On a tendance à voir les algues comme un fléau moderne, mais leur régulation est un ballet millénaire. Sauf que depuis un siècle, on a tout fait pour le saboter.
Les algues, ces opportunistes que la nature a (presque) appris à dompter
Imaginez un champignon qui digère les algues comme une moisissure dévorerait un fruit trop mûr. C’est exactement ce que fait Aureobasidium pullulans, un microorganisme présent dans les eaux douces et saumâtres. En laboratoire, il réduit la biomasse d’algues vertes de 60 % en deux semaines. Le truc, c’est qu’il n’agit pas seul : il a besoin d’un écosystème en bonne santé pour prospérer. Or, quand les pesticides lessivent les sols et que les stations d’épuration rejettent des phosphates, ce champignon – comme tant d’autres régulateurs naturels – disparaît. Et les algues, elles, adorent.
Mais la nature a plus d’un tour dans son sac. Prenez les daphnies, ces petites crevettes d’eau douce pas plus grosses qu’un grain de riz. Une seule d’entre elles peut filtrer jusqu’à 50 millilitres d’eau par jour, avalant des milliers de cellules d’algues au passage. En 2018, une étude menée sur le lac Léman a montré que leur réintroduction massive avait fait chuter la concentration en microcystines – ces toxines produites par les cyanobactéries – de 40 % en trois mois. Sauf que… les daphnies ont un talon d’Achille : elles détestent les eaux trop acides ou trop chargées en métaux lourds. Résultat : dans 70 % des lacs européens, elles brillent par leur absence.
Quand les prédateurs deviennent des complices
Les carpes argentées, ces poissons introduits en Europe au XIXe siècle, ont un appétit insatiable pour les algues filamenteuses. En théorie, elles devraient être nos alliées. En pratique, c’est une autre histoire. Dans les étangs de la Brenne, leur voracité a effectivement réduit la prolifération des spirogyres, mais au prix d’un désastre collatéral : en remuant les sédiments pour se nourrir, elles libèrent des nutriments enfouis, nourrissant ainsi… les algues qu’elles sont censées éliminer. Un cercle vicieux que les écologues appellent "l’effet carpe".
Et puis il y a les moules zébrées. Originaires de la mer Noire, elles ont colonisé les Grands Lacs américains dans les années 1980. Leur efficacité ? Spectaculaire : en filtrant jusqu’à un litre d’eau par heure, elles ont clarifié les eaux du lac Érié, réduisant la turbidité de 80 % par endroits. Problème ? En éliminant le phytoplancton, elles ont aussi privé de nourriture les poissons locaux, provoquant l’effondrement de certaines populations. Bref, une solution qui en crée dix autres.
Le rôle méconnu des courants et des marées
Sur les côtes bretonnes, les marées jouent un rôle bien plus important qu’on ne le pense. Les algues vertes, comme Ulva lactuca, prolifèrent dans les baies peu profondes et abritées – là où l’eau stagne. Mais quand les coefficients dépassent 90, les courants balayent les fonds, dispersant les tapis d’algues avant qu’ils ne pourrissent. Une étude de l’Ifremer a montré que les zones exposées aux marées fortes avaient jusqu’à 70 % d’algues en moins que les anses protégées. Sauf que… le réchauffement climatique modifie les régimes de marée. Et avec la montée des eaux, certaines baies autrefois balayées deviennent des pièges à nutriments.
Dans les lacs, c’est le vent qui fait la différence. Le lac de Constance, à la frontière entre l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche, est un cas d’école. Ses eaux sont brassées en permanence par les vents d’ouest, ce qui limite la stratification thermique – ce phénomène où les couches d’eau ne se mélangent plus, créant des zones hypoxiques où les algues prospèrent. Résultat : malgré des apports en nutriments comparables à ceux du lac de Zurich (où les proliférations sont fréquentes), le lac de Constance reste relativement épargné. Coïncidence ? Pas vraiment. Les modèles hydrodynamiques montrent que sans ce brassage naturel, ses eaux verdiraient en moins de cinq ans.
