Le Poilu, cette icône de 14-18 qui masque une réalité plus crue
Le terme de Poilu est devenu le synonyme absolu du soldat français de la Grande Guerre, à tel point qu'on en oublierait presque son origine. Contrairement à l'image d'Épinal, le mot n'est pas né dans les tranchées de la Marne en 1914 car il circulait déjà dans l'argot militaire du XIXe siècle pour désigner l'homme courageux, celui qui a "du poil au ventre". Sauf que là où ça coince, c'est que les soldats eux-mêmes préféraient souvent se dire Bonshommes. Pourquoi ? Parce que le "Poilu" sentait un peu trop le marketing patriotique de l'arrière, ce discours héroïsant qui agaçait ceux qui crevaient sous les obus de 75 mm.
Une sémantique de la boue et du courage
On n'y pense pas assez, mais l'appellation change aussi selon l'adversaire. Pour le soldat allemand, le Français est le Franzose, mais sur le terrain, c'est le "Franzman". C'est sec, presque clinique. Pourtant, chez nous, l'appellation évolue au fil des quatre ans de boucherie. Au début, on est des Pantalon rouge, cible facile pour les mitrailleuses, avant de devenir les Bleu horizon dès 1915 avec l'adoption de la nouvelle tenue. Résultat : l'identité du Français à la guerre est avant tout chromatique. Mais le truc c'est que derrière le bleu, il y a la crasse. Les permissionnaires, quand ils rentraient à Paris, étaient vus comme des êtres hybrides, des "revenants" que la population civile ne savait plus trop comment nommer sans paraître indécente.
L'argot des tranchées comme rempart identitaire
Reste que le langage de l'époque est d'une richesse folle, presque brutale. On s'appelle les Crapouillots chez les artilleurs de tranchée, ou les Chocottes quand la peur prend le dessus. On est loin du compte si l'on imagine une armée uniforme. Entre les Marsouins de l'infanterie de marine et les Bigors de l'artillerie coloniale, le Français de 1916 est une mosaïque de surnoms corporatistes. Et autant le dire clairement : cette fragmentation du nom reflète la fragmentation du pays, soudé uniquement par la nécessité de ne pas céder un mètre de terrain.
Sous l'Occupation, le nom devient une arme ou une condamnation
Changement de décor en 1940, où la question de savoir comment on appelle les Français devient une affaire de vie ou de mort. Là, le pays se scinde. D'un côté, vous avez les Résistants, un terme qui semble noble aujourd'hui mais qui, pour Vichy et les Allemands, désignait des Terroristes ou des Francs-tireurs. La nuance est fondamentale. Un Français n'est plus seulement un citoyen, il est défini par son action ou son inaction. Le régime de Pétain, lui, préfère parler des Nationaux, une manière d'exclure ceux qu'il juge indignes d'être français, comme les Juifs ou les communistes.
Les Gaulois face aux doryphores
Dans l'intimité des foyers, on s'appelle les Gaulois par défi, en référence à une identité ancestrale que l'occupant ne pourra pas dissoudre. Mais à l'inverse, comment les Allemands nous appelaient-ils ? Souvent par le terme méprisant de Franzosen, prononcé avec une pointe de dédain pour ces vaincus qui traînent dans les files d'attente devant les boulangeries. Pour certains soldats de la Wehrmacht, le Français moyen était un Fritz à l'envers (une ironie de l'histoire), ou simplement une silhouette grise dans une France qui semblait s'éteindre. Or, le génie populaire a répondu par l'invention du terme Doryphore pour désigner l'occupant, transformant le Français, par effet de miroir, en celui qui subit l'infestation.
