L'Île Longue : le sanctuaire des profondeurs bretonnes
C’est sans doute l’endroit le plus protégé de toute la République. Située dans la rade de Brest, face à la ville, la presqu'île de l'Île Longue est le port d'attache des quatre Sous-marins Nucléaires Lanceurs d'Engins (SNLE) de la classe Le Triomphant. C'est là que réside le gros des troupes, ou plutôt le gros des mégatonnes. Le truc, c’est que pour voir une bombe ici, il faut se lever tôt. Les missiles M51, de véritables monstres de 12 mètres de haut pesant 54 tonnes, sont stockés dans des bunkers hyper- protégés avant d'être glissés dans les tubes des sous-marins.
Le ballet des SNLE et la dilution océanique
On n'y pense pas assez, mais la force de la France réside dans l'invisibilité. À tout moment, au moins un sous-marin est à la mer, quelque part dans l'Atlantique, totalement indétectable. À son bord ? 16 missiles, chacun pouvant emporter jusqu'à 6 têtes nucléaires indépendantes (les TNO, pour Têtes Nucléaires Océaniques). Faites le calcul : un seul navire représente une puissance de feu capable de rayer de la carte plusieurs dizaines de métropoles. Reste que la localisation exacte du sous-marin en patrouille est le secret le mieux gardé de l'État. Même l'équipage ne sait pas toujours précisément où il se trouve par rapport aux côtes. C'est ce qu'on appelle la dilution. Si l'ennemi ne sait pas où vous êtes, il ne peut pas vous frapper en premier. C'est simple, efficace, et c’est le nerf de la guerre depuis soixante ans.
La logistique de Guenvénez : le dépôt de l'ombre
Juste à côté de l'Île Longue, à quelques kilomètres dans les terres, se trouve le site de Guenvénez. C'est ici que sont entretenus les missiles. On est loin du folklore des bases militaires classiques. Ici, la sécurité est telle que même les oiseaux semblent hésiter à survoler la zone. C'est un point névralgique car c'est là que s'opère la jonction entre le vecteur (le missile) et sa charge (la tête nucléaire). Je reste convaincu que si un point sur la carte de France devait être rayé en premier en cas de conflit majeur, ce serait ce petit coin de Bretagne, bien avant Paris.
Les bases aériennes : la force de frappe qui ne dort jamais
La seconde jambe de notre dissuasion, c'est l'air. Contrairement aux sous-marins qui jouent à cache-cache, les Forces Aériennes Stratégiques (FAS) sont visibles, presque ostensibles. C'est une volonté politique : montrer ses muscles pour ne pas avoir à s'en servir. Les bombes, ou plus précisément les missiles air-sol moyenne portée améliorés (ASMPA), ne sont pas accrochés sous les ailes des Rafale en permanence. Ils attendent dans des zones spéciales, appelées "Dépôts Ateliers Munitions Spéciales" (DAMS).
Saint-Dizier et la BA 113 : le bastion de l'Est
La base aérienne 113 de Saint-Dizier, en Haute-Marne, est le premier pilier de cette composante. Elle abrite l'escadron de chasse 1/4 Gascogne. C'est ici que les Rafale B (biplaces, car le navigateur gère la charge nucléaire) sont prêts à décoller en un temps record. Les missiles ASMPA sont stockés dans des bâtiments blindés, entourés de plusieurs périmètres de barbelés électrifiés et surveillés par des unités d'élite de l'armée de l'Air. Le problème, c'est que la proximité avec les zones civiles est plus marquée qu'en mer. Les habitants du coin se sont habitués au fracas des post-combustions, mais peu réalisent qu'à quelques centaines de mètres de leur jardin repose de quoi changer le cours de l'histoire mondiale.
Istres et la BA 125 : le hub stratégique du Sud
À l'autre bout du pays, près de Marseille, la base d'Istres joue un rôle tout aussi vital. Elle possède l'une des pistes les plus longues d'Europe (5 000 mètres), capable d'accueillir n'importe quel appareil, y compris les navettes spatiales à l'époque. Mais ce qui nous intéresse, c'est qu'elle abrite l'escadron 2/4 La Fayette. Istres n'est pas seulement un lieu de stockage, c'est aussi le centre logistique pour les ravitailleurs Phénix. Car un Rafale nucléaire sans ravitailleur, c'est comme une voiture de sport sans réservoir : ça ne va pas bien loin. À ceci près que là, le réservoir permet d'aller frapper à plusieurs milliers de kilomètres si nécessaire.
