sentiment est uniquement le fruit d'une manipulation étrangère. C'est une colère endogène, profonde, qui vient du ventre.
La fin de l'exception sénégalaise ?
Pendant 60 ans, le Sénégal a été le pivot de la France en Afrique. Aujourd'hui, le pivot vacille. Si Dakar réussit sa transition vers une souveraineté assumée sans sombrer dans l'instabilité, cela pourrait servir de modèle à tout le reste de l'Afrique francophone. Reste que la France doit apprendre à écouter au lieu de conseiller. C'est là tout le défi des prochaines années pour le Quai d'Orsay qui semble parfois naviguer à vue dans un brouillard épais.
Le rôle ambigu de la Russie et de la Chine
On ne peut pas parler du rejet de la France sans évoquer ceux qui attendent dans l'ombre (ou en pleine lumière). La Russie, via le groupe Wagner ou désormais Africa Corps, a su capitaliser sur ce ressentiment. À Bamako, on voit des drapeaux russes fleurir lors des manifestations. Mais attention à ne pas se tromper de diagnostic : les Africains ne remplacent pas un maître par un autre, ils diversifient leurs partenaires. C'est une nuance de taille que beaucoup d'Européens feignent d'ignorer.
Le pragmatisme chinois face à l'idéologie française
La Chine, elle, joue sur un autre terrain. Pas de leçons de morale, pas d'ingérence affichée dans les affaires intérieures, juste des infrastructures contre des ressources. Pour un dirigeant africain sous pression, le choix est vite fait. La France arrive avec des conditions et des valeurs, la Chine arrive avec des chantiers et des crédits. Soit dit en passant, l'efficacité chinoise fascine autant qu'elle inquiète, mais pour l'instant, elle ne suscite pas le même rejet épidermique que l'ancienne puissance coloniale.
La guerre de l'information sur les réseaux sociaux
C'est le nouveau champ de bataille. Des fermes à trolls, souvent liées à des intérêts russes mais aussi locaux, saturent Facebook et WhatsApp de contenus anti-français. Certaines fake news sont grossières, d'autres sont plus subtiles. Or, la France a mis beaucoup trop de temps à réagir sur ce terrain numérique. Aujourd'hui, une vidéo de 30 secondes sur TikTok a plus d'impact qu'un discours de deux heures à l'Assemblée nationale. C'est la dure réalité de la communication moderne.
Les idées reçues sur le sentiment anti-français
Il faut déconstruire certains mythes qui polluent le débat. On entend souvent que "toute l'Afrique rejette la France". C'est faux. L'Afrique est un continent de 54 pays, et la France n'a de relations complexes qu'avec une quinzaine d'entre eux. En Afrique anglophone ou lusophone, la France est vue comme un partenaire normal, voire attractif. Le problème est localisé dans l'ancien empire colonial.
Est-ce le peuple ou les dirigeants qui rejettent la France ?
C'est la question à un million. Dans les pays de l'AES, ce sont des militaires arrivés au pouvoir par des coups d'État qui mènent la charge. Certains disent qu'ils utilisent la France comme bouc émissaire pour masquer leurs propres échecs. C'est possible. Mais force est de constater que ces discours rencontrent un écho immense dans la population. On ne mobilise pas des milliers de personnes pendant des mois uniquement avec de la propagande si le terreau n'est pas déjà fertile.
L'économie française est-elle en train de s'effondrer en Afrique ?
Contrairement aux idées reçues, la part de marché de la France en Afrique a été divisée par deux en vingt ans, passant de 10 % à environ 4,5 %. Ce n'est pas un effondrement brutal, c'est une érosion lente due à la concurrence mondiale. Les entreprises françaises restent puissantes dans les services, la banque et les télécoms, mais elles ne sont plus en situation de monopole. Le rejet politique accélère simplement une tendance économique déjà bien entamée.
Questions fréquentes sur le rejet de la France en Afrique
Quels sont les pays les plus hostiles actuellement ?
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont au sommet de la liste. Ce sont les seuls à avoir officiellement rompu leurs accords de défense et expulsé l'ambassadeur de France. La Guinée, sous transition militaire également, garde une distance froide mais moins agressive pour le moment.
Pourquoi le Niger a-t-il basculé si vite ?
Le coup d'État de juillet 2023 a été le déclencheur, mais le ressentiment couvait. La présence de troupes françaises alors que l'insécurité grandissait était devenue un chiffon rouge pour l'opposition et une partie de l'armée. L'attitude ferme de Paris, qui refusait de reconnaître les nouvelles autorités, a fini de mettre le feu aux poudres.
Le Tchad va-t-il être le prochain sur la liste ?
Honnêtement, c'est flou. Le Tchad est le dernier pays du Sahel à héberger une base française d'envergure. Le président Mahamat Idriss Déby joue sur les deux tableaux, rendant visite à Poutine tout en maintenant sa coopération avec Macron. Mais la pression de la rue tchadienne monte, et le maintien des troupes françaises y est de plus en plus contesté.
Quel est l'impact pour les Français vivant sur place ?
L'ambiance est devenue pesante dans certaines capitales. Si les agressions physiques restent rares, le sentiment d'être indésirable progresse. Beaucoup d'expatriés ou de binationaux s'interrogent sur leur avenir à long terme, craignant que le climat politique ne finisse par affecter leur sécurité au quotidien.
L'essentiel : vers une nouvelle ère de relations
On est loin du compte si l'on pense qu'il suffit de changer quelques ambassadeurs pour régler le problème. Le rejet de la France en Afrique est le symptôme d'une mutation profonde du continent qui veut enfin solder les comptes de la colonisation. Ce n'est pas forcément la fin de l'influence française, mais c'est certainement la fin de son hégémonie tranquille. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont brisé un tabou en montrant qu'on pouvait dire non à Paris sans que le ciel ne tombe sur la tête. Pour la France, le défi est immense : il faut apprendre à être un partenaire parmi d'autres, et non plus le tuteur naturel. La souveraineté africaine est en marche, et elle ne fera pas de marche arrière pour faire plaisir à l'ancien colonisateur. Soit Paris accepte de traiter d'égal à égal, soit le divorce sera total et définitif sur l'ensemble de la zone francophone. L'heure n'est plus aux discours mais aux actes concrets de respect et de coopération désintéressée. C'est peut-être la seule chance de sauver ce qui peut encore l'être dans cette relation historique mais terriblement abîmée.
