Le mystère de la phrase la plus célèbre de l'écrivain aux yeux clairs
On a souvent tendance à oublier que Jean d'Ormesson n'était pas seulement un romancier, mais un philosophe de formation, un normalien qui avait fait de l'histoire des idées son terrain de jeu favori. Quand il parle du temps, il ne le fait pas comme un poète mélancolique qui pleure sur les feuilles mortes. Non, il le fait avec une sorte de gourmandise intellectuelle. Le truc, c'est que pour lui, le temps n'est pas un ennemi qu'il faut combattre, mais un invité un peu capricieux qu'il faut savoir recevoir dignement. On est loin du compte si l'on imagine que cette citation sur la mémoire n'est qu'une simple consolation pour les endeuillés. C'est une véritable profession de foi métaphysique.
Une affaire de mémoire et d'absence
Dans cette phrase précise, d'Ormesson inverse la hiérarchie habituelle entre la vie et le néant. Là où la plupart des gens voient la mort comme un mur infranchissable, lui y voit une sorte de porosité. La mémoire devient alors l'outil ultime de résistance contre l'érosion des jours. Mais attention, il ne s'agit pas d'une mémoire statique, comme un vieux dossier poussiéreux dans un grenier. Pour Jean d'O, comme on l'appelait affectueusement, la présence des absents est une force active, une énergie qui continue de circuler parmi nous. C'est cette idée que l'on ne meurt vraiment que lorsque le dernier souvenir de nous s'est éteint.
L'origine d'un texte souvent mal attribué
Il arrive fréquemment que l'on croise cette citation sur les réseaux sociaux, parfois amputée ou mélangée à des textes de Victor Hugo ou de Pagnol. Or, elle trouve sa source dans un moment solennel de l'histoire de la littérature française : le 18 mars 2010. Ce jour-là, sous la coupole de l'Institut de France, d'Ormesson accueille Simone Veil. Le contexte est chargé d'une émotion particulière car il s'agit de rendre hommage à une femme dont la vie a été marquée par la tragédie de l'Histoire avec un grand H. En prononçant ces mots, il ne fait pas que de la littérature ; il pose un acte politique sur la transmission.
Le temps comme un train : l'image qui change tout
Une autre image revient sans cesse dans ses entretiens et ses derniers ouvrages : celle du train. Jean d'Ormesson aimait dire que la vie est comme un voyage en train. On monte dedans, on rencontre des gens, on s'attache, et puis certains descendent à des gares où nous ne descendons pas encore. Et puis un jour, c'est notre tour de laisser notre place. Cette métaphore, bien que simple en apparence, cache une profondeur abyssale sur la notion de succession des générations.
Pourquoi nous ne descendons jamais deux fois dans le même fleuve
S'inspirant d'Héraclite, d'Ormesson rappelait souvent que le changement est la seule constante. Sauf que lui y ajoutait une touche de légèreté aristocratique. Il ne se plaignait jamais de vieillir. Au contraire, il trouvait cela fascinant. Il disait souvent que le temps qui passe est une chance parce qu'il nous oblige à choisir. Si nous étions immortels, nous serions d'un ennui mortel. C'est précisément parce que le sablier se vide que chaque grain de sable prend une valeur inestimable. Le problème, c'est que la plupart des gens passent leur temps à regarder le sable déjà tombé au lieu de savourer celui qui glisse encore.
La symbolique de la gare chez d'Ormesson
La gare, dans son œuvre, représente le point de bascule. C'est le lieu de l'imprévu. Il aimait l'idée que l'on ne sait jamais vraiment qui va monter dans le wagon au prochain arrêt. Cette incertitude était pour lui le moteur même de la joie. Pour donner un ordre de grandeur, il a publié plus de 40 ouvrages, et dans presque chacun d'eux, l'idée du départ imminent est présente, mais jamais traitée avec noirceur. C'est un peu comme si l'on quittait une fête magnifique : on est triste que ce soit fini, mais on est surtout heureux d'avoir été invité.
