Le truc, c'est que cette domination belge ne s'est pas faite en un jour. Elle s'inscrit dans une logique de voisinage immédiat. Jusqu'aux années 1880, le migrant type en France n'est pas un exilé politique lointain ou un travailleur venu de l'autre bout de la Méditerranée, mais un voisin qui traverse la frontière à pied, souvent pour quelques mois, parfois pour une vie entière. C'est une histoire de sueur, de briques rouges et de tensions sociales souvent occultées par le récit national glorieux de la Belle Époque.
Le poids des Belges dans la France industrielle du milieu du siècle
Pendant des décennies, le Belge a été la figure centrale de l'altérité en France. Dès le premier grand recensement de 1851, qui est d'ailleurs le premier à comptabiliser précisément les étrangers, le constat est flagrant : sur les 379 000 étrangers recensés sur le territoire, les Belges représentent déjà une part écrasante. Ils sont plus de 128 000. C'est colossal pour l'époque. Pourquoi un tel afflux ? La réponse tient en un mot : le textile. Les usines de Roubaix, Tourcoing et Lille aspiraient littéralement la population des Flandres belges, frappées par une crise agricole et industrielle sans précédent. À cette époque, on ne se posait pas la question de l'intégration comme on le fait aujourd'hui ; on avait besoin de bras, et les Belges étaient là, juste à côté, parlant parfois la même langue ou un patois très proche.
On est loin du compte si l'on imagine que cette cohabitation était idyllique. Bien au contraire. Le travailleur belge était souvent perçu comme un concurrent déloyal, celui qui acceptait les salaires les plus bas et les conditions les plus rudes. Mais, et c'est là que ça devient intéressant, cette immigration était facilitée par une porosité frontalière que nous avons oubliée. On passait la frontière pour la journée. On travaillait en France et on dormait en Belgique. Ce flux constant a fini par créer une véritable symbiose économique entre le sud de la Belgique et le nord de la France, faisant de la nationalité belge le pilier de l'appareil productif français sous le Second Empire. En 1876, les Belges représentent encore plus de 40 % de la population étrangère totale vivant en France.
Le déclin relatif de l'influence belge face à l'émergence méditerranéenne
Vers la fin des années 1880, le vent tourne. Ce n'est pas que les Belges partent, c'est que d'autres arrivent plus vite et plus nombreux. Le recensement de 1881 montre encore une domination belge, mais l'écart se resserre. Le dynamisme démographique de la Belgique commence à s'essouffler, et surtout, son propre développement industriel retient davantage ses ouvriers chez elle. Pendant ce temps, de l'autre côté des Alpes, l'Italie est en train d'exploser. La pression démographique y est insupportable, la pauvreté rurale endémique, et la France apparaît comme l'Eldorado le plus proche. Je reste convaincu que ce basculement est l'un des moments les plus sous-estimés de notre histoire sociale, car il marque le passage d'une immigration de voisinage immédiat à une immigration de plus longue distance, plus visible et, hélas, plus rejetée.
Reste que le Belge reste, dans l'imaginaire collectif du Nord, le travailleur par excellence. Mais dans le Sud, à Marseille ou à Nice, on ne voit déjà plus que l'Italien. Cette dualité géographique est fondamentale pour comprendre pourquoi, selon l'endroit où l'on se trouvait en 1885, la réponse à la question de la "première nationalité" n'était pas la même dans l'esprit des gens. Pourtant, statistiquement, le trône belge vacille. En 1891, le couperet tombe : les Italiens sont désormais 271 100, dépassant d'une courte tête les Belges qui commencent leur lent reflux numérique sur le territoire national.
Pourquoi la France a-t-elle eu un tel besoin d'étrangers ?
La question mérite d'être posée brutalement : pourquoi la France, pays le plus peuplé d'Europe sous Napoléon, s'est-elle retrouvée à importer ses ouvriers ? Le problème, c'est la démographie. Alors que l'Angleterre et l'Allemagne voyaient leur population exploser, la France stagnait. Un malthusianisme précoce, une volonté des paysans de ne pas diviser les terres entre trop d'héritiers, a conduit à un déficit chronique de naissances. Résultat : dès 1850, la France manque de bras. Pas seulement pour ses usines, mais aussi pour ses champs. Et c'est précisément là que l'immigré devient indispensable. Sans les Belges dans le Nord et les Italiens dans le Sud-Est, la révolution industrielle française n'aurait été qu'un feu de paille.