Le cas complexe des Malgré-nous
Il y a une catégorie de Français dont le nom est une blessure ouverte : les Malgré-nous. Ces 130 000 Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l'armée allemande. Comment les appeler ? Pour la France de l'intérieur, ce sont parfois des traîtres par erreur de perspective. Pour l'Allemagne, ce sont des Volksdeutsche (des Allemands par le sang). Cette dualité de nom montre bien que la guerre ne se contente pas de déplacer les frontières, elle déchire les noms de famille et les appartenances. Imaginez un instant la confusion de ces hommes dont l'identité change selon la langue parlée par l'officier en face d'eux.
L'évolution technique des dénominations militaires officielles
Si l'on quitte le terrain de l'argot pour celui de la bureaucratie militaire, le Français en guerre est un Mobilisé. En 1939, ils sont près de 5 millions à recevoir ce titre. Mais très vite, avec la défaite, apparaît le terme de Prisonnier de guerre (PG). Ce n'est plus un nom, c'est un matricule. Environ 1,8 million d'hommes deviennent des "PG", une catégorie à part entière de la population française qui va peser sur la psychologie du pays pendant cinq ans. C'est peut-être là où ça coince le plus : la France de 1942 est une France d'absents, de noms sur des listes de stalags.
Des FFL aux FFI : la mutation des acronymes
Le vocabulaire devient de plus en plus technique à mesure que la Libération approche. On voit apparaître les FFL (Forces Françaises Libres) depuis Londres ou l'Afrique, puis les FFI (Forces Françaises de l'Intérieur) qui unifient les maquis. Le Français n'est plus une personne, c'est un sigle. J'y vois une forme de déshumanisation nécessaire pour mener le combat, mais aussi une manière de se distinguer de la Milice. Car oui, il faut oser le dire, le Milicien est aussi un Français à la guerre, mais un Français qui a choisi le camp de l'ombre, souvent par fanatisme ou opportunisme. Cette guerre des noms reflète la guerre civile larvée qui ronge le territoire.
La figure du Maquisard, entre mythe et poussière
Le Maquisard est sans doute l'appellation la plus romantique, mais la plus dure à porter à l'époque. Étymologiquement, c'est celui qui prend le maquis, qui se cache dans la végétation méditerranéenne, même si les maquisards se trouvaient aussi dans les forêts du Vercors ou les monts d'Auvergne. À ceci près que pour le paysan du coin, le maquisard est parfois un Réfractaire (au STO, le Service du Travail Obligatoire) avant d'être un combattant. On ne devient pas un héros par étiquette, on le devient par la force des choses, souvent parce qu'on n'a pas eu d'autre choix que de disparaître des registres officiels pour ne pas finir en Allemagne.
Comparaison des appellations : 1914 vs 1940
Si l'on compare les deux époques, on remarque une bascule sémantique majeure. En 14-18, le nom du Français à la guerre est collectif : on est des Poilus, une masse unie. En 39-45, le nom est clivant : on est soit Collabo, soit Résistant, soit Attentiste. L'unité a volé en éclats. Le terme de "Français" lui-même devient suspect, tant il est galvaudé par la propagande radio de chaque camp. Honnêtement, c'est flou pour beaucoup de contemporains qui ne savent plus à quel saint se vouer ni comment se nommer sans risquer la dénonciation. Bref, le nom devient un bouclier ou une cible.
Le regard de l'autre : le Frenchy et le Froggie
Pour nos alliés, les appellations ne manquent pas de piquant non plus. Les Tommies britanniques nous appellent les Froggies, un classique qui traverse les siècles, mais qui prend une dimension particulière quand on partage la même tranchée ou le même réseau de renseignement. Les GI's américains, débarquant en 1944, parlent des Frenchies avec un mélange de fascination pour la culture et de mépris pour la défaite de 1940. Cette vision extérieure nous ramène à une réalité simple : pour le reste du monde, le Français en guerre reste une énigme, un peuple capable du meilleur comme du pire, souvent au même moment. Est-ce ironique ? Sans doute, mais c'est la réalité d'une nation qui n'a jamais cessé de se redéfinir par les mots pour ne pas mourir tout à fait.