Le rôle méconnu d'Avord dans le Cher
On en parle moins, mais la base aérienne 702 d'Avord, située près de Bourges, est le troisième sommet de ce triangle aéroporté. Elle sert de base de secours et de stockage. C'est un point central, stratégiquement placé au milieu de la France pour être le plus loin possible des frontières. En cas de crise, les vecteurs peuvent être dispersés sur ces différentes bases pour éviter d'être détruits au sol par une seule frappe adverse. C'est une partie d'échecs permanente.
Valduc et le CEA : là où le feu prend vie
Toutes ces bombes ne sortent pas de nulle part. Elles naissent dans un endroit dont le nom sonne comme un petit village paisible de Bourgogne : Valduc. Situé à environ 45 kilomètres de Dijon, ce centre du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) est le lieu de production et de maintenance des têtes nucléaires. C'est ici que l'on manipule le tritium et le plutonium. Autant dire que le niveau de secret défense y est stratosphérique.
La maintenance des têtes nucléaires : un défi technique
Une bombe nucléaire, ce n'est pas un objet inerte que l'on oublie sur une étagère. Ça vieillit. Les composants radioactifs se dégradent, l'électronique doit être mise à jour. À Valduc, les ingénieurs démontent et remontent les charges pour s'assurer que, si le jour funeste arrivait, elles fonctionneraient parfaitement. Reste que cette activité génère des convois très spéciaux. Vous avez peut-être déjà croisé ces camions blancs, banals en apparence, mais escortés par des dizaines de gendarmes d'élite sur l'autoroute. Si c'est le cas, vous avez probablement vu passer une partie de l'arsenal français sans le savoir.
Le CESTA et la simulation : l'arme sans l'explosion
Depuis que Jacques Chirac a mis fin aux essais nucléaires dans le Pacifique en 1996, la France ne fait plus "péter" de bombes. Alors comment savoir si elles marchent ? C'est là qu'intervient le CESTA (Centre d'études scientifiques et techniques d'Aquitaine), près de Bordeaux. C'est ici que se trouve le Laser Mégajoule. Ce bâtiment pharaonique permet de recréer, à une échelle minuscule, les conditions d'une fusion nucléaire. On n'y stocke pas de bombes opérationnelles prêtes à l'emploi, mais c'est le cerveau technologique de la force de frappe. Sans le CESTA, la bombe française deviendrait obsolète en quelques années.
Le centre de commandement : qui tient la télécommande ?
Avoir des bombes, c'est bien. Pouvoir donner l'ordre de les lancer, c'est mieux. Et là, on touche au cœur du pouvoir. Le centre de décision n'est pas là où sont les bombes, mais il est connecté à elles par des réseaux de communication que rien ne peut couper, pas même une impulsion électromagnétique majeure.
Le PC Jupiter : le bunker sous l'Élysée
Sous le palais de l'Élysée, à Paris, se trouve le PC Jupiter. C'est de là que le Président de la République peut déclencher le feu nucléaire. On imagine souvent une pièce sombre avec des écrans partout. C'est sans doute plus austère que ça, mais l'essentiel est là : la liaison directe avec la Force Océanique Stratégique et les Forces Aériennes Stratégiques. Cependant, si Paris était vaporisé, il existe des solutions de repli.
Le Mont-Verdun et Taverny : les centres de secours
Le centre d'opérations des forces aériennes stratégiques (COFAS) a longtemps été enterré sous la forêt de Montmorency, à Taverny. Aujourd'hui, une grande partie des opérations a été transférée sur la base du Mont-Verdun, près de Lyon. Ce site est enterré sous des dizaines de mètres de roche. C'est une véritable fourmilière technologique capable de survivre à une attaque directe. C'est là que l'on surveille le ciel et que l'on coordonne les ordres de frappe. On est loin de la carte postale lyonnaise, mais c'est pourtant là que se joue la survie de la nation.
Idées reçues : non, il n'y a pas de bombes à Paris
C'est une rumeur qui revient souvent : il y aurait des missiles nucléaires cachés dans les souterrains de Paris ou sous les forts de la petite couronne. Soyons clairs : c'est n'importe quoi. Stocker des armes nucléaires en zone urbaine dense n'aurait aucun sens stratégique. Ce serait transformer la capitale, déjà cible prioritaire, en un baril de poudre inutile. Les bombes ont besoin d'espace, de zones de sécurité dégagées et d'infrastructures de transport lourdes.
