La mosquée Eyyûb Sultan de Strasbourg : un géant de pierre au cœur de l'Europe
On n'y pense pas assez, mais Strasbourg n'est pas seulement la capitale parlementaire européenne, c'est aussi le laboratoire d'un islam qui voit grand, très grand. Le chantier de la mosquée Eyyûb Sultan, lancé officiellement avec une pose de première pierre en 2017, vise une capacité d'accueil de 2 500 fidèles en intérieur, un chiffre qui grimpe en flèche si l'on inclut l'esplanade. Le truc c'est que ce n'est pas juste une salle de prière. On parle d'un complexe de 15 000 mètres carrés. C'est colossal. Imaginez deux terrains de football et demi recouverts de tapis, de salles de cours et de commerces. On est loin du compte quand on compare cela aux petites mosquées de quartier souvent logées dans d'anciens hangars réhabilités à la va-vite.
Une architecture ottomane qui bouscule les codes alsaciens
Le style choisi ne fait pas dans la dentelle : on est sur du pur néo-ottoman. Les architectes ont prévu des dômes en cascade et deux minarets qui devraient culminer à 36 mètres de haut. C'est là où ça coince pour certains. Dans une ville où la flèche de la cathédrale domine l'horizon depuis des siècles, l'arrivée de telles tours dans le ciel strasbourgeois a forcément fait grincer des dents. Or, ce choix esthétique n'est pas anodin, il affirme une identité culturelle forte, celle d'une communauté d'origine turque bien implantée qui souhaite marquer son ancrage de manière pérenne (et très visible). Mais est-ce que la taille fait vraiment la dévotion ? On peut en douter, reste que le symbole est là, massif et imposant.
Les chiffres d'un chantier hors norme
Le coût total du projet donne le tournis : on parle d'un investissement de 32 millions d'euros. À ce jour, plus de 10 millions ont déjà été engloutis dans le gros œuvre. C'est une machine financière qui tourne à plein régime, ou presque. Car, autant le dire clairement, le financement est le nerf de la guerre et la source de toutes les polémiques. Entre les dons des fidèles, les levées de fonds internationales et les tentatives de subventions publiques avortées, le budget ressemble parfois à un puzzle dont il manquerait des pièces essentielles.
Le financement de la plus grande mosquée en France : un imbroglio politique et juridique
C'est ici que le dossier quitte le terrain de l'architecture pour celui de la politique pure. En 2021, la mairie de Strasbourg, sous l'impulsion de l'édile écologiste Jeanne Barseghian, avait voté le principe d'une subvention de 2,5 millions d'euros pour le chantier. Résultat : une déflagration médiatique nationale. Le ministre de l'Intérieur de l'époque s'est engouffré dans la brèche, dénonçant une ingérence étrangère. Sauf que l'Alsace-Moselle vit sous le régime du Concordat, ce qui permet théoriquement le financement public des cultes, contrairement au reste de la France régi par la loi de 1905. D'où un débat sans fin sur l'exception juridique alsacienne face aux principes de laïcité républicaine.
L'ombre de l'ingérence et le retrait des subventions
La polémique a fini par avoir raison de l'aide publique. L'association Millî Görüş a fini par retirer sa demande de subvention face à la pression, mais le mal était fait. Personnellement, je trouve fascinant de voir comment un simple permis de construire peut se transformer en une affaire d'État impliquant le sommet de la pyramide gouvernementale. On n'est plus dans la gestion locale d'un lieu de culte, on est dans une partie d'échecs géopolitique où chaque mètre carré de béton devient un argument électoral. À ceci près que les travaux, eux, doivent continuer, subventions ou pas.
La quête perpétuelle de fonds privés
Comment termine-t-on un projet à 32 millions d'euros sans l'aide de l'État ? C'est le défi quotidien des responsables du site. Ils misent sur la générosité de la diaspora turque à travers toute l'Europe. Les kermesses, les dons mensuels et le mécénat privé sont sollicités sans relâche. Reste que l'inflation du prix des matériaux de construction, qui a bondi de 15% en moyenne ces dernières années, complique sérieusement la donne. On avance, on s'arrête, on reprend. C'est le rythme saccadé d'un chantier qui refuse de mourir mais qui peine à voir le bout du tunnel.
Comparaison avec les autres géants : Marseille et Évry en retrait ?
