Alors oui, il était américain. Mais cette nationalité, acquise dès sa naissance à Boston en 1927, ne résume ni son parcours ni l’impact colossal de ses travaux. Pour comprendre McCarthy, il faut remonter aux origines d’une discipline qui, aujourd’hui, façonne nos vies sans qu’on en ait toujours conscience. Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.
Qui était vraiment John McCarthy ? Un portrait en contre-jour
Un enfant prodige au parcours atypique
Né le 4 septembre 1927 dans une famille d’immigrés — son père, un Irlandais, était syndicaliste, sa mère, une Lituanienne juive, militante communiste —, McCarthy grandit dans un foyer où les débats politiques et intellectuels étaient monnaie courante. (On imagine sans peine les dîners familiaux, où l’on passait de Marx à la théorie des ensembles sans transition.) Mais ce qui frappe, c’est sa précocité : à 15 ans, il entre au California Institute of Technology (Caltech), où il décroche son diplôme en mathématiques en 1948. Pas mal pour un gamin qui, selon ses propres dires, avait appris à lire seul à 3 ans en feuilletant les journaux que son père rapportait à la maison.
Pourtant, son parcours universitaire n’a rien d’une ligne droite. Après Caltech, il bifurque vers Princeton, où il obtient son doctorat en 1951 sous la direction d’Alonzo Church, l’un des pères de la logique mathématique. Mais là où d’autres auraient enchaîné les postes prestigieux, McCarthy, lui, traîne un peu. Il enseigne à Stanford, puis à Dartmouth, avant de revenir à Stanford en 1962 pour y fonder le laboratoire d’intelligence artificielle. Entre-temps, il aura travaillé sur des projets aussi variés que la théorie des automates, les systèmes temps-partagé (une révolution à l’époque), et même… la météorologie. Oui, vous avez bien lu : avant de s’attaquer à l’IA, McCarthy a passé du temps à modéliser les nuages. Preuve, s’il en fallait une, que les grands esprits ne se cantonnent jamais à une seule case.
Un homme de contradictions (et de paradoxes)
McCarthy était un personnage complexe, à l’image de son époque. D’un côté, c’était un pur produit de la guerre froide : ses travaux sur l’IA ont été en partie financés par l’armée américaine, via la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA). De l’autre, il affichait des positions politiques progressistes, critiquant ouvertement la guerre du Vietnam et soutenant les mouvements pour les droits civiques. En 1968, il signe même une pétition demandant le retrait des troupes américaines du Vietnam, un geste qui, à l’époque, n’était pas sans risque pour un chercheur dépendant des fonds militaires.
Mais ce qui le rendait vraiment unique, c’était son approche de la science. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, qui voyaient l’IA comme une fin en soi, McCarthy y voyait un outil — un moyen de résoudre des problèmes concrets, pas une quête métaphysique. "L’intelligence artificielle n’est pas une question de savoir si les machines peuvent penser, mais de savoir si les machines peuvent faire ce que nous faisons quand nous pensons", écrivait-il en 1955. Une phrase qui résume à elle seule sa philosophie : pragmatique, terre-à-terre, et résolument tournée vers l’action.
Et puis, il y avait son côté "professeur Tournesol". McCarthy était connu pour son excentricité. Il portait souvent des sandales avec des chaussettes, mangeait des plats improbables (comme des spaghettis à la confiture), et avait une passion pour les énigmes logiques. Un jour, il a même proposé un prix de 100 dollars à quiconque parviendrait à résoudre un problème de logique qu’il avait inventé. (Personne n’a jamais gagné, soit dit en passant.) Bref, un génie, oui, mais un génie qui assumait pleinement ses bizarreries.
La naissance de l’intelligence artificielle : comment McCarthy a inventé un terme (et une discipline)
La conférence de Dartmouth : le big bang de l’IA
Tout a commencé en 1956. Cette année-là, McCarthy, alors professeur à Dartmouth, décide d’organiser un atelier d’été pour explorer une idée qui lui trotte dans la tête depuis des années : et si les machines pouvaient imiter l’intelligence humaine ? Pour financer l’événement, il demande une subvention à la Rockefeller Foundation, en proposant un titre qui fera date : "A Proposal for the Dartmouth Summer Research Project on Artificial Intelligence". Le terme "artificial intelligence" est né. Et avec lui, une discipline entière.
