Honnêtement, c'est flou quand on essaie de comparer des époques si différentes, tant les outils de communication ont évolué. Pourtant, en croisant les chiffres de fréquentation des audiences, les sondages d'opinion et l'impact émotionnel des funérailles, une hiérarchie se dessine. Jean-Paul II arrive souvent en tête des sondages globaux, mais Jean XXIII reste le chouchou de ceux qui cherchent une Église à visage humain, loin des dogmes rigides.
Jean-Paul II, le géant polonais qui a conquis le monde
Karol Wojtyla n'était pas un pape comme les autres. Il a cassé le moule. Dès son élection en 1978, il a imposé un style qui allait radicalement changer la donne pour la papauté moderne. Ce n'était plus un souverain enfermé dans ses palais, mais un athlète de Dieu qui allait au contact. On est loin du compte si on pense que sa popularité n'était due qu'à son exposition médiatique ; il y avait une véritable connexion viscérale avec les foules, surtout chez les jeunes.
Le recordman des kilomètres et des cœurs
Le chiffre donne le tournis : 129 pays visités. Jean-Paul II a passé plus de temps dans les avions que n'importe lequel de ses prédécesseurs réunis. En multipliant les déplacements, il a rendu la figure du pape tangible pour des millions de catholiques qui, auparavant, ne voyaient le successeur de Pierre que sur des images pieuses ou à la télévision. Cette proximité physique a créé un lien affectif d'une intensité rare. Résultat : lors de ses grands rassemblements, comme les Journées Mondiales de la Jeunesse, il pouvait réunir plusieurs millions de personnes sans sourciller.
Un charisme forgé dans les épreuves du XXe siècle
Son histoire personnelle a aussi joué un rôle majeur. Un Polonais qui a survécu au nazisme puis au communisme, ça impose le respect, même chez les non-croyants. Sa résistance face aux blocs de l'Est a fait de lui une icône de la liberté. Mais là où ça coince pour certains historiens, c'est que cette image de libérateur contrastait parfois avec une gestion interne de l'Église jugée très conservatrice. Reste que pour le grand public, il incarnait la force morale face à l'oppression.
L'attentat de 1981 : le tournant émotionnel
Le 13 mai 1981, le monde s'arrête. En pleine place Saint-Pierre, Mehmet Ali Agca tire sur le pape. Cet événement a provoqué une vague de sympathie planétaire absolument sans précédent. Sa convalescence, puis son geste incroyable de pardonner à son agresseur dans sa cellule de prison, ont définitivement scellé son statut de figure sainte aux yeux de la population. C'est peut-être à ce moment précis qu'il est passé du statut de chef religieux à celui d'icône universelle, presque intouchable.
Pourquoi Jean XXIII reste-t-il le "bon pape" dans l'imaginaire collectif ?
Il y a un contraste saisissant entre Jean-Paul II et Angelo Roncalli. Jean XXIII n'avait pas le physique d'une star de cinéma ni la vigueur d'un skieur polonais. C'était un homme rond, âgé, avec un sourire permanent et une bonhomie qui transpirait à chaque apparition. Pourtant, en seulement cinq ans de règne, il a réussi à se faire aimer d'une manière peut-être plus intime, plus familiale. On l'appelait "Il Papa Buono", et ce n'était pas un simple slogan marketing avant l'heure.
L'homme qui a ouvert les fenêtres de l'Église
Son coup de génie, ou plutôt son inspiration, fut de convoquer le concile Vatican II en 1962. À l'époque, personne ne l'avait vu venir. Il disait vouloir "ouvrir les fenêtres de l'Église pour laisser entrer l'air frais". Cette volonté de moderniser l'institution, de parler au monde moderne plutôt que de le condamner, lui a valu une affection immédiate. Les gens ont senti qu'il se souciait d'eux, de leurs problèmes quotidiens, et pas seulement de la théologie de haut vol.
Une simplicité qui tranchait avec le faste romain
On raconte qu'il aimait s'échapper du Vatican en douce pour visiter des malades ou des prisonniers, ce qui était totalement impensable avant lui. Un soir de 1962, lors du fameux "discours à la Lune", il a dit aux fidèles rentrez chez vous et faites une caresse à vos enfants, dites-leur que c'est la caresse du pape. Cette phrase est restée gravée dans la mémoire collective italienne. Je reste convaincu que l'aura de Jean XXIII est plus profonde car moins liée à l'image et plus à la perception d'une bonté pure, presque enfantine.
