L'incident du train de Montargis : un président en pyjama qui change la donne
Il est précisément 23h15 ce soir de mai 1920 quand le drame, ou plutôt la farce tragique, se noue. Le train présidentiel file vers Montbrison. Paul Deschanel, au pouvoir depuis seulement trois mois, souffre d'une chaleur étouffante dans sa cabine. Il veut ouvrir la fenêtre. Il force. Le loquet cède brusquement. Pris de vertige ou emporté par le mouvement du train qui roule à environ 50 km/h, il bascule dans le vide. Le truc c'est que personne ne s'en aperçoit à bord. Le convoi continue sa route vers le sud, laissant le premier personnage de l'État sur le ballast, en pleine nuit, vêtu d'un simple pyjama de soie.
Imaginez la scène. Un homme seul, hagard, le visage griffé, qui marche sur les rails. Il finit par croiser un ouvrier cheminot, André Radeau, qui surveille une zone de travaux. Quand Deschanel lui annonce qu'il est le président de la République, Radeau le regarde avec un mélange de pitié et de scepticisme. On le comprend. L'homme est conduit chez un garde-barrière dont la femme dira plus tard qu'elle avait bien vu qu'il s'agissait d'un monsieur, car il avait les pieds très propres. Cette anecdote, bien que savoureuse, a scellé le destin politique de Deschanel. On n'y pense pas assez, mais à cette époque, le prestige de la fonction ne supportait pas le ridicule. Et là, on était en plein dedans.
Une chute physique doublée d'une chute politique
Le lendemain, la presse s'empare de l'affaire. Ce n'est pas tant la chute qui choque, c'est l'état de confusion mentale apparent du président. Les journaux satiriques de l'époque, comme Le Canard Enchaîné, se régalent. Pourtant, Deschanel n'était pas un imbécile. C'était un académicien, un orateur hors pair qui avait battu le grand Georges Clemenceau quelques mois plus tôt. Mais voilà, la machine à rumeurs est lancée. On commence à raconter qu'il signe des décrets sous le nom de Napoléon ou qu'il grimpe aux arbres dans le parc de Rambouillet. La plupart de ces histoires sont totalement fausses, mais elles collent à la peau de celui qu'on appelle désormais le président fou.
Le diagnostic médical de 1920 : neurasthénie ou dépression nerveuse ?
Aujourd'hui, les psychiatres qui se penchent sur son cas ne parlent plus de folie au sens psychiatrique lourd. Deschanel souffrait de ce qu'on appelait à l'époque la neurasthénie. C'est un terme un peu désuet pour désigner un burn-out sévère doublé d'une dépression nerveuse profonde. Il faut dire que l'homme était un grand anxieux. L'élection présidentielle contre le Père la Victoire l'avait épuisé physiquement et moralement. Il ne dormait plus. Il prenait des hypnotiques, des médicaments qui, on le sait maintenant, provoquent des états de somnambulisme et de confusion mentale. C'est sans doute là que ça coince : le président était probablement sous l'influence de ses traitements lorsqu'il a ouvert cette maudite fenêtre.
Le rôle des médicaments dans la crise de Deschanel
On sait que le président consommait du véronal, un barbiturique très puissant utilisé pour traiter l'insomnie. Les effets secondaires sont radicaux : désorientation spatiale, cauchemars éveillés et pertes d'équilibre. Si l'on ajoute à cela une pression politique constante et le sentiment de ne pas être à la hauteur de la tâche, on obtient un cocktail explosif. Je reste convaincu que Deschanel n'était pas fou, il était simplement malade et mal soigné par une médecine qui ne comprenait pas encore les mécanismes du stress post-traumatique lié à la Grande Guerre qui venait de s'achever.
La pression insupportable de la Troisième République
Sous la Troisième République, le président n'a quasiment aucun pouvoir. Il inaugure les chrysanthèmes. Pour un homme d'action et de réflexion comme Deschanel, qui avait des idées très précises sur la réforme de l'État, se retrouver enfermé dans un rôle de potiche était une torture mentale quotidienne. Il se sentait inutile. Et l'inutilité, pour un ambitieux de sa trempe, c'est le début de la fin. Le problème, c'est que le protocole de l'Élysée est une cage dorée qui ne laisse aucune place à la vulnérabilité humaine.
Pourquoi la rumeur de folie a-t-elle la peau dure ?
