Mais au-delà de cette liste de courses un peu simpliste, la réalité du terrain est bien plus rugueuse. On imagine souvent que la Chine est un eldorado pour toutes nos PME, sauf que la barrière à l'entrée ressemble plus à une muraille qu'à un tapis rouge. Entre les transferts de technologie forcés et la concurrence féroce des acteurs locaux, vendre en Chine est devenu un sport de haut niveau où seuls les géants semblent encore tirer leur épingle du jeu. C'est précisément ce paradoxe que nous allons décortiquer, car derrière les chiffres rutilants des douanes se cachent des dépendances parfois inquiétantes.
L'aéronautique, le véritable poumon de nos exportations
C'est un fait. Sans Airbus, notre balance commerciale avec Pékin ressemblerait à un champ de ruines. L'aéronautique pèse environ 30 % de ce que nous envoyons là-bas, et chaque contrat signé à l'Élysée lors d'une visite d'État est scruté comme le lait sur le feu. On ne parle pas ici de quelques pièces détachées, mais de centaines d'appareils, principalement de la famille A320, qui inondent les compagnies chinoises en pleine expansion.
Pourquoi Airbus a pris le dessus sur Boeing
Le truc c'est que la géopolitique s'invite toujours dans le cockpit. Alors que les relations entre Washington et Pékin se sont glacées sous l'ère Trump pour ne jamais vraiment se réchauffer avec Biden, la France a su jouer la carte de la troisième voie européenne. Résultat : la Chine achète européen pour ne pas trop dépendre de l'oncle Sam. Mais attention, ce n'est pas gratuit. En échange de ces commandes massives, Pékin a exigé l'installation de chaînes d'assemblage final (FAL) à Tianjin. On vend des avions, certes, mais on transfère aussi une partie du savoir-faire industriel, ce qui me fait dire que notre avantage compétitif a une date de péremption si l'on n'y prend pas garde.
Le rôle méconnu des équipementiers de pointe
Derrière le géant Airbus, toute une galaxie de sous-traitants français s'active. Safran, Thales ou encore Dassault Systèmes (pour la partie logicielle) vendent des moteurs, des radars et des systèmes de gestion de vol ultra-complexes. Ce sont ces composants à haute valeur ajoutée qui font la différence. Car fabriquer une carlingue, les Chinois savent désormais le faire avec leur Comac C919. Par contre, concevoir un moteur capable de tenir des milliers d'heures sans faillir, là, ils ont encore besoin de nous. Pour l'instant.
Le luxe et les cosmétiques, ou la puissance du désir français
Si l'avionneur européen est le muscle de nos ventes, LVMH, Hermès et L'Oréal en sont clairement le cœur battant. Le "Made in France" n'est pas qu'une étiquette en Chine, c'est un marqueur social absolu. On n'achète pas un sac à main, on achète une part de l'histoire de Paris, une forme de distinction que les marques locales n'arrivent pas encore à copier, malgré des budgets marketing colossaux.
La maroquinerie et la haute couture en première ligne
La croissance insolente des ventes de sacs, de chaussures et de prêt-à-porter de luxe a longtemps porté l'économie française à bout de bras. Même avec le ralentissement de la croissance chinoise, la classe moyenne supérieure continue de dépenser des fortunes dans les boutiques de Shanghai ou de Pékin. Le secteur du luxe représente environ 15 % de nos exportations totales vers la Chine, un chiffre qui donne le tournis quand on pense qu'il s'agit essentiellement de produits de consommation courante pour les ultra-riches. Mais là où ça coince, c'est que cette dépendance nous rend vulnérables aux moindres soubresauts de la politique intérieure chinoise, comme les campagnes de "prospérité commune" lancées par le pouvoir central.
La cosmétique, un marché de volume et de confiance
On n'y pense pas assez, mais la France est le premier fournisseur de cosmétiques de la Chine. L'Oréal, avec ses marques comme Lancôme ou Yves Saint Laurent Beauté, domine le marché. Pourquoi ? Parce que la sécurité sanitaire est une obsession pour les consommatrices chinoises après de nombreux scandales locaux. Elles ont une confiance aveugle dans les standards européens. Du coup, les crèmes anti-âge, les rouges à lèvres et les parfums s'écoulent par millions d'unités, souvent via des plateformes comme Tmall ou JD.com. C'est une manne financière colossale, à ceci près que la réglementation chinoise sur les tests d'ingrédients change souvent, obligeant nos industriels à des contorsions administratives permanentes.