Pendant longtemps, on a cru que la plus grande mosquée de France verrait le jour à Marseille. Le projet de la Grande Mosquée de Marseille, dans le quartier de Saint-Louis, prévoyait une salle de 7 000 places. Mais là, c'est le crash total. Le permis de construire est tombé, le terrain a été repris par la mairie, et l'association porteuse a fini en liquidation. C'est le contre-exemple parfait : voir trop grand sans avoir les reins solides financièrement mène droit au mur. À côté, la mosquée d'Évry-Courcouronnes, longtemps considérée comme la référence avec ses 7 000 mètres carrés, fait presque figure de "petite joueuse" face aux ambitions strasbourgeoises.
La mosquée de Saint-Denis : l'autre prétendante sérieuse
Il ne faut pas oublier le projet de la Grande Mosquée de Saint-Denis (la Grande Mosquée de la Plaine). Si Strasbourg gagne sur la hauteur et le prestige architectural "à l'ancienne", Saint-Denis mise sur une emprise au sol impressionnante et une modernité fonctionnelle. Mais là encore, on bute sur les mêmes problèmes : des chantiers qui s'étalent sur plus de 10 ou 15 ans. Car, soyons honnêtes, construire un monument de cette envergure en France aujourd'hui relève du parcours du combattant, entre les recours administratifs des riverains et la frilosité des banques qui refusent systématiquement de prêter pour du cultuel. (Et on les comprend un peu, vu l'instabilité des budgets concernés).
Pourquoi la taille est-elle devenue un enjeu de prestige ?
On peut se demander pourquoi cette course aux mètres carrés semble si vitale. Est-ce pour compenser des décennies de "l'islam des caves" ? Sans doute. Il y a une volonté de dignité, de sortir de l'invisibilité. Mais cette démesure a un revers de la médaille : elle crée une cible facile pour les opposants à l'islam de France. Plus le dôme est haut, plus la critique est vive. C'est un paradoxe cruel : pour être respecté, on veut bâtir grand, mais plus on bâtit grand, plus on inquiète une partie de l'opinion publique qui y voit une démonstration de force plutôt qu'un service rendu aux croyants. Bref, la taille de la mosquée de Strasbourg est autant sa force que sa principale faiblesse dans son intégration au paysage républicain.
Cessons de croire que la plus grande mosquée de France se cache à Paris
Le public s'imagine souvent que la capitale détient forcément le record de gigantisme pour les édifices religieux musulmans. C'est faux. Sauf que cette confusion persiste car la Grande Mosquée de Paris, avec son minaret de 33 mètres, occupe une place symbolique et historique colossale dans l'imaginaire collectif. En réalité, si l'on scrute les mètres carrés de surface plancher, c'est vers l'Est, et plus précisément vers la Grande Mosquée Eyüp Sultan de Strasbourg, qu'il faut tourner le regard pour identifier où se construit la plus grande mosquée en France actuellement.
L'erreur de confondre prestige historique et capacité d'accueil
On associe souvent le prestige à la taille. Mais la structure parisienne, inaugurée en 1926, ne peut plus rivaliser avec les chantiers contemporains en termes de volume pur. Le problème réside dans l'urbanisme saturé des métropoles anciennes. À Strasbourg, le projet porté par le Milli Görüs affiche des ambitions architecturales qui dépassent l'entendement local avec une emprise au sol et une hauteur de minarets de 44 mètres qui redéfinissent la skyline du quartier de la Meinau. Reste que la surface totale du site frôle les 15 000 mètres carrés, un chiffre qui laisse pantois les habitués des petites salles de prière de quartier.
Le mythe du financement étatique étranger systématique
Une idée reçue tenace voudrait que ces cathédrales de béton soient intégralement payées par des chèques en blanc venus du Golfe. Or, la réalité du terrain est bien plus complexe et souvent plus précaire. Pour savoir où se construit la plus grande mosquée en France, il faut aussi comprendre que le financement repose majoritairement sur les dons des fidèles locaux et des collectes nationales. À Strasbourg, les polémiques sur les subventions municipales ont prouvé que l'argent public est un terrain miné. Résultat : les chantiers s'étirent sur des décennies, subissant des arrêts brutaux dès que les caisses sont vides. On est loin de l'opulence fantasmée par certains polémistes de plateau télé.