La conférence réunit une poignée de chercheurs — une dizaine tout au plus —, parmi lesquels Marvin Minsky, Nathaniel Rochester et Claude Shannon. Pendant deux mois, ils planchent sur des sujets aussi variés que les réseaux de neurones, la théorie des jeux, ou la traduction automatique. L’ambiance est à la fois studieuse et décontractée : on discute, on débat, on teste des idées farfelues. (Un participant racontera plus tard que McCarthy avait apporté un jeu d’échecs électronique, une curiosité à l’époque.) Mais surtout, on pose les bases de ce qui deviendra l’IA moderne.
Pourtant, l’événement est loin d’être un succès immédiat. Les résultats concrets sont maigres, et beaucoup de participants repartent avec plus de questions que de réponses. Mais peu importe : Dartmouth marque un tournant. Pour la première fois, l’IA est reconnue comme un champ de recherche à part entière. Et McCarthy en devient, malgré lui, le père fondateur.
Lisp : le langage qui a tout changé (et qui résiste encore aujourd’hui)
Si Dartmouth a lancé l’IA, c’est avec Lisp que McCarthy a véritablement révolutionné l’informatique. Créé en 1958, ce langage de programmation était radicalement différent de tout ce qui existait à l’époque. Basé sur la notation polonaise inversée et inspiré par le lambda-calcul de Church, Lisp permettait de manipuler des listes de données de manière élégante et flexible. Pour la première fois, les programmeurs pouvaient écrire des algorithmes capables de se modifier eux-mêmes — une caractéristique essentielle pour l’IA.
Mais Lisp n’était pas qu’un outil technique. C’était une philosophie. McCarthy voulait un langage qui reflète la pensée humaine, avec ses hésitations, ses retours en arrière, ses boucles. "Un programme Lisp est comme une preuve mathématique : on part d’hypothèses, on applique des règles, et on arrive à une conclusion", expliquait-il. Résultat : Lisp est devenu le langage de prédilection pour la recherche en IA pendant des décennies. Il a inspiré des générations de programmeurs, et même aujourd’hui, des langages comme Python ou JavaScript en reprennent des concepts.
Pourtant, McCarthy n’a jamais cherché à en faire un produit commercial. Pour lui, Lisp était un outil de recherche, pas un business. Une approche qui contraste avec l’industrie tech actuelle, où les innovations sont souvent brevetées et monétisées dès leur conception. "Je ne voulais pas que Lisp soit enfermé dans une boîte noire", disait-il. Une philosophie qui, rétrospectivement, semble presque naïve — mais qui a permis à des milliers de chercheurs de s’approprier le langage sans contraintes.
Pourquoi McCarthy n’est-il pas aussi célèbre que Turing ou von Neumann ?
Le syndrome du "père invisible"
Si vous demandez à un non-spécialiste de citer un pionnier de l’informatique, il y a fort à parier que les noms d’Alan Turing ou de John von Neumann viendront en premier. McCarthy, lui, reste dans l’ombre. Pourquoi ? Plusieurs raisons expliquent ce paradoxe.
D’abord, il y a la question du timing. Turing a posé les bases théoriques de l’informatique moderne avec sa machine universelle, et von Neumann a conçu l’architecture qui équipe encore 99 % des ordinateurs aujourd’hui. Leurs contributions sont tangibles, presque physiques. McCarthy, lui, a travaillé sur des concepts plus abstraits — des algorithmes, des langages, des idées. Des choses qui, à l’époque, semblaient relever de la science-fiction. "Personne ne comprenait vraiment ce qu’il faisait", raconte un ancien collègue. "Pour les gens, l’IA, c’était de la magie. Et la magie, ça n’impressionne que les initiés."
