Car derrière ces pourcentages se cachent des réalités économiques radicalement différentes, des structures de financement qui n'ont rien à voir et des trajectoires politiques qui divergent. On a souvent l'image d'une France dépensière et d'une Albion rigoureuse, mais la réalité est bien plus nuancée, et franchement, un peu plus inquiétante pour tout le monde.
Les chiffres bruts : un match très serré qui ne dit pas tout
Quand on parle de dette, le premier réflexe, c'est de sortir la calculatrice et de diviser le montant total de la dette par la richesse produite par le pays, le fameux PIB. C'est la norme internationale, celle utilisée par l'Union Européenne et le FMI pour comparer les pommes et les poires, ou plutôt les baguettes et les fish and chips.
Dette publique vs PIB : le grand écart se resserre
Longtemps, la France a été montrée du doigt. Pendant des décennies, elle a creusé l'écart avec ses voisins, accumulant des déficits année après année sans jamais vraiment réussir à inverser la tendance. Résultat : en 2023, la dette publique française avoisinait les 110,6 % du PIB. Un chiffre rond, un seuil psychologique franchi il y a belle lurette.
Mais regardons de l'autre côté de la Manche. Le Royaume-Uni, souvent cité en exemple de rigueur budgétaire par les libéraux, a vu sa dette exploser. Entre la crise financière de 2008, le choc du Covid et les turbulences post-Brexit, la dette britannique a fait un bond spectaculaire. Elle se situe désormais aux alentours de 98 à 100 % du PIB selon les méthodes de calcul (la dette nette ou la dette brute Maastricht). La différence ? Elle est devenue marginale. On parle désormais d'écart de quelques points, ce qui, à l'échelle d'une économie nationale, c'est du bruit statistique.
La dette brute en valeur absolue : le poids du gigantisme
Pourtant, si l'on sort des pourcentages pour regarder les montants réels, la donne change. L'économie britannique est légèrement plus petite que l'économie française en termes de PIB nominal récent, mais la masse de dette reste colossale des deux côtés. On parle de plusieurs milliers de milliards d'euros (ou de livres sterling converties).
C'est là que le bât blesse. Peu importe le ratio, c'est le service de la dette, c'est-à-dire les intérêts que l'État doit payer chaque année, qui pèse sur le budget. Et là, la France commence à souffrir. Avec une dette plus élevée en volume absolu et des taux qui remontent, la facture des intérêts explose, dépassant parfois le budget de l'Éducation nationale. C'est un cercle vicieux : on emprunte pour payer les intérêts des anciens emprunts.
Je trouve ça vertigineux. On a atteint un point de non-retour où la dette n'est plus un outil de financement de l'investissement, mais une charge structurelle qui bouffe les marges de manœuvre futures. Et c'est précisément là que la comparaison avec le Royaume-Uni devient intéressante, car Londres semble, pour l'instant, mieux armé pour absorber ce choc.
Pourquoi la dette française inquiète plus les marchés financiers
Si les chiffres sont proches, pourquoi entend-on toujours plus de critiques sur la dette française ? Pourquoi les agences de notation regardent Paris avec plus de méfiance que Londres ? La réponse ne tient pas dans le montant, mais dans la dynamique.
La structure de la dette : une vulnérabilité cachée
Le problème français, c'est la régularité du déficit. Depuis 1993, la France n'a quasiment jamais respecté les critères de Maastricht (3 % de déficit max). C'est une habitude, presque une culture budgétaire. Les marchés détestent l'imprévisibilité, mais ils détestent encore plus la certitude d'un dérapage contrôlé. On sait que la France va dépenser plus qu'elle ne gagne, et on sait qu'elle va devoir emprunter pour combler le trou.