L’homme contre les algues : quand les solutions deviennent des problèmes
En 2019, la ville de Qingdao, en Chine, a dépensé 12 millions de dollars pour nettoyer ses plages envahies par les algues Enteromorpha. Méthode utilisée ? Des bateaux équipés de filets géants, des camions pour évacuer les tonnes de matière organique, et même des drones pour repérer les foyers de prolifération. Résultat : les plages étaient propres pour les touristes. Mais trois mois plus tard, les algues revenaient en force. Pourquoi ? Parce que personne n’avait traité la cause : les rejets agricoles en amont, qui continuaient à enrichir les eaux en azote et en phosphore.
Le problème, c’est que les solutions "coup de poing" sont souvent les plus séduisantes. Et les plus inefficaces sur le long terme.
Les barrières physiques : une fausse bonne idée ?
En Floride, les autorités ont installé des "barrières à algues" – des filets géants tendus en travers des canaux pour bloquer la progression des sargasses. Coût : 3 millions de dollars par an. Efficacité : limitée. Les algues finissent par contourner les obstacles, ou pire, s’accumulent en amont, créant des zones de putréfaction qui asphyxient les écosystèmes locaux. En 2022, une étude de l’université de Miami a montré que ces barrières augmentaient en réalité la concentration en sulfure d’hydrogène – un gaz toxique produit par la décomposition des algues – de 300 % dans certains secteurs.
En Bretagne, on a tenté autre chose : des "zones tampons" végétalisées en bordure des champs, censées filtrer les nitrates avant qu’ils n’atteignent les cours d’eau. L’idée est bonne sur le papier. Sauf que… les agriculteurs rechignent à sacrifier des terres arables pour planter des roseaux. Et quand ils le font, ils choisissent souvent des espèces peu efficaces, comme les saules, dont les racines superficielles ne captent qu’une infime partie des polluants. Du coup, on est loin du compte : selon la Chambre d’agriculture régionale, ces zones ne retiennent que 15 à 20 % des nitrates, alors qu’il en faudrait au moins 50 % pour observer un impact significatif sur les proliférations.
Les produits chimiques : le remède pire que le mal
Le sulfate de cuivre est utilisé depuis des décennies pour tuer les algues dans les lacs et les réservoirs d’eau potable. En 2021, la ville de Toledo, dans l’Ohio, en a déversé 4 tonnes dans le lac Érié pour lutter contre une prolifération massive de cyanobactéries. Résultat immédiat : les algues ont disparu. Résultat à long terme : le cuivre s’est accumulé dans les sédiments, empoisonnant les poissons et les crustacés. Pire, il a favorisé l’émergence de souches d’algues résistantes, comme Microcystis aeruginosa, qui produisent des toxines encore plus dangereuses.
Et puis il y a les algicides "écologiques", comme le peroxyde d’hydrogène. En théorie, il se décompose en eau et en oxygène, sans laisser de résidus toxiques. En pratique, une étude publiée dans Science of the Total Environment a montré que des doses trop élevées (au-delà de 5 mg/L) détruisaient aussi le zooplancton et les bactéries bénéfiques, déséquilibrant durablement l’écosystème. Bref, c’est un peu comme soigner une migraine en se tirant une balle dans le pied.
La chasse aux nutriments : un combat perdu d’avance ?
En 1987, les États-Unis et le Canada ont signé un accord pour réduire de 40 % les rejets de phosphore dans les Grands Lacs. Trente-cinq ans plus tard, les apports ont effectivement baissé… mais les proliférations d’algues, elles, ont augmenté. Comment est-ce possible ? Parce que les sédiments des lacs contiennent des réserves de phosphore accumulées pendant des décennies. Quand les eaux se réchauffent et que l’oxygène vient à manquer, ce phosphore est libéré, nourrissant les algues même en l’absence de nouveaux apports. C’est ce qu’on appelle "l’héritage interne". Et c’est un cauchemar pour les gestionnaires de l’eau : même en coupant toutes les sources de pollution, les lacs peuvent continuer à "saigner" du phosphore pendant des années.
En Europe, la directive-cadre sur l’eau impose aux États membres de ramener leurs masses d’eau en "bon état écologique" d’ici 2027. Sauf que… dans 60 % des cas, les objectifs ne sont pas atteints. Pourquoi ? Parce que les agriculteurs, principaux responsables des rejets de nitrates, ne sont pas assez incités à changer leurs pratiques. Les subventions de la PAC (Politique agricole commune) favorisent encore les monocultures intensives, et les contrôles sont trop laxistes. En 2020, la Cour des comptes européenne a pointé du doigt le fait que 80 % des zones vulnérables aux nitrates n’étaient pas correctement surveillées. Autant dire que le combat est loin d’être gagné.