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de gens aujourd'hui, mais la France a été le premier pays d'immigration en Europe, bien avant ses voisins. On n'y pense pas assez, mais cette situation a créé une dépendance économique structurelle. Les patrons français, qu'ils soient mineurs ou agriculteurs, préféraient souvent embaucher des étrangers. Pourquoi ? Parce qu'ils étaient mobiles, n'avaient pas d'attaches syndicales au début, et pouvaient être renvoyés plus facilement en cas de crise. C'est une réalité un peu cynique, mais elle explique pourquoi, malgré les discours patriotiques de l'époque, les frontières sont restées largement ouvertes aux travailleurs belges et italiens jusqu'au tournant du siècle.
Le paradoxe de la main-d'œuvre agricole et saisonnière
Il ne faut pas croire que l'immigration se limitait aux villes fumantes du Nord. Une grande partie des Belges qui franchissaient la frontière étaient des saisonniers. Ils venaient pour la moisson, pour la récolte des betteraves, puis repartaient. C'est ce qu'on appelait les "Fransquillons". Cette fluidité rend les statistiques de l'époque parfois difficiles à interpréter avec une précision chirurgicale, car beaucoup de ces travailleurs n'étaient pas résidents permanents. Mais leur poids économique était tel que les régions agricoles de Picardie ou d'Artois auraient périclité sans eux. Le travail saisonnier représentait parfois jusqu'à 20 % de la force de travail dans certaines exploitations sucrières du Nord de la France à la fin du XIXe siècle.
Là où ça coince, c'est quand ces saisonniers décident de rester. L'installation définitive des familles belges dans les corons ou les quartiers ouvriers de Roubaix a transformé la physionomie sociale de la région. On a vu apparaître des quartiers entiers où l'on parlait flamand, où les estaminets servaient de la bière belge et où les traditions se mélangeaient. C'est cette sédentarisation qui a fini par effrayer une partie de la population locale, déclenchant les premiers grands mouvements de xénophobie moderne. Car oui, avant de s'en prendre aux Italiens ou aux Polonais, c'est bien contre les Belges que les premières colères ouvrières françaises se sont dirigées.
La montée des tensions et le tournant xénophobe des années 1880-1890
On oublie souvent que la fin du XIXe siècle a été d'une violence inouïe pour les immigrés. Le climat économique s'assombrit avec la Grande Dépression (1873-1896). Les emplois se font rares, les salaires baissent, et le coupable est tout trouvé : l'étranger. Si les Belges ont subi des brimades, ce sont les Italiens qui vont payer le prix fort de cette haine. Le massacre d'Aigues-Mortes en 1893, où des dizaines de travailleurs italiens furent lynchés par une foule de sel-pêcheurs français, reste une tache indélébile dans l'histoire de l'immigration. À ce moment-là, l'Italien a remplacé le Belge dans le rôle du bouc émissaire national.
Et c'est précisément là que la politique s'en mêle. Pour calmer la colère populaire, l'État commence à légiférer. On crée la carte de séjour (sous une forme primitive), on impose des taxes aux patrons qui embauchent des étrangers. Mais le besoin de main-d'œuvre est tel que ces mesures restent souvent symboliques. La France est coincée entre son besoin vital d'immigrés pour faire tourner ses machines et la pression d'une opinion publique de plus en plus nationaliste. C'est une tension que nous connaissons encore aujourd'hui, mais qui atteignait des sommets de violence physique à l'époque, loin des débats feutrés des plateaux de télévision actuels.
La loi de 1889 : une réponse stratégique à l'immigration massive
Face à cette présence étrangère qui ne cesse de croître — on dépasse le million d'étrangers en 1881 — la France prend une décision radicale avec la loi de 1889 sur la nationalité. L'idée est simple : si on ne peut pas les faire partir, on va en faire des Français. C'est le triomphe du droit du sol (jus soli). On veut que les fils de Belges et d'Italiens deviennent des soldats français. Car n'oublions pas qu'en face, l'Allemagne gronde. Il faut des hommes pour porter le fusil. Cette loi change la donne. Du jour au lendemain, des milliers de jeunes gens nés en France de parents étrangers deviennent français à leur majorité, à moins qu'ils ne la déclinent expressément.
C'est une stratégie brillante, mais aussi un aveu de faiblesse. La France admet qu'elle est devenue un pays d'immigration structurelle. En intégrant ces populations par la loi, on espère diluer les identités nationales d'origine. Pour les Belges du Nord, l'assimilation sera relativement rapide, facilitée par la proximité culturelle. Pour les Italiens, le chemin sera plus long et plus douloureux. Mais dans les deux cas, cette loi de 1889 a permis de "nationaliser" une main-d'œuvre dont le pays ne pouvait plus se passer, tout en essayant d'éteindre l'incendie de la xénophobie ouvrière.