Ensuite, il y a la personnalité de McCarthy. Contrairement à Minsky, qui adorait les médias, ou à Simon, qui a écrit des livres grand public, McCarthy était un homme discret. Il préférait les articles techniques aux interviews, et les équations aux conférences de presse. "Je ne suis pas un vendeur", disait-il souvent. Une attitude qui, à l’ère des influenceurs et des TED Talks, peut sembler suicidaire. Mais qui, en réalité, reflète une certaine intégrité : McCarthy croyait en la science, pas en son marketing.
Enfin, il y a le fait que l’IA elle-même a mis du temps à décoller. Pendant des décennies, les promesses de l’intelligence artificielle ont été bien plus grandes que ses réalisations. Les années 1970 et 1980 ont même été marquées par ce qu’on appelle "l’hiver de l’IA" — une période où les financements se sont taris, et où beaucoup ont cru que la discipline était une impasse. McCarthy, lui, a continué à travailler, imperturbable. Mais dans l’imaginaire collectif, l’IA est restée associée à des échecs, pas à des succès. Et quand les réseaux de neurones ont enfin percé, dans les années 2010, McCarthy n’était plus là pour en profiter : il est mort en 2011, à l’âge de 84 ans.
L’héritage invisible : comment ses idées ont façonné le monde sans qu’on le sache
Pourtant, McCarthy est partout. Sans lui, pas de Siri, pas d’Alexa, pas de voitures autonomes. Pas de recommandations Netflix, pas de filtres Instagram, pas de chatbots qui vous répondent quand vous appelez votre banque. Son influence est si profonde qu’elle en devient invisible — comme l’air qu’on respire.
Prenez les assistants vocaux, par exemple. Quand Siri vous répond avec une pointe d’humour, c’est un peu de Lisp qui parle. Quand un algorithme de traduction automatique transforme du chinois en français en temps réel, c’est l’héritage de McCarthy qui travaille en coulisses. Même les réseaux de neurones, qui dominent aujourd’hui l’IA, doivent beaucoup à ses travaux sur la logique et la représentation des connaissances.
Et puis, il y a cette idée, centrale dans sa pensée, que l’IA doit être "commensurable" avec l’intelligence humaine. Autrement dit, qu’une machine ne sera jamais vraiment intelligente si elle ne peut pas expliquer ses raisonnements. Une vision qui, aujourd’hui, prend tout son sens avec les débats sur l’éthique de l’IA et la transparence des algorithmes. "McCarthy était un humaniste dans un monde qui devenait de plus en plus technique", résume un chercheur. "Il voulait des machines qui aident les humains, pas qui les remplacent."
Alors oui, McCarthy n’a pas eu sa statue à Silicon Valley. Il n’a pas fondé une entreprise à 100 milliards de dollars. Il n’a pas non plus écrit de best-seller. Mais sans lui, le monde numérique tel qu’on le connaît n’existerait tout simplement pas. Et ça, c’est une forme de célébrité — même si elle est discrète.
McCarthy vs Minsky : la rivalité qui a façonné l’IA
Deux visions, une même discipline
Si McCarthy a inventé le terme "intelligence artificielle", Marvin Minsky en a popularisé l’idée. Les deux hommes, qui se sont rencontrés à Princeton dans les années 1950, ont collaboré pendant des décennies, mais leurs approches de l’IA étaient radicalement différentes. Là où McCarthy voyait l’IA comme une branche des mathématiques appliquées, Minsky la concevait comme une science cognitive — une façon de comprendre comment fonctionne l’esprit humain.
Cette divergence s’est cristallisée autour d’un débat qui agite encore les chercheurs aujourd’hui : faut-il privilégier les systèmes symboliques (comme Lisp) ou les réseaux de neurones ? McCarthy était un fervent défenseur de l’approche symbolique, qui repose sur des règles logiques et des représentations explicites des connaissances. Minsky, lui, croyait davantage aux systèmes connexionnistes, inspirés par le fonctionnement du cerveau. "John voulait des machines qui raisonnent comme des mathématiciens, Marvin voulait des machines qui apprennent comme des enfants", résume un historien de l’IA.
