Le mythe suédois : pourquoi le pays le plus avancé n’est pas (encore) 100% sans cash
Commençons par le cas d’école, celui qu’on cite en exemple dans tous les rapports. La Suède, en 2024, c’est l’équivalent d’un laboratoire grandeur nature pour les paiements dématérialisés. Les chiffres donnent le tournis : moins de 1% du PIB circule encore sous forme de billets et pièces, contre 10% en moyenne dans la zone euro. Les Suédois paient leur café avec leur téléphone, leur loyer par virement instantané, et même les SDF acceptent les dons via Swish, cette appli locale devenue un phénomène de société. Pourtant, malgré ces performances, le pays n’a pas (encore) osé sauter le pas. Pourquoi ?
D’abord, parce que la loi suédoise impose toujours aux banques de fournir des espèces à leurs clients. Une obligation qui date de 2020, après que le gouvernement a réalisé que 1 million de citoyens – surtout des personnes âgées ou vivant en zones rurales – risquaient de se retrouver exclus du système. Et puis, il y a les exceptions qui confirment la règle : les églises, par exemple, continuent de faire circuler le tronc pour les dons en cash, au grand dam des modernisateurs. (Un détail qui en dit long : même dans le pays le plus digitalisé d’Europe, la tradition a la peau dure.)
Les zones grises du modèle suédois
Le vrai problème, c’est que la Suède a sous-estimé l’effet domino. En poussant si fort vers le sans-cash, elle a créé des inégalités invisibles. Prenez les personnes âgées : en 2023, une étude de l’Université de Stockholm révélait que 15% des plus de 75 ans ne savaient pas utiliser Swish. Pas par refus, mais par incapacité. Et quand votre épicier du coin n’accepte plus les billets, où allez-vous ? La réponse est simple : nulle part. Résultat, des associations ont dû monter des ateliers "apprendre à payer sans cash" dans les maisons de retraite. Autant dire que le rêve d’une société fluide et moderne prend des allures de cauchemar pour certains.
Autre faille du système : la cybersécurité. En 2021, une panne géante a paralysé Swish pendant 12 heures. Douze heures sans pouvoir payer son essence, son billet de train, ou même son sandwich. Les Suédois ont découvert à leurs dépens que dépendre d’un seul système, aussi efficace soit-il, c’est comme construire une maison sur du sable. Et quand le sable se dérobe…
Les prétendants au trône : ces pays qui talonnent la Suède (sans la dépasser)
Si la Suède est en tête, elle n’est pas seule dans la course. D’autres pays flirtent avec l’idée d’un monde sans espèces, chacun avec ses propres recettes – et ses propres échecs. Petit tour d’horizon des candidats sérieux.
La Norvège : le cashless par pragmatisme
Chez les voisins norvégiens, on ne fait pas dans le sentimental. Le cash a été progressivement évincé par un mélange de fiscalité avantageuse pour les commerçants sans espèces et de pression sociale. Aujourd’hui, moins de 3% des transactions se font en cash. Mais là encore, le 100% reste un mirage. Les pêcheurs du nord du pays, par exemple, continuent de régler leurs achats en liquide, faute de couverture réseau fiable. Et puis, il y a cette petite ironie : la Norvège, pays pétrolier par excellence, a vu son économie souterraine exploser avec le déclin du cash. Moins de billets en circulation, mais plus de transactions non déclarées via des cryptomonnaies ou des systèmes parallèles. Le cashless, dans ce cas, a surtout déplacé le problème.
La Chine : quand le sans-cash devient un outil de contrôle
Ici, on ne parle plus de tendance, mais de révolution. En moins de dix ans, la Chine est passée d’une société où l’on payait tout en cash à un écosystème où WeChat Pay et Alipay règnent en maîtres absolus. En 2023, 86% des Chinois utilisaient ces applis pour leurs achats quotidiens. Pourtant, derrière cette success story se cache une réalité moins reluisante : le gouvernement chinois a fait du cashless un outil de surveillance de masse. Chaque transaction est tracée, analysée, et peut servir à établir un "score social". Dans ce contexte, le sans-cash n’est plus une question de commodité, mais de contrôle. Et ça change tout.