Au contraire, le Royaume-Uni, malgré ses soubresauts, a montré par le passé une capacité plus forte à revenir à l'équilibre, ou du moins à réduire ses déficits plus vite en période de croissance. Sauf que, attention, cette réputation a pris un coup avec le mini-budget de Liz Truss en 2022 qui a fait s'effondrer la livre. Mais structurellement, le système fiscal britannique et la flexibilité de son économie lui permettent des ajustements plus brutaux, plus rapides, que le modèle social français ne peut pas se permettre.
C'est un peu comme comparer deux nageurs. L'un (la France) nage avec un poids aux chevilles qu'il refuse d'enlever, avançant lentement mais sûrement vers l'épuisement. L'autre (le Royaume-Uni) a enlevé le poids mais nage dans une mer plus agitée, avec des courants imprévisibles (le Brexit). Qui va se noyer en premier ? Difficile à dire, mais le nageur français semble plus essoufflé sur la durée.
Le déficit chronique : l'aveu d'impuissance
Il faut être honnête : la France a un problème de dépenses publiques. Elles représentent près de 58 % du PIB, l'un des taux les plus élevés au monde. Le Royaume-Uni est plus bas, autour de 45-47 %. Cet écart de plus de 10 points de PIB, c'est énorme. C'est la différence entre un État providence ultra-développé et un État plus libéral.
Quand la croissance est forte, cet écart ne se voit pas trop. Mais quand la croissance faiblit, comme c'est le cas actuellement en zone euro, la France se retrouve coincée. Elle ne peut pas facilement couper dans ses dépenses (les retraites, la santé, l'éducation sont des sujets tabous électoralement) et elle ne peut pas non plus augmenter massivement les impôts sans étouffer l'activité. Résultat : elle emprunte. Encore et encore.
Et c'est là que je reste convaincu que la comparaison est biaisée. On compare la dette de la France, qui finance un modèle social lourd, à celle du Royaume-Uni, qui finance un modèle différent. Dire que la France est "plus endettée" sans préciser "pour financer quoi", c'est manquer le coche. Cela dit, financer un modèle social avec de la dette, c'est comme acheter une maison de luxe avec une carte de crédit à taux variable. Ça peut fonctionner un temps, mais le jour où les taux montent, ça fait très mal.
Le Royaume-Uni : une gestion différente, pas forcément meilleure
Il serait trop facile de peindre le Royaume-Uni en modèle de vertu. La réalité est plus sombre. Si leur ratio dette/PIB est légèrement inférieur, leur trajectoire récente est inquiétante, et leur contexte géopolitique ajoute une couche de complexité que la France n'a pas.
L'impact du Brexit sur la soutenabilité de la dette
Le Brexit a coûté cher. Très cher. En réduisant la croissance potentielle du Royaume-Uni, il a mécaniquement augmenté le ratio dette/PIB, même sans emprunter un sou de plus. Moins de croissance signifie un dénominateur plus petit dans la fraction, donc un ratio plus grand. Les estimations varient, mais beaucoup d'économistes s'accordent à dire que le Brexit a alourdi la dette britannique de plusieurs points de pourcentage à long terme.
De plus, la sortie de l'Union Européenne a compliqué les échanges commerciaux, augmenté les coûts pour les entreprises et créé des incertitudes qui freinent l'investissement privé. Une économie qui investit moins croît moins vite. Et une économie qui croît moins vite a plus de mal à rembourser sa dette. C'est mathématique. La France, elle, reste au cœur du marché unique, protégée par la BCE (Banque Centrale Européenne), ce qui lui offre un filet de sécurité que Londres a volontairement coupé.
La spécificité de la dette britannique et l'inflation
Un autre élément souvent oublié : l'inflation. Le Royaume-Uni a connu une inflation plus élevée et plus persistante que la zone euro récemment. Paradoxalement, une inflation élevée peut aider à "diluer" la dette. Si les prix et les salaires augmentent, le PIB nominal augmente, et le ratio dette/PIB baisse mécaniquement, même si le montant de la dette en livres sterling reste le même.