Le rôle de l'imprévisible dans le voyage
Il y a une dimension presque mathématique dans sa vision du temps. Il calculait souvent le nombre de jours qu'il lui restait à vivre avec une ironie mordante. Mais ce qui l'intéressait par-dessus tout, c'était l'imprévisible. Pour lui, le temps n'était pas une ligne droite tracée d'avance, mais une suite de bifurcations. Il répétait souvent que la vie est un cadeau dont on ne connaît pas le prix, et que le temps est la monnaie avec laquelle on paie ce cadeau. Résultat : chaque minute perdue à se plaindre est un vol que l'on commet contre soi-même.
Entre mélancolie et joie pure : un équilibre précaire
Je reste convaincu que d'Ormesson était un mélancolique qui se soignait à coups de soleil et de phrases bien tournées. Derrière son sourire éternel et ses cravates en tricot, il y avait une conscience aiguë du néant. "C'était bien", le titre de l'un de ses derniers livres, résonne comme un bilan définitif. On n'y pense pas assez, mais dire que c'était bien, c'est admettre que c'est terminé. C'est une acceptation totale de la finitude.
Et c'est précisément là que réside sa force. Il ne cherchait pas à nous vendre un optimisme de façade. Il nous disait simplement que puisque le temps s'en va, autant qu'il s'en aille en musique. Il utilisait souvent le terme de merveilleux malheur pour qualifier l'existence. La vie est un malheur parce qu'elle finit mal (par la mort), mais elle est merveilleuse entre les deux pôles. Cette dualité est le cœur battant de sa pensée sur le temps.
D'Ormesson vs Proust : deux visions du temps perdu
Il est intéressant de comparer d'Ormesson à Marcel Proust, l'autre grand maître du temps dans la littérature française. Là où Proust cherche à retrouver le temps perdu par l'analyse minutieuse et la mémoire involontaire, d'Ormesson, lui, cherche à le célébrer dans sa fuite même. Proust est dans l'introspection, d'Ormesson est dans l'exultation. Pour l'auteur de la Recherche, le temps est une prison dont on ne s'évade que par l'art. Pour l'auteur de "La Douane de mer", le temps est une promenade dont l'art est le plus bel ornement.
À ceci près que d'Ormesson n'avait pas la patience de Proust. Il aimait la vitesse. Ses phrases sont souvent plus courtes, plus rythmées, comme pour rattraper le chronomètre qui tourne. Il n'essayait pas de fixer le temps dans l'ambre, il voulait danser avec lui. Sauf que pour danser avec le temps, il faut accepter de perdre l'équilibre. C'est cette prise de risque permanente qui rend ses écrits si vivants, même des années après sa disparition en décembre 2017.
Les malentendus sur son optimisme de façade
Beaucoup de critiques ont reproché à Jean d'Ormesson d'être un écrivain "léger", voire superficiel. Quel contresens ! Sa légèreté était une élégance, une politesse du désespoir. Il savait parfaitement que le monde est tragique, que l'histoire est une suite de massacres et que le temps détruit tout sur son passage. Mais il considérait que rajouter de la tristesse à la tristesse était une faute de goût. On est loin de la naïveté qu'on lui a parfois prêtée.
Ce n'est pas de la naïveté, c'est de la politesse
Dans ses derniers entretiens, il confessait que sa gaieté était un effort quotidien. Le temps qui passe lui volait ses amis, sa force physique, sa vue. Mais il refusait de devenir un vieillard aigri. Il disait : « Merci pour ce moment ». Cette gratitude n'était pas adressée à un Dieu particulier (il a oscillé toute sa vie entre foi et agnosticisme), mais à l'univers lui-même. C'est une leçon de stoïcisme moderne : on ne peut pas arrêter le temps, mais on peut choisir l'expression de notre visage pendant qu'il passe.
L'importance de l'instant présent (le fameux Carpe Diem)
Si l'on devait résumer son message, ce serait une version aristocratique du Carpe Diem d'Horace. Mais un Carpe Diem teinté de culture classique. Pour lui, profiter de l'instant ne signifiait pas se vautrer dans le plaisir immédiat, mais être attentif à la beauté du monde. Que ce soit la lumière sur la Méditerranée ou une virgule bien placée dans un texte latin. Il nous invite à une sorte de vigilance esthétique. Reste que cette vigilance est épuisante, car elle demande de ne jamais s'habituer à rien.