Si l'on parle encore de lui comme d'un fou, c'est parce que ses adversaires politiques ont tout fait pour entretenir le mythe. À l'époque, discréditer l'homme, c'était aussi discréditer ses idées. Deschanel voulait renforcer le pouvoir exécutif et donner le droit de vote aux femmes. Des idées révolutionnaires pour 1920 ! Ses ennemis ont trouvé dans l'incident du train l'arme parfaite pour l'écarter. On a inventé des scènes grotesques : le président recevant des ambassadeurs totalement nu ou se jetant dans le bassin de Rambouillet pour nager avec les canards. Rien de tout cela n'est prouvé par les archives de l'époque, mais la légende est toujours plus séduisante que la vérité clinique.
L'épisode de la pièce d'eau à Rambouillet : mythe ou réalité ?
C'est sans doute l'anecdote la plus célèbre après celle du train. On raconte que Deschanel, lors d'une promenade, aurait soudainement sauté dans l'eau tout habillé. Les témoins de l'époque parlent plutôt d'un malaise. Il faisait chaud, le président était fatigué, il s'est approché de l'eau pour se rafraîchir et a glissé. Mais pour la presse d'opposition, c'était la preuve ultime. Le président se prend pour un poisson ! À ce niveau de responsabilité, la moindre maladresse devient un symptôme de démence. C'est cruel, mais c'est la règle du jeu politique français.
La démission forcée du 21 septembre 1920
Sept mois seulement après son élection, Paul Deschanel est poussé vers la sortie. Il démissionne le 21 septembre 1920. Sa lettre de démission est d'une dignité absolue, loin du délire d'un fou. Il y explique que sa santé ne lui permet plus d'assumer ses hautes fonctions. Il part se soigner dans une clinique spécialisée. Et là, coup de théâtre : quelques mois plus tard, il va beaucoup mieux. Il revient même en politique et se fait élire sénateur ! Un fou ne revient pas si facilement sur le devant de la scène. Cela prouve bien qu'il s'agissait d'une crise passagère, un effondrement psychologique lié au surmenage.
Les autres présidents à la santé mentale fragile : on n'en parle jamais
Deschanel est l'arbre qui cache la forêt. Si l'on gratte un peu le vernis de l'histoire, d'autres présidents français ont eu des comportements ou des états de santé mentale qui auraient pu, avec un peu de mauvaise foi, être qualifiés de folie. Le truc, c'est que les services secrets et l'entourage ont souvent mieux fait leur travail de camouflage que pour le pauvre Paul.
Félix Faure et la mort au bout du plaisir
On se souvient de Félix Faure pour sa mort rocambolesque dans les bras de sa maîtresse à l'Élysée en 1899. Mais avant cela, son entourage s'inquiétait de son ego démesuré. Il se faisait appeler le Président Soleil, exigeait un protocole digne d'un monarque absolu et changeait de tenue dix fois par jour. Était-ce de la folie ? Non, une mégalomanie galopante. Sauf que comme il n'est pas tombé d'un train, on a gardé de lui l'image d'un président séducteur plutôt que celle d'un déséquilibré.
Georges Pompidou et le secret d'État
Pompidou n'était pas fou, il était mourant. Mais la fin de son mandat a été marquée par une altération de ses capacités physiques et, par ricochet, psychiques, due à la maladie de Waldenström et aux traitements massifs à la cortisone. Ses traits étaient bouffis, ses humeurs changeantes. Pendant des mois, la France a été dirigée par un homme en souffrance extrême, maintenu artificiellement dans son rôle. Là encore, le secret a été bien gardé, contrairement à l'affaire Deschanel qui a éclaté au grand jour sur une voie ferrée.
Le cas François Mitterrand : la double vie et le cancer
Mitterrand a caché son cancer pendant presque deux septennats. La gestion de ce secret, l'existence d'une double famille, la paranoïa liée aux écoutes téléphoniques de l'Élysée... tout cela relève d'une psychologie complexe qui frise parfois l'obsession. Pourtant, personne n'oserait dire que Mitterrand était fou. Il était maître de son image. Deschanel, lui, a eu le malheur d'être un homme transparent dans un monde de prédateurs.
La santé des présidents, un tabou persistant
Aujourd'hui encore, la santé mentale des chefs d'État est un sujet brûlant. On scrute le moindre signe de fatigue, la moindre phrase un peu étrange. La pression est dix fois supérieure à celle de 1920 avec les réseaux sociaux. Un président qui tomberait d'un train aujourd'hui serait la cible de millions de mèmes en quelques secondes. On est loin du compte par rapport à la protection dont bénéficiaient les dirigeants autrefois.