Le cas du Plateau d'Albion : un vestige du passé
Certains pensent encore que le Plateau d'Albion, entre le Vaucluse et les Alpes-de-Haute-Provence, abrite toujours des missiles. C'est faux. Les 18 silos ont été démantelés et bétonnés à la fin des années 90. Aujourd'hui, le site abrite une station d'écoute de la DGSE (ce qui est déjà pas mal dans le genre secret) et des parcs de panneaux solaires. La France a fait le choix de la mobilité (sous-marins et avions) plutôt que des cibles fixes au sol, trop vulnérables aux missiles modernes de haute précision.
La sécurité des transports : des bombes sur la route ?
Le transport des éléments nucléaires est un sujet qui fait grincer des dents les associations écologistes. Et on peut les comprendre. Même si les têtes nucléaires sont transportées "froides" (c'est-à-dire qu'elles ne peuvent pas exploser accidentellement en un champignon atomique), le risque radiologique en cas d'accident grave existe. Ces convois empruntent régulièrement nos autoroutes, souvent de nuit, sous une surveillance que même un convoi de fonds de la Banque de France envierait. C'est un secret de polichinelle : si vous voyez un convoi de camions bleus ou blancs sans plaques d'immatriculation très visibles, escortés par des hélicoptères et des motards de la gendarmerie qui ne plaisantent pas avec les distances de sécurité, vous avez votre réponse.
Questions fréquentes sur la localisation du nucléaire militaire
Est-il possible de voir une base nucléaire sur Google Maps ?
Oui et non. Vous pouvez voir les pistes d'Istres ou les bâtiments de l'Île Longue, mais les zones les plus sensibles sont souvent floutées ou pixélisées à la demande du gouvernement français. De toute façon, ce qui est intéressant est enterré ou caché dans des hangars banalisés. La vue satellite ne vous apprendra pas grand-chose sur l'état d'alerte des troupes.
Combien de personnes savent exactement où sont toutes les bombes ?
Très peu. En dehors du Président, du Chef d'État-Major des Armées et de quelques officiers supérieurs des forces stratégiques, personne n'a la vision globale en temps réel. C'est le principe du cloisonnement : chacun ne sait que ce dont il a besoin pour sa mission. Un pilote de Rafale sait où est son missile, mais il ignore où se trouve le sous-marin en patrouille.
Y a-t-il des armes nucléaires sur le porte-avions Charles de Gaulle ?
Le porte-avions Charles de Gaulle est "qualifié" pour l'emport nucléaire. Il possède une zone spéciale, surnommée "la soute spéciale", conçue pour stocker des missiles ASMPA. Cependant, il ne les transporte pas en permanence. Cela dépend de la mission et du niveau de tension internationale. Mais l'option existe, ce qui en fait une base nucléaire mobile capable de se projeter n'importe où sur le globe. Là encore, c'est un outil de pression diplomatique colossal.
L'essentiel sur la géographie atomique française
Au final, chercher "la" bombe nucléaire en France est une erreur de langage. Il faut parler d'un écosystème atomique. Entre la Bretagne pour les sous-marins, le Grand Est et le Sud pour les avions, et la Bourgogne pour la fabrication, l'arsenal français est une toile d'araignée complexe. Cette dispersion est sa meilleure protection. Le truc à retenir, c'est que la force de frappe n'est pas une arme statique. Elle est vivante, elle bouge, elle s'entretient et elle se cache surtout là où on ne l'attend pas.
On peut trouver cela inquiétant ou rassurant, c'est selon votre sensibilité politique. Mais une chose est sûre : la géographie nucléaire de la France est le reflet d'une obsession nationale pour la souveraineté. Tant que ces sites existeront et seront maintenus dans cet état de secret quasi religieux, la France considérera qu'elle a sa place à la table des grands. Honnêtement, c'est flou pour le commun des mortels, et c'est précisément le but recherché par l'armée. Le jour où l'on saura exactement et trop facilement où se trouve chaque tête nucléaire, la dissuasion aura perdu sa raison d'être. En attendant, les camions blancs continuent de rouler de nuit et les sous-marins de glisser sous la surface, loin des regards et des questions importunes.