François vs Jean-Paul II : le match des sondages de popularité
L'arrivée du pape François en 2013 a provoqué un séisme de popularité. Un pape argentin qui refuse d'habiter le palais apostolique et qui porte ses propres valises, ça change la donne. Au début de son pontificat, ses cotes d'approbation frôlaient les 80 ou 90 % dans certains pays. Mais le temps fait son œuvre, et le contexte actuel est bien différent de celui des années 80 ou 90. La lune de miel a laissé place à une réalité plus nuancée.
L'effet François des premières années
François a su capter l'attention par des gestes forts. Laver les pieds de jeunes détenus, dont des musulmans, ou s'attaquer de front à la crise climatique avec son encyclique Laudato Si. Pour une grande partie de l'opinion publique mondiale, il est devenu le porte-parole des sans-voix. Sa simplicité affichée a séduit bien au-delà du cercle des pratiquants réguliers. Or, cette popularité "extérieure" ne se traduit pas toujours par un amour unanime au sein même de son institution.
La fracture entre l'Occident et les pays du Sud
C'est là qu'on voit une différence majeure avec Jean-Paul II. Si ce dernier faisait l'unanimité sur sa personne (même si ses idées divisaient), François subit des critiques beaucoup plus acerbes de la part des franges conservatrices. En Europe et aux États-Unis, sa popularité s'est effritée à cause de ses prises de position sur les migrants ou la liturgie. Mais si on regarde du côté des Philippines, du Brésil ou de l'Afrique, il reste une figure immensément aimée. C'est une popularité à deux vitesses, très liée à la géopolitique religieuse actuelle.
Les critères invisibles qui font qu'un pape est "aimé"
Qu'est-ce qui fait qu'on s'attache à un vieil homme en blanc à Rome ? Ce n'est pas seulement son programme politique ou sa rigueur doctrinale. L'amour des fidèles repose sur des mécanismes psychologiques bien précis. On n'y pense pas assez, mais la communication non-verbale joue un rôle colossal. Un regard, une main posée sur un visage d'enfant, une émotion visible lors d'un discours : ce sont ces moments-là qui créent la légende.
La proximité physique et le langage des signes
Jean-Paul II l'avait compris avant tout le monde. François l'applique avec une spontanéité qui parfois effraie ses gardes du corps. Le pape le plus aimé est celui qui parvient à briser la barrière de la fonction pour laisser apparaître l'homme. Quand Jean XXIII parlait de sa propre famille de paysans avec émotion, il touchait les gens au cœur. À l'inverse, un pape comme Benoît XVI, bien que respecté pour son immense intelligence, a souffert d'une image de professeur froid, ce qui a freiné l'élan affectif des foules, malgré sa grande douceur réelle.
La capacité à parler aux non-croyants
Un pape devient véritablement "le plus aimé" quand il dépasse les frontières de l'Église. Jean-Paul II était respecté par les chefs d'État du monde entier. François est cité en exemple par des écologistes radicaux. Cette capacité à incarner une autorité morale universelle est le moteur de la popularité. Sauf que, et c'est là le piège, plus un pape est aimé à l'extérieur, plus il risque d'être contesté à l'intérieur par ceux qui craignent une dilution du message religieux.
Ces papes que l'histoire a un peu oubliés
Il serait injuste de limiter ce tour d'horizon aux trois grandes stars contemporaines. Certains papes ont été immensément aimés en leur temps, mais la poussière de l'histoire a recouvert leur souvenir. On oublie souvent que le XIXe siècle a eu ses propres vedettes, dans un monde sans réseaux sociaux mais non sans ferveur.
Paul VI, le pape de la transition difficile
Souvent éclipsé par le charisme de son prédécesseur (Jean XXIII) et de son successeur (Jean-Paul II), Paul VI a pourtant porté l'Église dans une période de turbulences inouïes. Il a été le premier pape à prendre l'avion, le premier à se rendre en Terre Sainte. À son époque, il était très aimé pour sa finesse et son doute assumé, une caractéristique très humaine. Mais il a fini son règne un peu seul, coincé entre les progressistes qui trouvaient qu'il n'allait pas assez loin et les traditionalistes qui le détestaient pour avoir changé la messe.