Idées reçues : Deschanel n'a jamais parlé aux oiseaux
Il faut rétablir certaines vérités historiques car l'histoire est souvent écrite par les caricaturistes. Non, Paul Deschanel n'a pas signé de décrets au nom de Vercingétorix. Non, il n'a pas essayé de manger les fleurs du jardin de l'Élysée. Ces histoires ont été inventées de toutes pièces par l'Action Française et d'autres journaux d'extrême-droite qui détestaient ce républicain modéré. Le problème, c'est que ces mensonges sont devenus des vérités historiques par simple répétition.
L'autre idée reçue, c'est qu'il était incapable de gouverner. Au contraire, durant ses quelques mois de mandat, il a pris des positions très fermes sur la nécessité d'une alliance forte avec les États-Unis et sur la reconstruction de l'Europe. C'était un visionnaire. Mais la vision ne pèse rien face à une photo d'homme en pyjama. C'est là que le bât blesse : nous préférons l'anecdote ridicule à l'analyse politique de fond.
Questions fréquentes sur la santé des présidents français
Existe-t-il un protocole si un président devient fou ?
L'article 7 de la Constitution de la Cinquième République prévoit l'empêchement du président. Si le Conseil constitutionnel constate que le chef de l'État n'est plus en possession de ses moyens, c'est le président du Sénat qui assure l'intérim. C'est arrivé deux fois, mais pour des raisons de décès ou de démission, jamais pour folie. En 1920, ce cadre juridique n'existait pas de manière aussi précise, ce qui explique pourquoi on a dû supplier Deschanel de démissionner.
Deschanel a-t-il vraiment fini sa vie à l'asile ?
Absolument pas ! C'est une erreur classique. Après sa démission, il a passé quelques mois dans une maison de santé à Rueil-Malmaison pour se reposer. Une fois remis de sa dépression, il a repris une activité politique normale. Il a été élu sénateur d'Eure-et-Loir en 1921 avec un score très confortable. Il est mort d'une pleurésie en 1922, mais il avait retrouvé toute sa tête. On est loin de l'image du fou enfermé entre quatre murs.
Pourquoi Clemenceau a-t-il perdu contre un homme fragile ?
C'est l'un des grands paradoxes de l'histoire de France. Clemenceau était le grand favori, le vainqueur de la guerre. Mais les députés et sénateurs craignaient son autoritarisme. Ils ont préféré élire Paul Deschanel, perçu comme plus maniable et plus respectueux des institutions parlementaires. Ils voulaient un président faible, ils ont eu un président fragile. C'est une nuance de taille qui a coûté cher au pays.
Y a-t-il eu d'autres cas de somnambulisme à l'Élysée ?
Officiellement, non. Mais les témoignages sur les insomnies des présidents sont légion. De Napoléon à Emmanuel Macron, le manque de sommeil est la règle. Or, on sait que la privation de sommeil prolongée entraîne des hallucinations et des troubles du comportement. Finalement, Deschanel n'était peut-être que le premier à avoir craqué sous une pression que le corps humain n'est pas fait pour supporter 24 heures sur 24.
Verdict : Un homme broyé par la fonction plutôt qu'un fou furieux
Alors, quel président français était fou ? Si l'on s'en tient aux faits, aucun. Paul Deschanel a été la victime d'un burn-out massif, d'une médication inadaptée et d'un système politique impitoyable qui ne pardonnait aucune faiblesse humaine. Sa chute du train n'était pas un acte de démence, mais un accident de somnambulisme provoqué par l'épuisement. Il est temps de réhabiliter cet homme qui, loin d'être un fou, était peut-être simplement trop sensible pour le cynisme de la politique française.
Honnêtement, c'est flou de savoir si la France aurait mieux fonctionné avec lui sur le long terme. Mais ce qui est certain, c'est que l'étiquette de président fou est une injustice historique. Deschanel a payé le prix fort pour une minute d'égarement nocturne. Son histoire nous rappelle que derrière les fonctions les plus prestigieuses, il reste des hommes de chair et de sang, avec leurs failles et leurs limites. Et c'est précisément là que réside la vraie tragédie de Paul Deschanel : avoir été trop humain pour un poste qui exigeait d'être une statue.
