Mais au-delà de l'hôpital, cette philosophie imprègne nos décisions politiques, nos algorithmes de voitures autonomes et même nos impôts. Comprendre l'utilitarisme, c'est accepter que la morale puisse être une affaire de calcul, de soustractions et d'additions de bien-être. C'est une vision du monde qui bouscule nos intuitions profondes sur la justice individuelle.
Pourquoi l'utilitarisme n'est pas qu'une simple théorie de bibliothèque
On imagine souvent les philosophes comme des gens déconnectés, perdus dans des concepts nébuleux. Or, l'utilitarisme est probablement la doctrine la plus pragmatique, voire la plus brutale, jamais inventée. Le truc c'est que, contrairement à d'autres courants éthiques qui se focalisent sur l'intention ou sur des règles immuables (comme "tu ne tueras point"), l'utilitarisme ne s'intéresse qu'aux résultats. Les conséquences. Rien d'autre ne compte vraiment à la fin de la journée.
Jeremy Bentham et la calculette à bonheur
Tout commence véritablement à la fin du 18ème siècle avec Jeremy Bentham. Ce personnage excentrique — qui a d'ailleurs demandé à être empaillé après sa mort, une décision assez utilitariste en soi pour servir la science — a posé une base simple : la douleur est un mal, le plaisir est un bien. Pour savoir si une action est bonne, il suffit d'additionner les plaisirs qu'elle génère et d'en soustraire les souffrances. Si le solde est positif, on fonce. C'est ce qu'il appelait le calcul félicifique. On est loin d'une morale mystique ou religieuse, on est dans de la comptabilité pure et dure.
La nuance apportée par John Stuart Mill
Un peu plus tard, John Stuart Mill a mis son grain de sel parce qu'il trouvait la vision de Bentham un peu trop "animale". Il a introduit l'idée que tous les plaisirs ne se valent pas. Lire un grand classique de la littérature ou s'engager dans un débat démocratique a plus de valeur que de manger une glace, même si la glace procure un plaisir immédiat plus intense. Cette distinction est fondamentale car elle évite que l'utilitarisme ne justifie n'importe quelle dérive au nom d'un plaisir vulgaire partagé par la masse. C'est là que le bât blesse souvent dans les critiques : on accuse l'utilitarisme d'être une philosophie de pourceaux, alors qu'avec Mill, elle devient une quête d'excellence humaine.
Le triage médical : quand les médecins jouent aux mathématiciens
Revenons à notre exemple initial. Imaginez un service d'urgence lors d'un accident ferroviaire massif. Trente blessés arrivent en même temps. Les ressources — médecins, blocs opératoires, sang — sont limitées. Le médecin-chef ne peut pas se permettre d'être un puriste de la morale individuelle. S'il passe huit heures à tenter de sauver une personne dont les chances de survie sont de 5%, il laisse mourir quatre autres personnes qui auraient pu être sauvées en deux heures chacune. L'utilitarisme impose ici un choix déchirant : on laisse mourir la première personne pour en sauver quatre.
Le cas concret des urgences saturées
Pendant la pandémie de 2020, cette question a quitté les manuels pour devenir une réalité glaçante dans certains hôpitaux d'Europe ou d'Amérique latine. On a dû établir des protocoles. Ces documents, souvent de 20 ou 30 pages, ne sont rien d'autre que des algorithmes utilitaristes. On y évalue le score de fragilité, les comorbidités et l'espérance de vie résiduelle. C'est froid. C'est mathématique. Mais c'est, selon cette logique, la seule manière d'être moralement responsable face à la pénurie. Je trouve ça personnellement terrifiant, mais quelle serait l'alternative ? Tirer au sort ? Ce serait probablement pire.
Les critères de survie immédiate
Dans ce cadre, les soignants utilisent des échelles précises. On ne regarde pas qui est la personne, si elle est aimable ou riche. On regarde ses poumons, son cœur, sa capacité à supporter une ventilation mécanique. L'objectif est limpide : maximiser le nombre d'années de vie sauvées. Si vous avez 20 ans et aucune maladie, vous passez avant quelqu'un de 85 ans avec une insuffisance rénale. Le calcul est simple, même s'il est humainement insupportable à exécuter pour ceux qui sont au front.