C'est une forme de défaut de paiement déguisé, mais ça fonctionne pour alléger le fardeau réel. La France, avec une inflation plus maîtrisée (grâce au bouclier tarifaire et à la régulation des loyers, entre autres), n'a pas bénéficié de cet effet "gomme magique" aussi fortement. Donc, en valeur réelle, la dette britannique s'érode peut-être plus vite que la française, ce qui fausse encore la comparaison.
Mais attention, cette inflation a un coût : elle oblige la Banque d'Angleterre à maintenir des taux d'intérêt élevés plus longtemps, ce qui renchérit le coût des nouveaux emprunts. C'est un jeu dangereux. Si la croissance ne suit pas le rythme des taux, le service de la dette devient insoutenable. On a frôlé la catastrophe avec les "gilts" (les obligations d'État britanniques) en septembre 2022. Autant le dire clairement : la stabilité financière du Royaume-Uni est plus fragile qu'il n'y paraît.
Ce que les ratios ne vous disent pas : la maturité et le coût
Regarder seulement le stock de dette, c'est comme regarder le solde de son compte en banque sans regarder la date de remboursement de son crédit immobilier. La structure de la dette compte autant que son montant.
La maturité de la dette : le temps est-il un allié ?
La France a une chance : elle emprunte sur des durées très longues. L'Agence France Trésor (AFT) est une machine de guerre qui place de la dette à 10, 20, 30 ans, voire 50 ans. Cela signifie que la France n'a pas besoin de refinancer toute sa dette chaque année. Elle est protégée contre une hausse brutale des taux à court terme.
Le Royaume-Uni, lui, a une structure de dette un peu différente, avec une part plus importante de dette à court terme ou indexée sur l'inflation (les "index-linked gilts"). Quand l'inflation explose, le coût de cette dette explose aussi. C'est un risque majeur. La France, avec sa dette à taux fixe et longue durée, a verrouillé ses coûts d'emprunt passés. C'est un avantage stratégique énorme dont on parle trop peu.
Le coût du service de la dette : qui paie la note ?
C'est le chiffre qui fâche. En 2023 et 2024, le coût de la dette est devenu le premier ou le deuxième poste de dépenses de l'État français, devant ou juste derrière le budget de la Défense ou de l'Enseignement. On parle de 50 milliards d'euros d'intérêts à payer par an. C'est de l'argent brûlé. Il ne finance ni une école, ni un hôpital, ni une route. Il part simplement dans les poches des investisseurs qui ont prêté de l'argent hier.
Au Royaume-Uni, la situation est similaire mais la réaction politique est différente. Les gouvernements britanniques successifs ont tendance à couper plus vite dans les dépenses publiques (austérité) pour rassurer les marchés et faire baisser les taux. En France, la résistance sociale est plus forte, ce qui oblige l'État à continuer d'emprunter pour maintenir le niveau de service public, alimentant ainsi la machine à dette. C'est un choix de société, pas juste une erreur de gestion.
Et c'est précisément là que je trouve le débat souvent mal posé. On demande à la France de faire comme le Royaume-Uni, mais est-ce que les Français accepteraient le niveau de services publics britanniques ? Probablement pas. La dette française est, en partie, le prix payé pour un consensus social différent. Est-ce un prix trop cher ? C'est la vraie question.
Les idées reçues qui faussent le débat sur l'endettement
Il circule beaucoup de bêtises sur ce sujet. Des affirmations tranchées qui ne résistent pas à l'analyse des données. Démêlons le vrai du faux.
"La France est le cancre de l'Europe"
C'est faux. Certes, la France est au-dessus de la moyenne de la zone euro (autour de 90 %). Mais elle est loin derrière la Grèce (plus de 160 %), l'Italie (plus de 140 %) ou même l'Espagne et le Portugal qui ont fait des efforts considérables. La France n'est pas la dernière de la classe, elle est dans le peloton de tête des mauvais élèves, si l'on peut dire. Comparée à l'Allemagne, oui, elle fait moins bien. Mais l'Allemagne est un cas à part, avec une culture de l'équilibre budgaire quasi religieuse (le "Schwarze Null") et une économie exportatrice ultra-puissante.