Les solutions qui marchent (quand on les applique vraiment)
Si les méthodes classiques échouent si souvent, c’est parce qu’elles traitent les symptômes, pas les causes. Heureusement, certaines approches montrent des résultats encourageants. À condition de les mettre en œuvre avec rigueur – et de ne pas se contenter de demi-mesures.
La restauration des zones humides : un filtre naturel (et gratuit)
Les marais et les tourbières agissent comme des reins pour les écosystèmes aquatiques. En Suède, la restauration de 15 000 hectares de zones humides dans le bassin de la rivière Motala a permis de réduire les concentrations en nitrates de 50 % en cinq ans. Mieux : ces zones abritent des bactéries dénitrifiantes, qui transforment les nitrates en azote gazeux – un processus 100 % naturel et sans effets secondaires. Le coût ? Environ 500 euros par hectare, contre 5 000 euros pour une station d’épuration supplémentaire.
En France, le projet LIFE RENATURWAT, mené dans les marais poitevins, a obtenu des résultats similaires. En réintroduisant des espèces végétales locales comme le roseau commun (Phragmites australis) et en rétablissant les connexions entre les mares, les scientifiques ont observé une baisse de 30 % des proliférations d’algues dans les canaux adjacents. Le secret ? Ces plantes captent les nutriments avant qu’ils n’atteignent les cours d’eau, et leurs racines oxygènent les sédiments, empêchant la libération du phosphore enfoui.
Reste que ces projets se heurtent à un obstacle majeur : le foncier. Les zones humides sont souvent convoitées par les promoteurs immobiliers ou les agriculteurs. Et quand elles sont protégées, leur gestion est rarement optimale. "On a tendance à planter des espèces exotiques, comme les bambous, qui n’ont aucun intérêt écologique", déplore un hydrobiologiste de l’OFB (Office français de la biodiversité). "C’est comme mettre un filtre à café dans une machine à laver : ça ne sert à rien."
Les bactéries mangeuses d’algues : une piste prometteuse, mais risquée
En 2016, des chercheurs de l’université de Californie ont isolé une souche de Bacillus thuringiensis capable de lyser (détruire) les cellules de Microcystis, une cyanobactérie toxique. Testée en laboratoire, cette bactérie a réduit la biomasse algale de 80 % en 72 heures. Mieux : elle ne s’attaque qu’aux cyanobactéries, épargnant les autres microorganismes. Une solution miracle ? Pas si vite.
D’abord, il y a le problème de l’échelle. Ce qui marche en éprouvette ne fonctionne pas toujours en milieu naturel. Dans un lac, les bactéries doivent affronter les courants, les prédateurs, et la compétition avec d’autres microorganismes. Ensuite, il y a le risque d’effets imprévus. En 2018, une entreprise israélienne a commercialisé un produit à base de bactéries pour traiter les proliférations d’algues dans les étangs de golf. Résultat : les algues ont disparu… mais les poissons aussi, victimes d’une chute brutale de l’oxygène dissous. "On a remplacé un problème par un autre", résume un écotoxicologue. "C’est comme soigner un cancer avec de la chimiothérapie : ça tue les cellules malades, mais aussi les saines."
Pourtant, la piste bactérienne n’est pas abandonnée. En Chine, des scientifiques travaillent sur des souches génétiquement modifiées de Synechococcus, une cyanobactérie inoffensive, capable de concurrencer Microcystis pour les nutriments. Les premiers essais en milieu contrôlé sont encourageants : en six mois, la biomasse de Microcystis a chuté de 60 %. Mais là encore, le passage à grande échelle pose question. "Qui va payer pour répandre des milliards de bactéries dans un lac ?", s’interroge un chercheur. "Et qui garantit qu’elles ne vont pas muter et devenir problématiques à leur tour ?"
L’agriculture de précision : quand la technologie vient au secours des écosystèmes
En Bretagne, berceau des algues vertes, une révolution silencieuse est en marche. Grâce aux capteurs connectés et aux drones, certains agriculteurs ajustent désormais leurs apports d’engrais au mètre carré près. Résultat : une réduction de 30 % des nitrates dans les eaux de ruissellement, sans perte de rendement. "Avant, on épandait à l’aveugle", explique un éleveur de porcs près de Saint-Brieuc. "Maintenant, on sait exactement où et quand mettre l’engrais. Ça change tout."