Reste que la Chine a réussi là où d’autres ont échoué : elle a rendu le cash obsolète en quelques années. Comment ? En combinant une adoption massive des smartphones (même dans les zones rurales) et une répression féroce contre les commerçants qui refusaient les paiements digitaux. Autant dire que le modèle n’est pas exportable tel quel.
Le Kenya : le mobile banking comme arme anti-pauvreté
Si la Suède et la Chine ont adopté le sans-cash par choix, le Kenya l’a fait par nécessité. Avec M-Pesa, ce système de paiement par mobile lancé en 2007, le pays a sauté l’étape des cartes bancaires pour passer directement au téléphone. Aujourd’hui, 96% des Kenyans de plus de 15 ans utilisent M-Pesa, et 70% des transactions se font via ce canal. Le cash ? Il a presque disparu des villes, et recule même dans les campagnes.
Le plus frappant, c’est que M-Pesa a été conçu pour les non-bancarisés. Pas de compte en banque ? Pas de problème. Il suffit d’un téléphone basique et d’un réseau mobile pour envoyer de l’argent, payer ses factures, ou même souscrire à une micro-assurance. Résultat : le Kenya est devenu un cas d’école en matière d’inclusion financière. Sauf que… là encore, le 100% sans espèces n’est pas pour demain. Dans les zones reculées, où le réseau est capricieux, le cash reste roi. Et puis, il y a cette question qui fâche : M-Pesa est-il vraiment un outil d’émancipation, ou juste une nouvelle forme de dépendance à un monopole privé ?
Pourquoi aucun pays n’atteindra jamais le 100% sans cash (et pourquoi c’est une bonne chose)
Alors, pourquoi cette obsession du 100% ? Pourquoi vouloir à tout prix éliminer les derniers billets, les dernières pièces, comme si leur simple existence était une insulte à la modernité ? La réponse tient en trois mots : idéologie, économie, et résistance humaine.
Le cash, ce mal-aimé qui résiste
D’abord, il y a l’argument économique. Les banques centrales adorent le cashless : moins de billets à imprimer, moins de fraudes, plus de traçabilité. Sauf que le cash a un avantage que personne ne veut vraiment admettre : il est gratuit. Pas de frais de transaction, pas de dépendance à un tiers, pas de risque de panne. En 2022, une étude de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) a montré que les pays où le cash reste dominant ont des coûts de transaction bien inférieurs à ceux des pays 100% digitaux. Autrement dit, le sans-cash, ça coûte cher. Et ce sont les consommateurs qui paient la note, via des frais bancaires ou des commissions sur les paiements.
Ensuite, il y a la question de la liberté. Le cash, c’est l’anonymat. Pas de trace, pas de surveillance, pas de risque que votre banque bloque votre compte parce que vous avez acheté un livre "suspect". En Suède, certains citoyens ont commencé à thésauriser des billets par peur d’un monde où chaque dépense serait scrutée. Un comble : le pays le plus transparent d’Europe voit ses habitants se méfier de cette transparence. Et si le vrai luxe, au XXIe siècle, c’était de pouvoir payer sans que personne ne sache quoi ?
L’inclusion, ce gros mot du cashless
Le plus gros problème du sans-cash, c’est qu’il exclut. Pas par malveillance, mais par design. Les personnes âgées, les sans-abri, les migrants, les illettrés numériques… tous ceux qui ne peuvent pas (ou ne veulent pas) utiliser un smartphone ou une carte bancaire se retrouvent de facto exclus du système. En 2023, une enquête de la Commission européenne a révélé que 13% des Européens n’avaient pas accès aux services bancaires de base. Treize pour cent. Soit 60 millions de personnes. Autant dire que le cashless, pour eux, c’est une condamnation à l’exclusion.
Et puis, il y a les imprévus. Une panne de réseau, une cyberattaque, une coupure d’électricité… Dans un monde 100% digital, ces incidents deviennent des catastrophes. En 2021, une panne chez Visa a paralysé une partie de l’Europe pendant plusieurs heures. Les clients se sont retrouvés coincés dans les magasins, incapables de payer. Le cash, lui, ne tombe jamais en panne. C’est bête, mais c’est comme ça.
