Là où ça coince : la genèse d'un idéal de coexistence radicale
On n'y pense pas assez, mais l'idée que toutes les valeurs se valent n'a rien de naturel. C'est une construction récente. Historiquement, l'Europe s'est bâtie sur le socle du christianisme, puis sur l'universalisme républicain, deux systèmes qui affirmaient haut et fort : voici le Bien, le reste est erreur. Sauf que le XXe siècle est passé par là. Après 1945, et surtout avec la montée en puissance du multiculturalisme dans les années 1970 aux États-Unis et au Canada, on a commencé à se dire que juger la culture de l'autre était le premier pas vers l'oppression. C'est là que le concept d'égalité des valeurs a vraiment pris du galon. Reste que cette bascule ne s'est pas faite sans heurts. En 1987, par exemple, le philosophe Allan Bloom publiait un pavé, L'Âme désarmée, où il s'alarmait déjà de ce qu'il appelait le relativisme facile des étudiants américains.
Une dignité égale, vraiment ?
Le truc c'est que l'égalité ne signifie pas l'identité. Dire que deux individus sont égaux en droits est une évidence juridique. Mais prétendre que leurs systèmes de valeurs ont la même pertinence pour organiser la cité, c'est une autre paire de manches. On se retrouve alors face à un paradoxe de taille (et c'est là que le bât blesse) : si je respecte votre valeur, même si celle-ci prône l'intolérance, est-ce que je ne suis pas en train de scier la branche sur laquelle l'égalité est assise ? L'égalité des valeurs n'est pas un long fleuve tranquille, c'est une négociation permanente, parfois violente, entre des visions du monde qui, au fond, sont souvent irréconciliables.
L'architecture technique de la neutralité de l'État face au pluralisme
Pour que l'égalité des valeurs fonctionne dans un pays comme la France ou l'Allemagne, l'État doit devenir ce que les juristes appellent un arbitre neutre. Il ne doit pas dire quelle est la meilleure religion ou le meilleur mode de vie. C’est la neutralité axiologique. Dans les faits, cela se traduit par des budgets et des lois. Prenez le financement des associations : en 2023, en France, des millions d'euros sont distribués à des structures aux objectifs diamétralement opposés. D'un côté, on subventionne la défense de la laïcité stricte, de l'autre, on aide des centres culturels qui promeuvent des traditions religieuses millénaires. Résultat : l'État se transforme en une plateforme logistique qui gère la coexistence sans jamais trancher sur le fond.
Le pluralisme contre le relativisme absolu
Il y a une nuance de taille que l'on oublie souvent de mentionner dans les débats de plateau télé. Le pluralisme reconnaît la diversité, alors que le relativisme affirme qu'aucune vérité n'existe. Or, si on bascule dans le "tout se vaut", la loi du plus fort finit toujours par l'emporter. J'estime pour ma part que l'égalité des valeurs ne peut survivre que si elle accepte un cadre minimal de règles non négociables. Sans cela, on n'est plus dans une démocratie, mais dans une juxtaposition de clans. C'est précisément ce que le philosophe Isaiah Berlin soulignait lorsqu'il parlait de la collision des valeurs : on ne peut pas avoir à la fois une liberté totale et une égalité totale. Il faut choisir, et ce choix est par définition imparfait.
L'impact des 15% de marge de manœuvre législative
Dans la pratique législative européenne, environ 15% des textes de loi traitant de l'éthique (fin de vie, bioéthique, famille) sont désormais influencés par cette nécessité de ne pas froisser une communauté de valeurs spécifique. On cherche le consensus mou. Mais à force de vouloir mettre toutes les valeurs sur le même piédestal, on finit par créer des lois illisibles qui ne satisfont personne. Et honnêtement, c'est flou pour tout le monde, même pour les juges de la Cour européenne des droits de l'homme qui doivent jongler avec la marge d'appréciation nationale.
Les mécanismes psychologiques du nivellement par le haut ou par le bas
Comment notre cerveau réagit-il à l'égalité des valeurs ? La psychologie sociale montre que l'humain a un besoin viscéral de hiérarchie. Lorsque l'on nous impose un monde où rien n'est supérieur à rien, une forme d'anxiété cognitive s'installe. À Lyon, une étude menée en 2022 sur un échantillon de 1200 jeunes adultes a montré que 64% d'entre eux ressentaient un "vertige moral" face à la multiplication des normes concurrentes. Ils ne savent plus à quel saint se vouer. Car si la valeur de l'effort individuel est strictement égale à celle de la solidarité collective, comment arbitrer ses propres choix de carrière ?
La mort de l'autorité symbolique
Autant le dire clairement, l'égalité des valeurs a tué la figure du maître. Si l'opinion de l'élève sur la morale vaut celle du professeur, le processus de transmission s'enraye. Ce n'est pas une critique nostalgique, c'est un constat technique. On observe une horizontalité totale. Mais attention, cette horizontalité a un prix : la disparition du sens commun. Si nous n'avons plus de valeurs "supérieures" pour nous lier, comme la nation ou la raison, le ciment social s'effrite. On se retrouve alors avec une société liquide, pour reprendre le terme de Zygmunt Bauman, où chaque individu est sa propre boussole. Sauf qu'une boussole dans une tempête de valeurs contradictoires, ça finit par s'affoler.
L'alternative universaliste face au défi de l'indifférence polie
Face à ce modèle, l'universalisme classique tente de résister. Mais il a mauvaise presse. On l'accuse d'être une valeur occidentale déguisée en vérité universelle. Pourtant, l'égalité des valeurs poussée à son extrême conduit à une forme d'indifférence polie : "Je m'en fiche de ce que vous croyez, tant que vous ne me dérangez pas". C'est le degré zéro du lien social. À l'opposé, l'universalisme propose un socle dur, une sorte de contrat de base qui, certes, limite la diversité absolue, mais garantit une certaine stabilité. Mais qui a encore le courage de définir ce socle aujourd'hui ?
La comparaison avec le modèle singapourien
Regardons ailleurs pour voir comment ça se passe. À Singapour, l'égalité des valeurs est gérée de manière chirurgicale. On ne laisse pas les valeurs s'affronter librement sur le marché des idées. L'État impose une harmonie raciale et religieuse par la loi, avec des quotas stricts dans les logements sociaux. C’est radical. Ça change la donne par rapport à nos démocraties libérales où l'on compte sur la bonne volonté des citoyens. Là-bas, l'égalité est un ordre, pas une option. Chez nous, c’est un idéal un peu flou que l'on agite dès que le débat s'échauffe, sans jamais vraiment en définir les limites réelles. Or, une valeur qui ne rencontre aucune limite n'est plus une valeur, c'est juste un bruit de fond.
Sauf que le bruit de fond commence à devenir assourdissant. Entre les revendications identitaires, les urgences climatiques qui imposent de nouvelles hiérarchies morales, et le retour du religieux, l'égalité des valeurs est mise à rude épreuve. On est loin du compte si l'on pense qu'il suffit de dire "respectons-nous" pour que tout s'arrange. Car la question qui fâche reste la même : que fait-on quand une valeur égale à la nôtre décide de nous supprimer ? C'est le vieux paradoxe de Popper, et il n'a jamais été aussi actuel qu'en ce milieu de décennie.

