Le visage, cette porte d'entrée oubliée vers le sens de faire bonne chère
Au XIIe siècle, si vous disiez à quelqu'un qu'il affichait une "belle chère", vous ne parliez pas de son embonpoint. Pas du tout. On est loin du compte. On désignait simplement son visage, sa physionomie, son air. Le terme vient du grec "kara" (la tête), passé par le latin "cara" (le visage). À cette époque, la "chère" était le miroir de l’âme, le support physique de l’accueil. Faire bonne chère à quelqu'un, c'était littéralement lui montrer un visage serein, souriant, ouvert. Or, l'hospitalité médiévale étant ce qu'elle était, on ne se contentait pas de sourires polis. On recevait. On partageait. On nourrissait. Reste que l’accent était mis sur l’intention morale avant la réalité matérielle. C'est là que le glissement sémantique s’opère doucement, presque en traître.
Une question de réception avant d'être une affaire de digestion
Honnêtement, c'est flou pour beaucoup, mais la transition s'est faite par métonymie. Comme un bon accueil s'accompagnait systématiquement d'un repas de qualité, le contenant (le visage de l'hôte) a fini par être confondu avec le contenu (le chapon et le vin). Dès le XIVe siècle, on commence à percevoir cette dualité. Mais attention, le sens premier résiste. Dans les textes de l'époque, on peut lire qu'un homme "fait bonne chère" alors même qu'il est seul, simplement parce qu'il a l'air content. Étonnant ? Pas tant que ça. On n'y pense pas assez, mais notre langue est truffée de ces déplacements où l'émotion finit par désigner l'objet qui la provoque. Imaginez un instant : vers 1350, offrir un bon visage à ses invités représentait 100% de la politesse, bien avant que la liste des ingrédients ne devienne le critère numéro un de la réussite sociale.
La dérive gastronomique : quand le ventre prend le dessus sur la mine
Le tournant se précise vraiment aux alentours du XVIe siècle. C’est à cette période que faire bonne chère bascule définitivement dans la sémantique du plaisir de la table. Pourquoi ce changement radical ? La Renaissance apporte une culture de l'ostentation et du luxe alimentaire qui redéfinit les codes de l'hospitalité. Le visage de l'hôte s'efface derrière l'abondance des mets. À cette époque, la dépense moyenne pour un banquet aristocratique pouvait atteindre des sommets, représentant parfois 30% du budget annuel d'une maison noble. Résultat : on ne regarde plus les yeux de celui qui invite, on scrute le gras de la viande et la finesse des épices. C'est là où ça coince pour les puristes de la langue : le mot "chère" s'est peu à peu figé dans cette acception culinaire, oubliant ses racines anatomiques.
L'influence de la littérature et des mœurs de cour
La littérature n'a rien arrangé. De Rabelais à Molière, les auteurs se sont emparés de la formule pour décrire des scènes de ripaille. Quand Pantagruel décide de faire bonne chère, il ne s'agit plus de sourire à la cantonade, mais d'ingurgiter des quantités astronomiques de victuailles. Et c’est précisément là que l'expression gagne ses galons d'immortalité. Elle devient synonyme de gastronomie. À ceci près que, dans l'esprit populaire, le mot "chère" a commencé à être confondu avec la "chair" (la viande). Cette confusion homophonique a scellé le destin de l'expression. Je pense d'ailleurs que sans cette proximité sonore entre la "chère" (le visage) et la "chair" (le muscle), l'expression aurait probablement disparu ou conservé son sens archaïque. On a ici un cas d'école où l'oreille a dicté sa loi au dictionnaire.
Le lexique de la goinfrerie face à la noblesse de l'accueil
Il faut bien comprendre que faire bonne chère n'est pas synonyme de s'empiffrer. Il reste une trace de cette distinction sociale et morale du Moyen-Âge. On est dans la nuance. Là où "se goinfrer" évoque une bestialité crasse, faire bonne chère conserve une aura de distinction, un souvenir de cette époque où l'accueil était un art libéral. On estime que plus de 60% des expressions françaises liées à la nourriture ont une origine liée à la classe sociale. Celle-ci ne fait pas exception. Elle appartient au registre soutenu, presque précieux. Pourtant, ça change la donne quand on réalise que l'on parle de son propre visage à chaque fois que l'on commande un plateau de fruits de mer. Quel paradoxe, non ? Utiliser un mot qui désignait la tête pour parler de ce que l'on met dans son estomac (souvent sans trop réfléchir d'ailleurs).
Une comparaison inattendue avec le "visage" anglais
Pour mieux saisir la singularité française, jetons un œil de l'autre côté de la Manche. En anglais, le mot "cheer" possède la même racine. Sauf que les Anglais ont mieux gardé l'esprit originel. Quand ils disent "Good cheer", ils parlent de bonne humeur, de réconfort ou d'encouragement. Ils n'ont pas fait ce saut périlleux vers la cuisine. Chez eux, l'aspect psychologique prime. En France, nous avons préféré l'assiette. C'est peut-être là le signe d'une obsession nationale pour la table qui remonte à bien plus loin qu'on ne l'imagine. Tandis que l'Anglais cherche à remonter le moral, le Français, lui, cherche à remplir la panse pour obtenir le même résultat. D'où cette divergence : d'un côté la joie mentale, de l'autre le plaisir viscéral. Mais dans les deux cas, l'étymologie nous rappelle que tout part de la face, de cette "cara" latine qui s'illumine devant un ami ou un ragoût bien mijoté.
Les nuances oubliées et les fausses pistes sémantiques
On entend souvent dire que "chère" viendrait de la rareté des aliments, comme dans "cher" ou "cherté". Autant le dire clairement : c'est une erreur totale. Une légende urbaine de linguiste de comptoir. Le coût n'a rien à voir dans l'étymologie de faire bonne chère, même si, par extension, manger bien coûte souvent cher. Cette confusion est d'autant plus tenace que le mot "chère" n'existe plus aujourd'hui que dans cette expression figée ou pour désigner la qualité de la nourriture de manière très formelle. Qui utilise encore "chère" pour parler de son visage ? Personne. À part peut-être quelques médiévistes passionnés lors de colloques obscurs. Mais le mot survit, tel un fossile vivant, dans nos dîners de famille et nos critiques gastronomiques, sans que personne ne se doute que l'on rend hommage à l'os malaire et à l'épiderme.
La psychologie de l'hôte au centre du débat
Mais alors, est-on vraiment sûr de ce sens premier ? Ça divise les spécialistes de la lexicographie sur certains points de détail, mais le consensus est solide sur la racine. Ce qui reste fascinant, c'est la persistance de l'idée de "qualité". On ne fait jamais "mauvaise chère" au sens moderne, l'expression s'emploie presque toujours positivement. Car le visage "mauvais", la "triste chère", était autrefois le signe d'un accueil refusé, d'une porte close. Dans les années 1200, si un aubergiste vous recevait avec une "chère de papier" (un visage pâle ou froid), vous saviez que le repas serait exécrable. Le lien entre l'humeur de celui qui sert et la qualité de ce qui est servi était alors indissociable. De nos jours, un serveur peut être détestable et la cuisine excellente, mais au temps des chevaliers, le sourire était le premier ingrédient du menu. Car, sans la bienveillance du visage, la nourriture n'avait aucun goût.