Les alternatives hybrides : et si la solution était entre les deux ?
Plutôt que de chercher à tout prix à éliminer le cash, certains pays misent sur des modèles hybrides, où les espèces coexistent avec les paiements digitaux. L’idée ? Ne pas laisser de côté ceux qui ne peuvent (ou ne veulent) pas suivre la course à la dématérialisation.
Le modèle indien : le cash et le digital main dans la main
L’Inde est un cas fascinant. En 2016, le gouvernement a lancé une démonétisation brutale, retirant du jour au lendemain 86% des billets en circulation. L’objectif ? Pousser les Indiens vers les paiements digitaux. Résultat : un chaos monétaire sans précédent, mais aussi une adoption massive d’UPI, le système de paiement instantané local. Aujourd’hui, l’Inde est à la fois le pays où le cash reste dominant (70% des transactions en volume) et celui où les paiements digitaux explosent (+50% par an). Comment ? En acceptant que les deux coexistent.
Les petits commerçants continuent d’accepter les espèces, tandis que les grandes enseignes poussent le digital. Les ruraux utilisent encore des billets, mais les urbains paient tout via leur téléphone. Et ça marche. Mieux : ça évite les fractures sociales. Le gouvernement indien a compris une chose : le cashless ne doit pas être une obligation, mais une option. Une leçon que beaucoup feraient bien de retenir.
Le Japon : le pays où le cash refuse de mourir
Au Japon, le cashless est une bataille perdue d’avance. Malgré les incitations gouvernementales, malgré les campagnes de sensibilisation, malgré les subventions pour les commerçants qui acceptent les cartes… 70% des transactions se font encore en espèces. Pourquoi ? Parce que les Japonais aiment leurs billets. Ils les trouvent pratiques, hygiéniques, et surtout, rassurants. Dans un pays où la confiance dans les institutions est élevée, mais où la méfiance envers le numérique reste forte, le cash a encore de beaux jours devant lui.
Et puis, il y a cette particularité culturelle : au Japon, on paie souvent en liquide pour éviter les traces. Les cadeaux, les pourboires, les petits arrangements entre amis… tout ça se règle en cash. Autant dire que le gouvernement a beau pousser le sans-cash, il se heurte à un mur. Résultat : le Japon a adopté une approche pragmatique. Les espèces restent, mais les paiements digitaux progressent lentement, sans forcer personne. Un modèle de patience, en somme.
Les idées reçues sur le sans-cash (et pourquoi elles sont fausses)
Autour du cashless, les mythes sont légion. Petit démontage des plus tenaces.
"Le sans-cash, c’est plus sûr"
Faux. Ou du moins, pas toujours. Oui, les paiements digitaux réduisent les vols à la tire et les braquages de banques. Mais ils ouvrent la porte à d’autres types de fraudes : phishing, piratage de comptes, usurpation d’identité… En 2022, les fraudes aux paiements digitaux ont coûté 32 milliards de dollars dans le monde, selon Nilson Report. Et contrairement au cash, où une fois volé, l’argent est perdu, les fraudes digitales peuvent souvent être contestées. Sauf que… les banques ne remboursent pas toujours. En Suède, 15% des victimes de fraudes digitales n’ont jamais récupéré leur argent. Alors, plus sûr ? Pas si simple.
"Le sans-cash, c’est bon pour l’environnement"
Là encore, c’est plus compliqué. Certes, moins de billets imprimés, c’est moins d’arbres coupés et moins de transports de fonds. Mais les data centers qui gèrent les transactions digitales consomment une énergie folle. En 2023, une étude de l’Université de Lancaster a estimé que le Bitcoin à lui seul consommait autant d’électricité que la Suède. Et les paiements par carte ou mobile ne sont pas en reste : chaque transaction génère une empreinte carbone. Alors, oui, le cashless peut être écologique… à condition que l’électricité utilisée soit verte. Ce qui n’est pas toujours le cas.
