Derrière le mythe du coffre-fort : pourquoi la Suisse trône en haut du classement ?
On s'imagine souvent le citoyen helvète assis sur une montagne d'or, mais la réalité comptable est tout autre. Le truc c'est que le système fiscal suisse encourage activement les particuliers à ne jamais rembourser totalement leur prêt immobilier. Contrairement à la France où l'on cherche à solder son crédit au plus vite, les Suisses conservent des dettes hypothécaires massives pour déduire les intérêts de leurs revenus imposables. C'est une stratégie de gestion de fortune, pas un signe de pauvreté. Reste que, sur le papier, le montant moyen par tête frise les 150 000 francs suisses. Vertigineux ? Sans doute, mais ce passif est compensé par un actif financier (épargne, actions, retraites) qui place ces mêmes ménages parmi les plus riches de la planète.
Le rôle central de la valeur immobilière et des taux bas
Pendant des années, l'argent a coulé à flots avec des taux d'intérêt frôlant le zéro, voire tombant en territoire négatif. Résultat : les prix de l'immobilier ont explosé dans des villes comme Genève ou Zurich, forçant les acheteurs à s'endetter sur des durées s'étalant parfois sur deux générations. Mais attention, là où ça coince, c'est que cette dette est devenue structurelle. On n'achète plus une maison pour la posséder, on loue l'argent à la banque indéfiniment. Est-ce viable à long terme si le marché se retourne brusquement ? Les experts du FMI s'inquiètent régulièrement de cette bulle, mais le marché suisse semble pour l'instant aussi solide que ses bunkers de montagne.
La Corée du Sud et le piège du crédit à la consommation frénétique
Si la Suisse gère sa dette par confort fiscal, la Corée du Sud représente l'autre versant, celui de l'angoisse sociale. Le peuple le plus endetté au monde en termes de croissance rapide de la dette est sans conteste celui de la péninsule sud-coréenne. Ici, le ratio de la dette des ménages par rapport au PIB a franchi la barre symbolique des 100 % récemment. Les jeunes urbains s'endettent pour tout : le dernier smartphone, le mariage fastueux dans un hôtel de Séoul, et surtout, les cours de soutien scolaire privés (hagwons) pour leurs enfants. On est loin du compte de l'investissement immobilier rationnel. C'est une course à l'échalote pour maintenir un statut social dans une société ultra-compétitive.
Le shadow banking et les prêts non bancaires
Le danger à Séoul ne vient pas seulement des banques traditionnelles. Une part énorme du crédit transite par des institutions financières non bancaires, ce qu'on appelle le shadow banking. Or, les taux y sont nettement plus élevés, ce qui crée un effet boule de neige pour les foyers les plus fragiles. Autant le dire clairement : une hausse brutale des taux d'intérêt par la Banque de Corée pourrait transformer ce qui est aujourd'hui une charge lourde en une catastrophe sociale sans précédent. C'est d'ailleurs ce climat de pression financière qui est souvent cité pour expliquer le taux de natalité le plus bas au monde. On ne fait plus d'enfants quand on doit déjà rembourser sa propre survie sociale.
L'immobilier coréen et le système unique du Jeonse
Il existe un mécanisme financier propre à la Corée du Sud appelé le Jeonse. Au lieu de payer un loyer mensuel, le locataire verse une caution massive (souvent 60 % à 80 % de la valeur du bien) au propriétaire, qui la place et récupère les intérêts. À la fin du bail, le locataire récupère l'intégralité de sa mise. Sauf que, pour réunir cette somme colossale, les locataires contractent des prêts bancaires spécifiques. Cette particularité gonfle artificiellement les statistiques de la dette des ménages et rend le système extrêmement sensible aux fluctuations du marché locatif. Si les prix baissent, le propriétaire ne peut plus rembourser le locataire, et c'est tout l'édifice qui s'écroule.
Le Canada et l'Australie : les géants de l'immobilier anglo-saxon
Regardons maintenant du côté du Commonwealth. Le Canada et l'Australie partagent des trajectoires presque identiques. Dans ces deux pays, l'endettement a été dopé par une immigration massive et une pénurie chronique de logements dans les grandes métropoles comme Toronto, Vancouver, Sydney ou Melbourne. Le ratio de la dette sur le revenu disponible y dépasse souvent les 170 %. C'est énorme. On n'y pense pas assez, mais cela signifie que pour chaque dollar gagné, le citoyen moyen doit près de deux dollars à sa banque. La hausse des prix est telle que devenir propriétaire est devenu un sport de combat financier, souvent soutenu par la banque de papa-maman, ce qui déplace la dette d'une génération à l'autre.
La vulnérabilité des taux variables
Là où la situation canadienne devient périlleuse, c'est dans la prédominance des taux variables ou des renégociations de taux tous les cinq ans. Contrairement aux États-Unis où le taux fixe sur 30 ans est la norme, le Canadien moyen voit ses mensualités bondir dès que la banque centrale tousse. Mais le gouvernement ne peut pas laisser le marché s'effondrer car l'immobilier représente une part trop importante de la croissance nationale. C'est un cercle vicieux. On soutient les prix pour éviter la faillite des banques, ce qui oblige les nouveaux entrants à s'endetter encore plus. Bref, une fuite en avant qui fait du Canada un candidat sérieux au titre de pays le plus fragile face au risque de crédit.
Faut-il comparer la dette publique et la dette privée ?
Il est indispensable de faire la distinction entre l'État et le citoyen. Si l'on demande qui est le peuple le plus endetté au monde en incluant la part de la dette publique qui pèse sur chaque tête, le Japon reprend la tête du peloton. Avec une dette publique dépassant les 250 % de son PIB, chaque Japonais naît avec une dette virtuelle de plusieurs dizaines de milliers d'euros. Mais paradoxalement, les ménages japonais sont des épargnants acharnés. À ceci près que l'État japonais doit l'essentiel de sa dette à ses propres citoyens. C'est une dette en famille, ce qui change radicalement la donne par rapport à un pays qui dépend de créanciers étrangers.
L'illusion des chiffres bruts
Honnêtement, c'est flou quand on mélange tout. Une dette de 100 000 euros avec un salaire de 10 000 euros par mois n'a rien à voir avec une dette de 10 000 euros pour quelqu'un qui survit avec le minimum vital. C'est pourquoi le ratio dette/revenu est bien plus parlant que le montant brut. Les Danois, par exemple, affichent des niveaux d'endettement records, mais ils possèdent également des fonds de pension extrêmement bien dotés. (Il faut toujours regarder ce qu'il y a dans le portefeuille d'en face avant de crier au loup). La question n'est donc pas seulement de savoir qui doit le plus, mais qui est capable de tenir le choc si l'économie mondiale ralentit demain matin.