L'acoustique et la thermique : le défi invisible des architectes
Construire un dôme de 16 mètres de diamètre ne relève pas uniquement de l'esthétique pure. Autant le dire, c'est un cauchemar pour les ingénieurs du son. Dans les grands volumes, l'écho peut transformer un prêche en un brouhaha insupportable pour les fidèles situés au fond de la salle. Pour pallier cela, les concepteurs du projet strasbourgeois utilisent des matériaux poreux dissimulés derrière les calligraphies et les motifs géométriques. Mais le vrai secret réside dans l'inertie thermique. Maintenir une température constante dans un hall capable d'accueillir 2 500 personnes simultanément sans faire exploser la facture d'électricité est un tour de force technique. Ils ont dû opter pour des systèmes de chauffage par le sol basse température, couplés à une isolation par l'extérieur ultra-performante.
Le conseil de l'expert sur l'intégration urbaine
Si vous visitez un tel chantier, observez les parkings. Le succès d'un projet de cette envergure ne se juge pas à la dorure de son dôme mais à sa capacité à ne pas paralyser le quartier le vendredi après-midi. La gestion des flux est l'aspect le plus méconnu. Un projet qui néglige ce point est condamné à l'hostilité de son voisinage. (Et croyez-moi, les riverains ont l'oreille fine dès qu'il s'agit de stationnement sauvage). L'expertise moderne impose désormais une approche pluridisciplinaire où l'urbaniste parle autant que l'imam.
Tout savoir sur les projets d'envergure en France
Quelle est la capacité totale de la mosquée Eyüp Sultan à Strasbourg ?
Le projet strasbourgeois prévoit d'accueillir environ 2 500 fidèles dans sa salle de prière principale, mais la capacité globale du complexe peut monter jusqu'à 4 000 ou 5 000 personnes lors des grandes fêtes religieuses comme l'Aïd. Le coût global des travaux est estimé à plus de 32 millions d'euros, un investissement massif pour la communauté. La structure s'étend sur une parcelle de 1,5 hectare, ce qui en fait techniquement le plus grand complexe islamique d'Europe de l'Ouest. On y trouve non seulement des espaces cultuels, mais aussi des salles de classe, des commerces et un restaurant.
Existe-t-il d'autres chantiers comparables en dehors de l'Alsace ?
Oui, plusieurs villes françaises ont lancé des projets d'envergure, bien que moins imposants que celui de Strasbourg. À Marseille, le projet de la Grande Mosquée sur le site des anciennes usines de la Capelette est au point mort depuis des années malgré une pose de première pierre en 2010. À Saint-Etienne, la Grande Mosquée Mohammed VI, inaugurée en 2012, représente déjà un jalon important avec ses 1 600 mètres carrés. Reste que la dynamique actuelle favorise plutôt les centres culturels multi-activités aux édifices purement religieux pour faciliter l'obtention des permis de construire.
Pourquoi le chantier de Strasbourg a-t-il pris autant de retard ?
Le chantier a subi les foudres de la géopolitique et des changements de majorité municipale. Entre 2017 et 2021, les travaux ont progressé au ralenti à cause de tensions diplomatiques entre la France et la Turquie, pays d'origine de l'association gestionnaire. Car le ministère de l'Intérieur surveille de près l'influence étrangère sur le sol national. À ceci près que les questions de mise aux normes de sécurité incendie pour les établissements recevant du public de catégorie 1 ont également alourdi les délais et les factures. Bref, la paperasse administrative est parfois plus solide que le béton armé.
La fin des mosquées de cave : un tournant irréversible
Il est temps de sortir de l'hypocrisie qui consiste à vouloir une religion invisible tout en déplorant le manque d'intégration. Savoir où se construit la plus grande mosquée en France, c'est acter que l'islam a quitté les garages insalubres pour s'inscrire dans la pierre et le paysage urbain. On peut s'émouvoir de la hauteur des minarets, mais ils sont le signe d'une communauté qui ne se cache plus et qui assume sa présence durable. Cette transition vers des édifices monumentaux est la preuve d'une maturité institutionnelle, malgré les crispations identitaires que cela engendre chez certains. Je considère que ces chantiers sont nécessaires pour garantir une pratique digne et sécurisée. Le gigantisme n'est pas une provocation, c'est une mise en conformité avec la réalité démographique d'un pays qui compte plusieurs millions de musulmans. Refuser ces constructions, c'est entretenir l'obscurantisme des sous-sols au détriment de la clarté architecturale.