Confusion et amalgames : ce qu'il ne faut plus dire sur les Français sous l'Occupation
Le langage populaire a tendance à tout lisser, à gommer les aspérités d'une époque pourtant hérissée de nuances. On croit savoir, or le risque de l'anachronisme nous guette à chaque coin de rue. Le problème majeur réside dans cette manie de plaquer des étiquettes définitives sur des trajectoires qui furent, par nature, mouvantes et souvent dictées par la simple survie biologique.
L'illusion d'une France coupée en deux blocs monolithiques
Croire que la population se divisait proprement entre résistants héroïques et collaborateurs zélés relève d'une paresse intellectuelle dommageable. La réalité ? Une immense zone grise, une masse de Français que l'historien Jean-Pierre Azéma a qualifiée de "maréchaliste" sans être forcément "vichyste". On ne peut pas occulter que 40 millions de Français vivaient dans une incertitude quotidienne où le premier combat était celui de la carte de rationnement. Les résistants de la première heure, ceux du 18 juin 1940, ne représentaient qu'une infime minorité, à peine 0,5 % de la population au début du conflit. Autant le dire, la majorité des gens attendait, scrutait le ciel, et essayait surtout de ne pas finir au Service du Travail Obligatoire (STO) qui a pourtant déporté environ 600 000 jeunes travailleurs vers l'Allemagne entre 1942 et 1944. Cette étiquette de "Français moyen" n'est pas une insulte, c'est une mesure de la résilience face à la faim.
Résistant de la dernière heure : le mythe des septembristes
Mais comment appelle-t-on les Français pendant la guerre quand ils changent de camp au dernier moment ? L'ironie de l'histoire a forgé le terme de septembristes pour désigner ceux qui ont rejoint les rangs de la Libération une fois le danger évaporé. C'est une erreur de croire que l'épuration a touché tout le monde. Certes, il y a eu environ 9 000 exécutions sommaires durant la "Libération sauvage", mais ce chiffre masque une réalité bien plus complexe où l'opportunisme a souvent pris le pas sur la conviction. Sauf que le regard des voisins, lui, ne pardonnait pas. On ne devient pas un "combattant de l'ombre" par un simple brassard enfilé le 25 août 1944.
La confusion entre réfugiés et exilés de l'intérieur
Une autre idée reçue consiste à nommer "réfugiés" l'ensemble des déplacés. Pourtant, le terme exact pour les 8 millions de personnes jetées sur les routes lors de l'Exode de mai-juin 1940 est celui de naufragés de la route. Ils n'ont pas quitté leur pays, ils ont fui une ligne de front qui avançait plus vite que leurs charrettes. (On oublie souvent que 100 000 soldats français ont perdu la vie en seulement six semaines durant cette débâcle). Appeler ces familles des "migrants" serait un contresens historique total ; ils étaient des Français en déshérence sur leur propre sol, victimes d'un effondrement administratif sans précédent.
La figure oubliée du "Frontstalag" : l'autre nom de la captivité
Si l'on veut vraiment comprendre comment on appelle les Français pendant la guerre, il faut se pencher sur le sort des prisonniers de guerre. On les appelle souvent les "absents", mais ce terme est presque trop poétique pour la rudesse de leur condition. Imaginez : 1,84 million d'hommes capturés en 1940. C'est un pan entier de la force vive du pays qui s'évapore derrière les barbelés des Stalags et des Oflags. Car rester en France n'était pas la règle pour tous les hommes en âge de combattre.
Le statut hybride des transformés
Reste que certains ont connu un destin encore plus trouble. En 1943, suite aux accords entre Vichy et le Reich, environ 250 000 prisonniers ont vu leur statut changer : ils sont devenus des travailleurs civils libres. C'est une appellation administrative perverse. Ils restaient en Allemagne, travaillaient dans les usines de guerre nazies, mais n'étaient plus protégés par la Convention de Genève. On les appelait les transformés. Étaient-ils des traîtres ? Des victimes ? Le poids de cette étiquette a pesé lourd lors de leur retour en 1945, car leur présence dans les usines ennemies, même contrainte, tachait leur réputation de patriotes. La frontière entre la captivité et la collaboration économique devenait, à leur corps défendant, d'une porosité effrayante.