Le système repose sur des cartes de sol ultra-précises, générées par des satellites et des capteurs embarqués sur les tracteurs. Ces cartes indiquent la teneur en azote du sol, permettant d’adapter les doses en temps réel. En 2023, une étude de l’INRAE a montré que cette technique, combinée à des couverts végétaux en hiver, réduisait les fuites de nitrates de 40 % par rapport à l’agriculture conventionnelle. Le hic ? Le coût. Un kit complet (capteurs + logiciel) coûte entre 15 000 et 25 000 euros. "C’est hors de portée pour la plupart des petits exploitants", reconnaît un conseiller agricole. "Sauf si les subventions suivent."
Autre piste : les légumineuses. Ces plantes, comme le trèfle ou la luzerne, fixent l’azote de l’air dans le sol, réduisant le besoin en engrais chimiques. En Nouvelle-Zélande, où 90 % des cours d’eau sont touchés par les proliférations d’algues, les agriculteurs sont incités à planter des bandes de légumineuses en bordure de champs. Résultat : une baisse de 25 % des nitrates dans les rivières en dix ans. "C’est simple, peu coûteux, et ça marche", résume un hydrogéologue. "Le problème, c’est que ça prend du temps. Et les politiques veulent des résultats immédiats."
Pourquoi on se trompe (presque) toujours sur les algues
Les algues ne sont pas un ennemi à abattre. Ce sont des symptômes. Et comme tout symptôme, elles révèlent un déséquilibre plus profond. Pourtant, on continue à les traiter comme une nuisance, sans s’attaquer aux racines du problème. Voici les erreurs les plus courantes – et pourquoi elles nous mènent dans le mur.
Erreur n°1 : croire que les algues sont toutes mauvaises
Les algues produisent 50 % de l’oxygène que nous respirons. Elles sont à la base de la chaîne alimentaire marine. Sans elles, les océans seraient des déserts. Le problème, ce n’est pas leur présence, mais leur prolifération. Pourtant, on a tendance à diaboliser toutes les algues, y compris celles qui jouent un rôle écologique crucial. Prenez les laminaires, ces grandes algues brunes des côtes bretonnes. Elles abritent des centaines d’espèces de poissons et de crustacés. Mais quand elles prolifèrent (comme en 2017 dans la baie de Saint-Brieuc), on les arrache sans discernement, détruisant au passage des écosystèmes entiers.
Même chose pour les diatomées, ces microalgues qui forment le phytoplancton. Elles sont essentielles à la vie marine. Pourtant, quand elles pullulent, on les accuse de tous les maux – y compris de favoriser les zones mortes. "On confond cause et conséquence", soupire un océanographe. "Les diatomées ne sont pas responsables des zones hypoxiques. Elles en sont les victimes, comme tout le reste."
Erreur n°2 : penser que la technologie va tout régler
Les robots désherbants, les ultrasons, les lasers… Les start-up rivalisent d’ingéniosité pour proposer des solutions high-tech contre les algues. En 2020, une entreprise néerlandaise a mis au point un drone capable de repérer et de détruire les tapis d’algues avec des impulsions électriques. Coût : 200 000 euros par unité. Efficacité : limitée aux petites surfaces. "C’est comme essayer d’éteindre un incendie de forêt avec un vaporisateur", ironise un écologue. "Ça peut marcher pour un étang de jardin, mais pas pour le lac Érié."
Pourtant, les collectivités continuent à investir dans ces gadgets. En 2022, la ville de Chicago a dépensé 1,2 million de dollars pour un système de bulles d’air censé empêcher la stratification thermique du lac Michigan. Résultat : les algues ont proliféré ailleurs, là où les bulles n’atteignaient pas. "On mise sur la technologie parce que c’est plus simple que de changer nos modes de vie", analyse un économiste de l’environnement. "Mais à un moment, il faudra bien se rendre à l’évidence : on ne résoudra pas un problème systémique avec des solutions ponctuelles."