Les voitures autonomes face au dilemme du tramway
On change de décor, direction la Silicon Valley. Vous avez sans doute entendu parler du dilemme du tramway (Trolley Problem). Un train fonce vers cinq personnes attachées sur les rails. Vous pouvez actionner un levier pour le dévier vers une autre voie où se trouve une seule personne. Que faites-vous ? Pour un utilitariste, il n'y a même pas de débat. On actionne le levier. Cinq vies valent mieux qu'une. Point barre.
Programmer la mort pour sauver le plus grand nombre
Le problème, c'est que ce dilemme est devenu un enjeu industriel pour les constructeurs de voitures autonomes. Si une voiture sans conducteur se retrouve face à un groupe d'enfants qui traverse soudainement, et que sa seule alternative pour les éviter est de se jeter dans un ravin, tuant ainsi son propre passager, que doit faire l'ordinateur ? Les ingénieurs doivent coder une réponse. Et la réponse la plus logique, d'un point de vue social, est utilitariste : la voiture doit sacrifier son passager pour sauver le groupe. Sauf que, et c'est là où ça coince, qui achèterait une voiture programmée pour tuer son propriétaire ? On voit bien ici la limite entre l'intérêt collectif et l'instinct de conservation individuel.
L'acceptabilité sociale des algorithmes sacrificiels
Des études menées par le MIT sur des millions de personnes ont montré que si les gens s'accordent pour dire que la voiture devrait être utilitariste, ils refusent catégoriquement d'en conduire une. On est loin du compte en termes de cohérence éthique. Cela prouve que nous sommes tous utilitaristes pour les autres, mais beaucoup moins quand il s'agit de notre propre peau. Et c'est précisément là que la théorie se heurte à la psychologie humaine. Les données manquent encore sur la manière dont les régulateurs trancheront, mais il est fort probable que les normes de sécurité mondiales s'orientent vers une minimisation du nombre total de victimes, une approche purement utilitariste.
La fiscalité redistributive : un calcul de bien-être collectif
Peu de gens le réalisent, mais notre système d'impôts sur le revenu est une application massive de l'utilitarisme. Pourquoi taxe-t-on davantage ceux qui gagnent plus ? Ce n'est pas seulement par souci de justice sociale au sens vague, c'est à cause de ce qu'on appelle en économie l'utilité marginale décroissante. Pour faire simple : 100 euros de plus pour quelqu'un qui gagne le SMIC, ça change la donne. Ça permet de mieux manger, de payer une facture en retard, de réduire un stress immense. Le gain de bonheur est énorme. Ces mêmes 100 euros pour un millionnaire ? Il ne s'en rendra même pas compte. Son gain de bonheur est proche de zéro.
Pourquoi taxer les riches est un réflexe utilitariste
En prélevant de l'argent là où son utilité est faible (chez les plus riches) pour le redistribuer là où son utilité est forte (santé publique, éducation, aides sociales), l'État augmente mathématiquement la somme totale de bonheur dans la société. C'est une logique de transfert d'unités de bien-être. Mais attention, l'utilitariste ne veut pas non plus taxer à 100%, car cela découragerait le travail et finirait par réduire la richesse globale à redistribuer. On cherche le point d'équilibre, le "curseur" qui maximise le bien-être général sur le long terme. C'est une gestion de flux, rien de plus.
Utilitarisme vs Déontologie : le duel permanent
Pour bien comprendre l'utilitarisme, il faut le confronter à son grand rival : la déontologie, portée par Emmanuel Kant. Pour Kant, une action est bonne ou mauvaise en soi, peu importent les conséquences. Mentir est mal, même si c'est pour sauver une vie. L'utilitariste, lui, trouve cette position absurde, voire dangereuse. Reste que notre droit moderne est un mélange bancal de ces deux courants.
Kant face à Mill : qui gagne le match ?