"L'Angleterre gère comme un père de famille"
Cette image d'Épinal est dépassée. Le Royaume-Uni a connu des déficits massifs lors de la crise de 2008 et du Covid. Sa dette a doublé en dix ans. L'idée d'une gestion de "bon père de famille" est un mythe politique. La différence, c'est que le Royaume-Uni a une banque centrale (la Bank of England) et une monnaie (la Livre) qui réagissent parfois de manière plus agressive pour soutenir l'économie, quitte à laisser filer l'inflation ou la dépréciation de la monnaie. La France, elle, est dans le carcan de l'Euro. Elle ne peut pas dévaluer. Elle doit faire de la "dévaluation interne" (baisser les coûts), ce qui est socialement douloureux et politiquement difficile.
Questions fréquentes sur la dette des deux pays
Qui a la meilleure note de crédit ?
Historiquement, le Royaume-Uni avait une meilleure note (AAA chez certaines agences) que la France (AA). Mais l'écart s'est réduit. Depuis les turbulences politiques britanniques de 2022, la crédibilité de Londres a été ébranlée. Aujourd'hui, les deux pays sont surveillés de très près. La France garde l'avantage de la stabilité institutionnelle au sein de l'UE, tandis que le Royaume-Uni lutte pour prouver sa viabilité économique post-Brexit.
La dette française est-elle détenue par des étrangers ?
Oui, une grande partie. Environ 50 % de la dette française est détenue par des investisseurs non-résidents. C'est à la fois une force (cela montre la confiance des marchés internationaux) et une faiblesse (en cas de crise de confiance, les capitaux peuvent fuir rapidement). Le Royaume-Uni dépend aussi beaucoup des investisseurs étrangers, mais la Livre Sterling étant une monnaie de réserve mondiale, la demande reste structurellement forte.
Peut-on rembourser un jour cette dette ?
Honnêtement, c'est flou. Les États ne remboursent rarement leur dette en totalité comme un particulier. Ils la "roulent" : ils empruntent pour rembourser les échéances arrivées à terme. L'objectif n'est pas le remboursement intégral, mais la soutenabilité : que le coût de la dette reste inférieur à la croissance économique. Si le PIB croît plus vite que la dette, le ratio baisse. C'est la seule issue réaliste pour la France comme pour le Royaume-Uni.
Verdict : Qui gagne le match de la dette ?
Alors, la France est-elle plus endettée que le Royaume-Uni ? Sur le papier, oui, très légèrement. Dans la réalité, c'est un match nul technique avec des styles de jeu opposés.
La France a choisi de maintenir un haut niveau de protection sociale et de services publics, financé par la dette, en pariant sur une croissance future qui tarde à venir. C'est un pari risqué, mais assumé. Le Royaume-Uni a choisi une voie plus libérale, avec moins de dépenses publiques, mais il s'est tiré une balle dans le pied avec le Brexit, réduisant son potentiel de croissance et augmentant ses risques financiers.
Je reste convaincu que le vrai danger n'est pas le niveau de la dette en soi, mais l'absence de stratégie de sortie. Des deux côtés de la Manche, les politiques semblent incapables de proposer un plan crédible pour réduire les déficits structurels sans provoquer de révoltes sociales ou de récessions. On avance à vue, en espérant que la croissance reviendra sauver la mise.
Mais attention, la patience des marchés a des limites. Si les taux d'intérêt restent hauts durablement, le coût de la dette deviendra insupportable pour les deux pays. La France devra alors faire des choix douloureux sur son modèle social. Le Royaume-Uni devra prouver que le Brexit peut enfin porter ses fruits économiques. Dans cette course de fond, ce n'est pas celui qui a le moins de dette qui gagnera, mais celui qui saura retrouver de la croissance. Et pour l'instant, on est loin du compte des deux côtés.