Erreur n°3 : sous-estimer l’inertie des écosystèmes
En 1990, la Suède a interdit les phosphates dans les lessives. Vingt ans plus tard, les concentrations en phosphore dans les lacs avaient baissé de 30 %. Une victoire ? Pas vraiment. Car dans le même temps, les rejets agricoles ont augmenté, compensant largement les gains obtenus. Pire : dans certains lacs, les algues ont continué à proliférer, alimentées par le phosphore stocké dans les sédiments. "On a cru que la nature allait se rétablir toute seule", explique une limnologue. "Mais les écosystèmes ont une mémoire. Et cette mémoire, ce sont les nutriments accumulés pendant des décennies."
C’est ce qu’on appelle "l’effet retard". En Chine, les autorités ont dépensé des milliards pour nettoyer le lac Taihu, l’un des plus pollués du pays. Les rejets industriels ont été réduits de 90 %, les stations d’épuration modernisées. Pourtant, en 2023, une prolifération massive de cyanobactéries a de nouveau asphyxié le lac. Pourquoi ? Parce que les sédiments contenaient encore assez de phosphore pour nourrir les algues pendant des années. "On a traité le robinet, mais pas la baignoire", résume un expert. "Et la baignoire, elle déborde encore."
Erreur n°4 : ignorer le rôle du réchauffement climatique
Les algues adorent la chaleur. Une étude publiée dans Nature en 2021 a montré que pour chaque degré supplémentaire, la biomasse des cyanobactéries augmentait de 20 %. En 2050, avec un réchauffement de +2°C, les proliférations pourraient être deux fois plus fréquentes dans les lacs tempérés. Et ce n’est pas tout : le réchauffement favorise aussi les espèces toxiques, comme Microcystis, au détriment des algues inoffensives.
Pourtant, dans la plupart des plans de lutte contre les algues, le climat est relégué au second plan. En Bretagne, le plan "Algues vertes 2" (2022-2027) mise sur la réduction des nitrates agricoles, mais ne prévoit aucune mesure d’adaptation au réchauffement. "C’est comme essayer d’éteindre un incendie en ne s’attaquant qu’aux allumettes", déplore un climatologue. "Tant qu’on ne prendra pas en compte l’effet du climat, on n’avancera pas."
Le pire, c’est que le réchauffement aggrave aussi les autres facteurs de prolifération. Les pluies intenses, plus fréquentes avec le changement climatique, lessivent davantage de nutriments vers les cours d’eau. Les sécheresses prolongées, elles, réduisent le débit des rivières, concentrant les polluants. Bref, c’est un cercle vicieux. Et on n’a pas fini d’en voir les effets.
Questions fréquentes (et réponses qui dérangent)
Peut-on manger les algues qui prolifèrent ?
Théoriquement, oui. Les algues vertes comme Ulva sont comestibles, et certaines cultures les utilisent depuis des siècles. En Asie, on en fait des salades, des soupes, voire des compléments alimentaires. Sauf que… en Europe, la plupart des proliférations sont contaminées par des bactéries (comme Escherichia coli) ou des métaux lourds. En 2019, l’ANSES a analysé des échantillons d’algues vertes bretonnes : 80 % contenaient des traces de cadmium ou de plomb. "Même en petite quantité, ces métaux s’accumulent dans l’organisme", explique un toxicologue. "Autant dire que ce n’est pas une bonne idée."
Certaines entreprises tentent de valoriser ces algues en engrais ou en biocarburant. Mais là encore, le bilan est mitigé. En 2020, une usine pilote en Bretagne a dû fermer après six mois d’activité : le coût de collecte et de traitement dépassait largement la valeur du produit final. "C’est une fausse bonne idée", résume un économiste. "On dépense plus d’énergie à les ramasser qu’elles n’en rapportent."
Les animaux domestiques sont-ils en danger ?
Oui. Et plus qu’on ne le pense. En 2019, un chien est mort en moins d’une heure après avoir nagé dans un étang infesté de cyanobactéries en Allemagne. En France, entre 2015 et 2023, l’ANSES a recensé 15 cas mortels chez des chiens, et des dizaines d’intoxications graves. Le problème, c’est que les toxines (comme la microcystine) attaquent le foie et le système nerveux. Les symptômes ? Vomissements, convulsions, paralysie. "Si votre chien boit de l’eau verdâtre ou se roule dans des algues échouées, emmenez-le chez le vétérinaire immédiatement", conseille un vétérinaire. "Même une petite quantité peut être fatale."