"Le sans-cash, c’est l’avenir, point final"
Si seulement. Le problème, c’est que l’avenir n’est pas écrit. Certains pays reculent même sur le cashless. Aux États-Unis, par exemple, plusieurs États ont adopté des lois obligeant les commerçants à accepter les espèces, après des plaintes de consommateurs exclus. En Allemagne, où le cash reste roi (75% des transactions), le gouvernement a renoncé à toute mesure coercitive. Et en France, malgré les incitations, 50% des Français utilisent encore régulièrement des billets. Autant dire que le sans-cash intégral, c’est un peu comme la voiture autonome : tout le monde en parle, mais personne ne sait quand (ni si) ça arrivera.
Questions fréquentes : tout ce que vous n’osez pas demander sur le sans-cash
Un pays peut-il vraiment interdire le cash ?
Techniquement, oui. Légalement, c’est plus compliqué. En Europe, la Cour de justice de l’UE a rappelé en 2021 que les États ne pouvaient pas interdire purement et simplement les espèces, car cela porterait atteinte au droit des consommateurs. Aux États-Unis, plusieurs villes ont tenté d’interdire le cash dans certains commerces, mais ces mesures ont été jugées discriminatoires. Bref, interdire le cash, c’est possible… mais politiquement explosif.
Quels sont les pays les plus avancés en matière de cashless ?
Le podium est clair : Suède (90% de transactions digitales), Norvège (88%), et Danemark (85%). Mais attention, ces chiffres cachent des réalités différentes. En Suède, le cashless est poussé par les banques et les consommateurs. En Norvège, c’est une conséquence indirecte de la fiscalité. Et au Danemark, c’est une habitude culturelle. Dans tous les cas, aucun de ces pays n’a franchi le cap des 100%.
Le sans-cash favorise-t-il l’économie souterraine ?
Oui et non. D’un côté, le cashless réduit les transactions non déclarées en espèces. De l’autre, il en crée de nouvelles, via des cryptomonnaies ou des systèmes parallèles. En Chine, par exemple, le gouvernement a dû sévir contre les "paiements fantômes" (des transactions hors système). Aux États-Unis, les fraudes aux cartes de crédit ont explosé avec le cashless. Bref, le sans-cash ne supprime pas l’économie souterraine : il la déplace.
Comment faire si je veux vivre sans cash ?
C’est possible, mais pas partout. En Suède, en Norvège ou en Chine, vous pouvez facilement vous passer de billets. Ailleurs, c’est plus compliqué. Voici quelques conseils si vous voulez tenter l’expérience : - Ouvrez un compte dans une banque 100% digitale (comme Revolut ou N26). - Téléchargez une appli de paiement mobile (Apple Pay, Google Pay, ou une solution locale comme Swish ou M-Pesa). - Prévoyez toujours une solution de secours (une carte de crédit ou un peu de cash, au cas où). - Renseignez-vous sur les commerces qui acceptent les paiements digitaux (certains affichent un logo "Cashless" ou "Card only"). Et surtout, soyez patient : même dans les pays les plus avancés, vous tomberez toujours sur un vieux monsieur qui ne jure que par ses billets.
Verdict : le cashless intégral, une utopie ou une dystopie ?
Alors, faut-il y croire, à ce monde 100% sans espèces ? La réponse est nuancée. D’un côté, le cashless offre des avantages indéniables : rapidité, traçabilité, réduction des coûts pour les commerçants. De l’autre, il crée des exclusions, des dépendances, et des risques systémiques. Le vrai défi, ce n’est pas d’éliminer le cash, mais de trouver un équilibre. Un monde où ceux qui veulent payer en digital peuvent le faire, et où ceux qui préfèrent les billets ne sont pas laissés sur le bord de la route.
La Suède l’a compris, à ses dépens. Après avoir poussé trop fort, trop vite, le pays a dû faire machine arrière. Aujourd’hui, les Suédois continuent de digitaliser leur économie, mais sans forcer personne. Et c’est peut-être ça, la vraie leçon : le cashless ne doit pas être une révolution, mais une évolution. Une évolution lente, inclusive, et surtout, réversible. Parce qu’au fond, le jour où plus un seul billet ne circule, ce ne sera pas forcément une victoire. Ce sera peut-être le signe que quelque chose s’est brisé.
Et vous, seriez-vous prêt à vivre dans un monde sans cash ?