Prenons un exemple de justice pénale. Imaginez qu'une émeute menace de détruire une ville entière parce qu'un crime n'a pas été résolu. La foule exige un coupable. Si la police arrête un innocent au hasard et le fait condamner, l'émeute s'arrête, des centaines de vies sont sauvées et les commerces sont préservés. Un utilitariste "pur" (et un peu cynique) pourrait dire que c'est une bonne opération : un mort contre des centaines. Mais notre système juridique refuse cela au nom de principes kantiens : l'individu ne doit jamais être utilisé comme un simple moyen pour une fin. On touche ici au point de rupture. Je reste convaincu que l'utilitarisme pur mène à une forme de tyrannie si on ne lui impose pas des barrières morales infranchissables.
Les angles morts de la pensée utilitariste
Le plus gros problème de l'utilitarisme, c'est qu'il ne sait pas compter ce qui ne se mesure pas. Comment quantifier la beauté d'un paysage, la dignité d'un vieillard ou le sentiment de liberté ? Dès qu'on essaie de mettre des chiffres sur tout, on finit par simplifier la réalité jusqu'à la déformer. Or, la vie humaine est faite de nuances qui échappent aux tableurs Excel des technocrates.
Le sacrifice de l'individu au profit de la masse
Si on suit la logique jusqu'au bout, on pourrait justifier des horreurs. Pourquoi ne pas prélever les organes d'une personne saine (qui n'a personne pour la pleurer) pour sauver cinq patients en attente de greffe ? Après tout, c'est 5 contre 1. Le calcul est bon. Pourtant, tout en nous crie que c'est une abomination. C'est là que l'utilitarisme de la règle remplace l'utilitarisme de l'acte. On se rend compte que si on autorisait de telles pratiques, plus personne ne se sentirait en sécurité, ce qui ferait chuter le bonheur global. Donc, par calcul utilitariste, on interdit le sacrifice arbitraire. Malin, mais un peu tiré par les cheveux, non ?
Questions fréquentes sur l'éthique de l'utilité
L'utilitarisme est-il une forme d'égoïsme ?
Absolument pas. C'est même le contraire. L'égoïste ne pense qu'à son plaisir. L'utilitariste exige que votre propre bonheur ne compte pas plus que celui d'un inconnu à l'autre bout du monde. C'est une philosophie de l'impartialité totale. C'est d'ailleurs ce qui la rend si difficile à appliquer : qui peut honnêtement dire qu'il se soucie autant de son enfant que de dix enfants qu'il n'a jamais rencontrés ?
Peut-on être utilitariste et écologiste ?
Oui, et c'est même un courant puissant. L'utilitarisme environnemental considère que les générations futures comptent dans le calcul. Comme elles seront potentiellement des milliards, leur bien-être pèse bien plus lourd que notre petit confort immédiat à brûler du pétrole. C'est un argument massue pour la transition énergétique : le sacrifice actuel est dérisoire face à la souffrance évitée pour les 100 prochaines années.
Est-ce que l'argent fait le bonheur selon cette théorie ?
Seulement comme outil. L'argent n'est pas une fin. Pour un utilitariste, un euro dans la poche d'un pauvre a plus de "valeur morale" qu'un euro dans la poche d'un riche. L'économie utilitariste cherche donc l'efficacité, mais une efficacité au service de la satisfaction des besoins, pas de l'accumulation stérile.
Le verdict : faut-il vraiment tout calculer ?
Alors, on en pense quoi au final ? L'utilitarisme est un outil indispensable pour la gestion des masses. Dès que vous devez gérer un budget public, un système de santé ou une politique de transport, vous êtes obligé de devenir utilitariste. On n'y pense pas assez, mais sans cette forme de rationalité froide, nos sociétés seraient gérées par l'émotion pure ou le favoritisme, ce qui serait un désastre. Résultat : c'est un mal nécessaire pour le collectif.
Cependant, au niveau individuel, c'est une boussole qui peut rendre fou. On ne peut pas vivre chaque seconde en se demandant si notre café latte à 5 euros n'aurait pas été plus utile sous forme de don à une association humanitaire. À vouloir trop maximiser le bien-être mondial, on finit par s'oublier soi-même, et une société de gens qui s'oublient n'est pas une société heureuse. Bref, l'utilitarisme est un excellent serviteur pour l'État, mais un très mauvais maître pour l'individu. L'essentiel est de savoir quand poser la calculette pour laisser place à l'empathie pure, celle qui ne compte pas.