3 erreurs d'interprétation sur sa philosophie du bonheur
Il existe plusieurs malentendus classiques quand on évoque le rapport de d'Ormesson au temps. D'abord, croire qu'il était nostalgique de l'Ancien Régime ou d'un passé fantasmé. Si son éducation était traditionnelle, son esprit était résolument tourné vers le présent. Il aimait la nouveauté, il aimait la jeunesse, il aimait même la technologie quand elle permettait de diffuser des idées.
Ensuite, l'idée que pour lui, "tout se vaut". Ce n'est pas parce qu'il trouvait tout merveilleux qu'il manquait de discernement. Sa célébration du temps était sélective. Il célébrait ce qui élève l'âme. Enfin, la troisième erreur est de penser que sa vision du temps était purement individuelle. Au travers de ses fresques historiques comme "La Gloire de l'Empire", il montre que le temps des hommes s'inscrit dans un temps beaucoup plus vaste, celui des civilisations qui naissent et meurent.
Questions fréquentes sur Jean d'Ormesson et le temps
Quelle est sa dernière citation avant de mourir ?
Bien qu'il n'y ait pas de "dernière phrase" officielle enregistrée sur son lit de mort, son dernier livre posthume, "Et moi, je vis toujours", est considéré comme son testament spirituel. Il y explore l'idée que l'écrivain survit à travers ses mots, rejoignant ainsi sa célèbre citation sur la présence des absents. Il y affirme que la littérature est la seule machine à remonter le temps qui fonctionne vraiment.
Pourquoi parlait-il toujours de la mort avec le sourire ?
Parce qu'il considérait la mort comme une partie intégrante de la vie. Pour lui, la mort donnait son relief à l'existence. Il aimait dire qu'il ne craignait pas la mort, mais qu'il n'était pas pressé d'y être. C'était une forme de pudeur. Il trouvait impoli d'infliger ses angoisses aux autres. C'est une posture très française, un mélange de panache et de retenue.
Quel était son rapport à l'éternité ?
L'éternité pour lui n'était pas un temps infini, mais un instant qui ne finit pas. C'est une nuance de taille. Il cherchait l'éternité dans le présent, dans ce qu'il appelait les "points de lumière". Un regard, un paysage, une idée fulgurante. Pour d'Ormesson, l'éternité est ici et maintenant, ou elle n'est nulle part. C'est une vision très immanente de la spiritualité.
L'essentiel à retenir de sa pensée
Au fond, que nous reste-t-il de Jean d'Ormesson ? Une invitation à ne pas subir le temps. Que l'on soit jeune ou vieux, que l'on ait réussi ou raté sa vie selon les critères sociaux, le temps reste la seule ressource parfaitement démocratique : nous en avons tous 24 heures par jour jusqu'à la fin. Sa citation sur la mémoire nous rappelle que nous sommes des passeurs. Nous recevons un flambeau de ceux qui nous ont précédés (les absents) et nous devons le garder allumé pour ceux qui viendront après.
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup d'entre nous de savoir comment gérer cette fuite perpétuelle. Mais en lisant d'Ormesson, on apprend que la solution n'est pas dans la résistance, mais dans l'acquiescement. Dire oui au temps qui passe, c'est dire oui à la vie elle-même. C'est sans doute là son plus bel héritage : nous avoir appris à dire merci à un train qui nous emmène vers l'inconnu, avec pour seul bagage quelques souvenirs et beaucoup d'émerveillement. Le temps ne passe pas, c'est nous qui passons, disait-il souvent en citant un vieux proverbe. Autant passer avec élégance.
Bref, si vous devez ne retenir qu'une chose, c'est que la présence des absents n'est pas une tristesse, mais une richesse. C'est un capital immatériel que personne ne peut nous voler. Tant que nous pensons à lui, tant que nous citons ses phrases sur le temps, Jean d'Ormesson n'est pas tout à fait descendu du train. Il est juste dans le wagon-restaurant de l'éternité, en train de discuter avec Platon et Chateaubriand, un petit sourire en coin et l'œil toujours aussi vif.