L'exception des Allemands et des Espagnols
Il serait injuste de ne parler que des Belges et des Italiens. D'autres groupes jouaient des rôles non négligeables. Les Espagnols, par exemple, commençaient à s'installer massivement dans le Sud-Ouest pour les travaux agricoles et les mines de fer. Quant aux Allemands, leur présence est plus complexe. Avant la guerre de 1870, ils étaient très nombreux à Paris, souvent dans l'artisanat de luxe ou la domesticité. Après la défaite et l'annexion de l'Alsace-Lorraine, leur nombre chute drastiquement, pour des raisons évidentes d'hostilité nationale. Pourtant, ils ont longtemps constitué la troisième nationalité étrangère du pays, un fait que l'on occulte souvent derrière l'antagonisme franco-prussien.
Questions fréquentes sur l'immigration au XIXe siècle
Pourquoi les Belges étaient-ils si nombreux au début du siècle ?
La proximité géographique est la raison évidente, mais c'est surtout la complémentarité économique qui a joué. La Belgique, et particulièrement la Flandre, souffrait d'une surpopulation rurale et d'une crise de l'industrie linière domestique. De l'autre côté de la frontière, le Nord de la France était en pleine explosion industrielle et manquait cruellement de bras pour ses mines et ses usines textiles. Le passage de la frontière était facile, souvent sans passeport, ce qui permettait une migration de survie très rapide et flexible.
Quand les Italiens sont-ils devenus la première nationalité ?
Le basculement officiel dans les statistiques nationales a lieu en 1891. C'est la première année où le recensement comptabilise plus d'Italiens que de Belges sur le sol français. Cette tendance s'est ensuite accentuée jusqu'à la Première Guerre mondiale. L'immigration italienne était plus diverse géographiquement, touchant non seulement le Sud-Est (Provence, Côte d'Azur), mais aussi la région lyonnaise et même la Lorraine pour les besoins de la sidérurgie naissante.
Quelle était la condition sociale de ces immigrés ?
Elle était, pour dire les choses franchement, misérable. Les immigrés, qu'ils soient belges ou italiens, occupaient les emplois les plus pénibles, les "dirty jobs" de l'époque. Ils vivaient dans des logements insalubres, souvent entassés dans des chambrées communes. À Roubaix, on trouvait des "courettes" où des familles belges vivaient dans une promiscuité totale. Leur seule protection résidait souvent dans la solidarité communautaire, les sociétés de secours mutuel et les églises locales, l'État ne s'occupant d'eux que sous l'angle de l'ordre public ou de la conscription militaire.
L'immigration était-elle acceptée par la population française ?
Autant le dire clairement : non. L'acceptation était purement utilitaire de la part des élites économiques, mais très faible au sein des classes populaires françaises. On assistait à des scènes de "chasses à l'étranger" régulières. Les Belges étaient traités de "mangeurs de pommes de terre" et les Italiens de "ristos". La tension ne retombait que lorsque les enfants de ces immigrés, passés par l'école de la République et le service militaire, finissaient par se fondre dans la masse, souvent en changeant la terminaison de leur nom ou en perdant leur accent.
L'essentiel à retenir sur ce siècle de migrations
Si l'on doit tirer un bilan de cette période, c'est que la France n'a jamais été un vase clos. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, la Belgique a été le premier réservoir de main-d'œuvre étrangère, façonnant durablement l'identité du Nord de la France. Ce n'est qu'au tournant des années 1890 que l'Italie a pris le relais, inaugurant une nouvelle ère migratoire plus méditerranéenne. Cette transition n'a pas été un long fleuve tranquille ; elle a été marquée par des crises économiques, des violences xénophobes et des ajustements législatifs majeurs comme la loi de 1889.
Au final, l'histoire de ces Belges et de ces Italiens, c'est l'histoire même de la construction de la France moderne. On a tendance à l'oublier, mais une part immense de la population française actuelle a des racines qui plongent dans ces flux transfrontaliers du XIXe siècle. Que ce soit dans les mines de charbon ou les ateliers de tissage, ces "étrangers" ont construit les infrastructures et l'économie d'un pays qui, tout en les rejetant parfois violemment, ne pouvait tout simplement pas se passer d'eux. C'est peut-être là le plus grand paradoxe de notre histoire nationale : la France s'est construite contre l'étranger, mais elle s'est faite grâce à lui. Et ça, c'est une réalité que les chiffres des recensements, aussi froids soient-ils, ne cessent de nous rappeler à travers les âges.