Léon XIII et la question sociale
À la fin du XIXe siècle, Léon XIII était une véritable idole pour les classes ouvrières. En publiant Rerum Novarum, il a pris la défense des travailleurs face au capitalisme sauvage. Pour l'époque, c'était une révolution. Il a reçu des milliers de lettres de remerciements de la part de simples ouvriers. C'est une forme d'amour très spécifique, liée à la reconnaissance sociale. Mais qui s'en souvient aujourd'hui en dehors des historiens ? Cela prouve que la popularité est une fleur fragile qui a besoin du terreau de la mémoire médiatique pour survivre.
Idées reçues : la popularité est-elle synonyme d'influence ?
On fait souvent l'erreur de croire que le pape le plus aimé est celui qui a le plus changé les choses. C'est faux. La popularité est une mesure de l'affection, pas nécessairement de l'efficacité administrative ou théologique. Je trouve ça un peu surestimé, cette idée que le pape doit absolument être une rockstar pour réussir sa mission. Parfois, le travail de l'ombre est bien plus structurant pour l'avenir de l'institution.
Le mythe du pape politique
On dit souvent que Jean-Paul II a fait tomber le mur de Berlin. S'il a certainement aidé, il n'était pas seul. Sa popularité immense a servi de bouclier, mais le travail diplomatique s'est fait dans les bureaux. De même, on pense que François va révolutionner l'Église parce qu'il est populaire. Mais le système romain est une machine lourde, et l'amour des foules ne suffit pas toujours à faire bouger les lignes budgétaires ou les nominations de cardinaux. La popularité est un outil, pas une fin en soi.
Questions fréquentes sur la popularité des papes
Qui a eu les plus grandes funérailles de l'histoire de la papauté ?
Sans aucun doute Jean-Paul II en 2005. On estime que 4 millions de pèlerins se sont rendus à Rome pour lui rendre un dernier hommage. C'était un événement planétaire, avec plus de 200 chefs d'État présents. Le cri "Santo Subito" (Saint tout de suite) qui s'est élevé de la foule ce jour-là témoigne de l'intensité de l'amour que lui portait le peuple. C'était du jamais vu, et il est peu probable qu'on revoie une telle concentration humaine de sitôt.
Quel pape a le plus voyagé pour aller à la rencontre des gens ?
C'est encore Jean-Paul II avec ses 104 voyages apostoliques hors d'Italie. Il a parcouru plus de 1,1 million de kilomètres. Pour donner un ordre de grandeur, c'est comme s'il avait fait 28 fois le tour de la Terre. François essaie de suivre cette voie, mais sa santé déclinante l'oblige à ralentir. Cette bougeotte papale est devenue un critère de popularité : un pape qui reste à Rome est aujourd'hui perçu comme un pape distant.
Le pape François est-il toujours aussi populaire qu'à ses débuts ?
La réponse courte est non. C'est normal, l'effet de nouveauté s'est estompé. Après plus de 10 ans de pontificat, les oppositions se sont cristallisées. Cependant, il garde une cote de confiance très élevée chez les jeunes et dans les pays du Sud. Le truc, c'est que François ne cherche pas forcément à être aimé de tous ; il préfère souvent cliver pour faire passer ses messages, ce qui est une stratégie de communication très différente de celle de ses prédécesseurs.
L'essentiel
Si on doit trancher, le titre du pape le plus aimé se joue dans un mouchoir de poche entre Jean-Paul II et Jean XXIII. Le premier l'emporte sur la dimension globale, historique et médiatique. Il a été le pape de la fin du millénaire, celui qui a accompagné les mutations du monde moderne avec une force incroyable. Mais Jean XXIII reste le vainqueur dans la catégorie de l'affection pure, celle qui ne s'explique pas par des chiffres mais par un sentiment de proximité quasi familiale. Au final, la popularité d'un pape dépend surtout de ce que les fidèles attendent à un instant T : de la force et du leadership (Jean-Paul II) ou de la douceur et de l'ouverture (Jean XXIII). Soit dit en passant, l'histoire nous montre que l'Église alterne souvent entre ces deux profils pour maintenir son équilibre fragile.