Le regard porté sur ces hommes montre bien les limites de notre jugement contemporain. La sémantique de l'époque était une arme de propagande. Le régime de Vichy utilisait des termes comme Révolution Nationale pour masquer une soumission abjecte, tandis que la radio de Londres tentait de redonner un nom, celui de Français Libres, à ceux qui n'étaient au départ que des mutins aux yeux de la loi française. Résultat : une schizophrénie identitaire qui a marqué les familles pendant des décennies.
Questions fréquentes sur l'appellation des Français en temps de conflit
Pourquoi utilisait-on le terme de "Doryphores" pour désigner les Allemands et non les Français ?
Le terme de Doryphores servait à désigner les soldats de la Wehrmacht parce qu'ils "pillaient" les récoltes et les ressources de la France, à l'image de l'insecte ravageur de la pomme de terre. Les Français, eux, étaient les victimes de ce parasitisme institutionnalisé qui voyait 400 millions de francs par jour versés au titre des frais d'occupation. Ce surnom souligne le contraste avec la population locale qui subissait des restrictions caloriques sévères, tombant parfois sous les 1 200 calories quotidiennes pour un adulte. À ceci près que certains Français, les trafiquants du marché noir, profitaient de cette famine organisée pour s'enrichir grassement, se voyant affublés du nom de BOF pour Beurre, Œufs, Fromage.
Quelle est la différence exacte entre un maquisard et un résistant ?
Tout maquisard est un résistant, mais l'inverse est faux. On appelle maquisard celui qui a pris le maquis, c'est-à-dire qui vit dans la clandestinité géographique, souvent dans des zones montagneuses ou forestières pour échapper au STO. Le terme s'est généralisé après 1943, alors que les effectifs des Forces Françaises de l'Intérieur (FFI) gonflaient pour atteindre environ 400 000 membres à l'été 1944. Un résistant pouvait très bien être un employé de bureau menant une vie légale le jour et distribuant des tracts la nuit. Le maquisard, lui, a rompu tout lien avec la société civile de Vichy.
Comment appelait-on les femmes françaises accusées de relations avec l'ennemi ?
Le terme, tragiquement célèbre, est celui de femmes tondues. Lors de la Libération, environ 20 000 femmes ont subi cette humiliation publique pour ce que l'on a nommé la collaboration horizontale. C'est une appellation qui mêle morale sexuelle et haine politique. Il est frappant de noter que ce châtiment visait souvent des femmes isolées, tandis que les grands collaborateurs économiques passaient parfois entre les mailles du filet. Cette désignation de "tondues" reste l'une des cicatrices les plus sombres de la mémoire collective, illustrant une violence de genre déguisée en acte patriotique.
Une identité fracturée par la nécessité du choix
Porter un nom pendant la guerre, c'était d'abord porter un camp, souvent malgré soi. La France de 1940 à 1944 n'était pas une entité unie mais un archipel de conditions humaines irréconciliables. On peut déplorer cette fragmentation, mais elle est le reflet exact d'un pays dont la colonne vertébrale politique avait été brisée. La vérité est brutale : on était le "terroriste" de l'un et le "libérateur" de l'autre. Trancher aujourd'hui avec une certitude morale est un luxe que la faim et la peur n'autorisaient pas. Il faut accepter que l'histoire de France soit cette mosaïque de lâchetés ordinaires et de courages sublimes, sans chercher à lisser les appellations pour rassurer nos consciences modernes. Bref, les Français de la guerre ne sont pas des personnages de roman, mais des individus dont chaque nom de groupe — épurés, malgré-nous ou collabaos — raconte une blessure qui peine encore à cicatriser.