Le cas particulier de la parfumerie
Pendant longtemps, les Chinois ne se parfumaient pas ou peu. C'est en train de changer radicalement. Les jeunes générations cherchent des fragrances "niche", plus personnelles, loin des jus commerciaux classiques. Cette micro-tendance est une aubaine pour les maisons de Grasse qui voient leurs exportations d'huiles essentielles et de concentrés de parfum exploser. C'est un détail pour certains, mais pour notre balance commerciale, c'est une bouffée d'oxygène.
Vins et spiritueux : entre prestige et guerres commerciales
Le vin français en Chine, c'est une longue histoire d'amour qui vire parfois au règlement de comptes. Si vous demandez à un Chinois de citer un produit français, il vous répondra "Lafite" avant même de dire "Tour Eiffel". Le prestige des grands crus de Bordeaux reste intact, même si la consommation globale de vin baisse en Chine au profit de boissons plus locales ou de bières artisanales.
Le Cognac, l'otage préféré de Pékin
Reste que le vrai champion français des alcools en Chine n'est pas le vin, mais le Cognac. Les maisons Hennessy, Rémy Martin et Martell y réalisent une part monstrueuse de leur chiffre d'affaires. C'est un produit de célébration, de cadeau d'affaires. Sauf que, et c'est là que le bât blesse, le Cognac est devenu l'arme de représailles favorite du gouvernement chinois dès que l'Europe hausse le ton sur les voitures électriques chinoises. La Chine a récemment lancé une enquête antidumping sur les eaux-de-vie de vin européennes, visant directement nos producteurs charentais. Autant dire que le secteur retient son souffle.
Le lait infantile, une affaire de souveraineté alimentaire
On sort des alcools pour un sujet bien plus sérieux : le lait en poudre. Depuis le scandale de la mélamine en 2008, les parents chinois ne font plus confiance aux marques nationales pour nourrir leurs nourrissons. La France, via Danone ou des coopératives comme Sodiaal, exporte des tonnes de lait infantile. C'est un marché de flux permanent. Cependant, la Chine essaie de reprendre la main en imposant des normes de certification de plus en plus drastiques pour favoriser ses propres champions nationaux. On sent que la fenêtre de tir se referme doucement.
La pharmacie et la chimie : les exportations invisibles
Quand on parle d'exportations, on voit des containers de bouteilles ou des fuselages d'avions. On oublie souvent ce qui voyage dans des petites fioles ou sous forme de poudres industrielles. Pourtant, la pharmacie est un pilier de nos échanges. Sanofi, par exemple, est implanté depuis des décennies en Chine et y vend des vaccins, des traitements contre le diabète et des médicaments cardiovasculaires.
La chimie française, portée par des groupes comme Arkema ou Air Liquide, fournit également les usines chinoises en gaz industriels et en matériaux de spécialité. Ce sont des exportations "invisibles" pour le grand public, mais elles représentent des milliards d'euros. Sans nos polymères techniques, certaines usines de smartphones ou de batteries en Chine seraient tout simplement à l'arrêt. C'est une interdépendance qu'on a tendance à sous-estimer dans les débats politiques actuels.
Pourquoi notre balance commerciale est-elle si déséquilibrée ?
Soyons honnêtes : même si nous vendons beaucoup d'Airbus et de sacs à main, nous achetons infiniment plus à la Chine. Le déficit commercial de la France vis-à-vis de Pékin est abyssal, tournant autour de 40 à 50 milliards d'euros par an selon les exercices. C'est notre plus gros déficit bilatéral. Mais pourquoi un tel gouffre ?
Le piège des biens de consommation
La réponse est simple, presque trop. Regardez autour de vous. Votre téléphone, votre ordinateur, vos vêtements de sport, vos jouets, et désormais de plus en plus de composants de votre voiture : tout vient de là-bas. La France a désindustrialisé massivement pendant trente ans, déléguant sa production à "l'usine du monde". Aujourd'hui, nous payons le prix fort de cette stratégie. Nous vendons des produits de niche (le luxe) ou de très haute technologie (l'avion), tandis que nous importons des produits de masse indispensables au quotidien.