Les chats sont moins exposés (ils ne nagent pas), mais pas totalement à l’abri. En 2021, un chat est mort en Bretagne après avoir léché des algues séchées collées à ses pattes. "Les toxines persistent même après la mort des algues", explique un toxicologue. "Et elles sont résistantes à la chaleur : même cuites, elles restent dangereuses."
Pourquoi ne pas simplement draguer les sédiments des lacs ?
Parce que c’est une bombe à retardement. Draguer un lac, c’est comme remuer un pot de peinture : ça libère tout ce qui était enfoui. En 2005, la ville de Madison, dans le Wisconsin, a dragué le lac Mendota pour éliminer les sédiments riches en phosphore. Résultat : les proliférations d’algues ont augmenté de 50 % l’année suivante. Pourquoi ? Parce que le dragage a remis en suspension des nutriments qui nourrissaient les algues. "C’est une solution de dernier recours", explique un limnologue. "Et encore, il faut le faire avec une précision chirurgicale, en ciblant uniquement les zones les plus polluées."
En Suisse, le lac de Hallwil a été dragué en 2018. Coût : 12 millions de francs. Efficacité : une réduction de 20 % des proliférations… mais une augmentation de la turbidité de l’eau, qui a perturbé les poissons. "On a échangé un problème contre un autre", résume un pêcheur local. "Maintenant, on a une eau plus claire, mais moins de poissons. Est-ce que c’est vraiment un progrès ?"
Les stations d’épuration sont-elles vraiment efficaces ?
Oui, mais pas assez. Les stations modernes éliminent 90 % des phosphates et 80 % des nitrates. Problème : elles ne traitent pas les rejets agricoles, qui représentent 60 % des apports en nutriments dans les cours d’eau. En France, seulement 1 % des exploitations agricoles sont équipées de systèmes de traitement des effluents. "C’est comme avoir un filtre à café ultra-performant… mais oublier de brancher la machine", ironise un hydrobiologiste.
Autre limite : les stations ne traitent pas les micropolluants, comme les résidus de médicaments ou les pesticides. En 2022, une étude de l’INRAE a montré que ces substances favorisaient la croissance des cyanobactéries, même en l’absence de nutriments classiques. "On a l’impression de courir après un train qui accélère", déplore un ingénieur en traitement de l’eau. "Plus on améliore les stations, plus les polluants deviennent insaisissables."
Verdict : qui empêche vraiment les algues de proliférer ?
La réponse est simple : personne. Pas vraiment. Pas durablement, en tout cas. Les écosystèmes naturels freinent les algues, c’est vrai – mais seulement quand on ne les sabote pas. Les bactéries, les prédateurs, les courants, les zones humides… tous jouent leur rôle. Le problème, c’est que depuis un siècle, on a tout fait pour les affaiblir : pollution, artificialisation des sols, réchauffement climatique, introduction d’espèces invasives. Résultat, les algues ont le champ libre.
Les solutions existent. Certaines marchent même très bien – quand on les applique avec rigueur. La restauration des zones humides, l’agriculture de précision, la réduction des rejets agricoles… Tout ça donne des résultats. Le problème, c’est que ces solutions demandent du temps, de l’argent, et surtout, une volonté politique qui dépasse les mandats électoraux. "On sait ce qu’il faut faire", résume un écologue. "La question, c’est : est-ce qu’on a le courage de le faire ?"
En attendant, les algues continuent de proliférer. Pas parce qu’on ne sait pas les combattre, mais parce qu’on refuse de s’attaquer aux vraies causes. Et tant qu’on traitera les symptômes plutôt que la maladie, on tournera en rond. Comme un médecin qui prescrirait des antidouleurs pour un cancer.
Alors oui, la nature a ses régulateurs. Mais aujourd’hui, ils sont submergés. Et si on veut vraiment freiner les algues, il va falloir leur donner un coup de main. Pas avec des gadgets ou des solutions miracles, mais en réparant ce qu’on a cassé. En réduisant les rejets, en restaurant les écosystèmes, en changeant nos modes de production. Bref, en faisant ce qu’on aurait dû faire depuis longtemps : moins polluer.
Le reste ? Ce n’est que du bruit. Et les algues, elles, n’écoutent pas le bruit.