La stratégie de la "forteresse Chine"
Il y a aussi un problème d'accès au marché. Si un Chinois peut vendre ses panneaux solaires en France sans trop de difficultés, l'inverse est un parcours du combattant. Les normes techniques, les licences d'exploitation et la préférence nationale systématique dans les appels d'offres publics chinois limitent drastiquement ce que nos entreprises peuvent vendre sur place. Je trouve ça franchement ironique quand on nous parle de libre-échange à longueur de journée dans les sommets internationaux.
Trois idées reçues sur ce que nous vendons à la Chine
On entend souvent tout et n'importe quoi sur les relations commerciales franco-chinoises. Il est temps de remettre l'église au milieu du village, comme on dit chez nous.
Premièrement, non, la France ne vend pas que du vin de table. La Chine est devenue un marché de connaisseurs. Si vous essayez de leur vendre une piquette sans histoire, vous allez droit dans le mur. Ils veulent du prestige, de la traçabilité et des médailles. Deuxièmement, l'idée que nous vendons nos bijoux de famille technologiques est partiellement vraie, mais c'est souvent la condition sine qua non pour rester sur le marché. C'est un deal faustien : on vend aujourd'hui pour ne pas disparaître demain, tout en sachant qu'ils finiront par se passer de nous. Enfin, on pense que la Chine n'achète plus français à cause du patriotisme économique. C'est faux. Le consommateur chinois est ultra-pragmatique : il achète français quand le produit est meilleur ou qu'il lui donne un statut social supérieur.
Questions fréquentes sur les exportations françaises
La France vend-elle des armes à la Chine ?
Non, absolument pas. Un embargo de l'Union européenne sur les ventes d'armes à la Chine est en place depuis la répression de la place Tian'anmen en 1989. Même si la France vend des technologies dites "duales" (qui peuvent avoir un usage civil et militaire comme certains radars ou composants électroniques), les ventes d'armes lourdes sont strictement interdites.
Quel est le produit français le plus vendu en volume ?
Si l'on parle en nombre d'unités, ce sont sans doute les produits cosmétiques et les bouteilles de vin. Mais si l'on parle en valeur financière, ce sont les avions de ligne qui écrasent tout le reste. Un seul A350 vaut plus que des millions de rouges à lèvres.
Les PME françaises arrivent-elles à exporter en Chine ?
C'est très difficile. La plupart des PME qui réussissent le font via des agents locaux ou en s'installant directement sur place. Le ticket d'entrée financier est énorme, notamment pour le marketing digital sur des réseaux comme WeChat ou Douyin (le TikTok chinois). Honnêtement, pour une petite boîte de province, c'est souvent un saut dans l'inconnu assez risqué.
Le secteur du luxe va-t-il continuer de porter nos exportations ?
C'est la grande question. La Chine change de modèle économique et la croissance ralentit. On sent une certaine lassitude chez une partie de la jeunesse chinoise face à la consommation ostentatoire. Mais pour l'instant, les chiffres tiennent bon, car il n'y a pas d'alternative crédible au prestige français dans l'esprit collectif mondial.
L'essentiel : un partenariat sous haute tension
Vendre à la Chine n'est plus la promenade de santé des années 2000. Aujourd'hui, chaque contrat est une bataille politique autant qu'économique. Nous vendons notre excellence (aéronautique, luxe, pharmacie), mais nous le faisons dans un environnement de plus en plus hostile où la Chine cherche l'autosuffisance totale.
Le problème, c'est que nous sommes coincés. On ne peut pas se passer du marché chinois, qui représente 1,4 milliard de consommateurs potentiels, mais on ne peut plus ignorer que ce commerce renforce un concurrent systémique. À mon avis, l'avenir de nos exportations passera par une montée en gamme encore plus radicale. Si nous ne vendons pas ce que les Chinois sont incapables de produire eux-mêmes, nous finirons par être expulsés du marché. C'est une course contre la montre technologique et symbolique. Bref, le "Made in France" a encore de beaux jours devant lui en Asie, à condition de ne pas s'endormir sur ses lauriers et de protéger farouchement nos brevets. Car en Chine, ce qui n'est pas protégé est déjà, d'une certaine manière, partagé.