Leur rivalité était à la fois intellectuelle et personnelle. McCarthy était méthodique, rigoureux, presque austère. Minsky était charismatique, provocateur, et adorait les médias. (Il a même fait une apparition dans le film "2001, l’Odyssée de l’espace", où il joue un scientifique expliquant le fonctionnement de HAL 9000.) Pendant des années, leurs laboratoires — celui de McCarthy à Stanford, celui de Minsky au MIT — se sont livrés une guerre froide pour attirer les meilleurs étudiants et les financements les plus importants.
Pourtant, malgré leurs différences, les deux hommes partageaient une même passion pour l’IA. Et leurs approches, loin d’être incompatibles, se sont révélées complémentaires. Aujourd’hui, les systèmes d’IA les plus avancés combinent souvent les deux : des réseaux de neurones pour l’apprentissage, et des règles logiques pour l’explicabilité. Preuve que, même dans la rivalité, McCarthy et Minsky ont contribué à faire avancer la discipline.
Qui a gagné ? Personne (et c’est tant mieux)
La question n’est pas de savoir qui, de McCarthy ou Minsky, avait raison. Car en réalité, ils avaient tous les deux raison — et tort en même temps. McCarthy avait raison de croire que la logique formelle était essentielle pour construire des systèmes fiables. Mais il avait tort de sous-estimer l’importance de l’apprentissage. Minsky, lui, avait raison de parier sur les réseaux de neurones, mais il avait tort de négliger les limites de ces approches.
Leur véritable héritage, c’est d’avoir montré que l’IA n’est pas une science monolithique, mais un champ de recherche aux multiples facettes. Une discipline où les idées s’affrontent, se complètent, et finissent par converger — parfois des décennies plus tard. "Si McCarthy et Minsky ne s’étaient pas opposés, l’IA serait probablement restée un domaine confidentiel, réservé à une poignée de mathématiciens", explique un chercheur. "Leur rivalité a forcé chacun à se dépasser, et c’est ça qui a fait avancer les choses."
Et aujourd’hui, alors que l’IA est partout, cette leçon reste plus pertinente que jamais. Car une discipline qui ne se remet pas en question est une discipline condamnée à stagner. McCarthy et Minsky l’avaient compris avant tout le monde.
Les idées reçues sur John McCarthy (et pourquoi elles sont fausses)
"McCarthy n’a fait que théoriser, sans applications concrètes"
Faux. Si McCarthy était avant tout un théoricien, ses travaux ont eu des retombées très concrètes. Lisp, par exemple, a été utilisé pour développer des systèmes experts dans les années 1980, notamment dans le domaine médical. Le programme MYCIN, qui aidait les médecins à diagnostiquer les infections bactériennes, était écrit en Lisp. Et aujourd’hui encore, des entreprises comme Grammarly ou des outils de traitement du langage naturel s’appuient sur des concepts qu’il a contribué à développer.
De plus, McCarthy a travaillé sur des projets très appliqués, comme les systèmes temps-partagé (qui ont permis à plusieurs utilisateurs de partager un même ordinateur, une révolution à l’époque) ou la robotique. En 1969, il a même conçu un robot capable de se déplacer dans un environnement inconnu et d’en cartographier les obstacles. Pas mal pour quelqu’un qu’on présente souvent comme un pur théoricien.
"McCarthy était un utopiste qui croyait que l’IA remplacerait les humains"
Encore une idée reçue. McCarthy était tout sauf un utopiste. Il voyait l’IA comme un outil, pas comme une fin en soi. Dans un article de 1976, il écrivait : "L’objectif n’est pas de créer des machines qui pensent comme des humains, mais des machines qui aident les humains à penser mieux." Une nuance qui change tout.
Il était aussi très critique envers les discours alarmistes sur l’IA. Dans les années 1960, alors que certains prédisaient que les machines dépasseraient l’intelligence humaine d’ici l’an 2000, McCarthy tempérait : "Nous sommes encore très loin de comprendre comment fonctionne l’intelligence, alors parler de machines plus intelligentes que nous, c’est de la science-fiction." Une position qui, aujourd’hui, semble presque prophétique.
"McCarthy a tout inventé seul"
Non, et il n’a jamais prétendu le contraire. McCarthy était un collaborateur dans l’âme. À Dartmouth, il a travaillé avec Minsky, Rochester et Shannon. Plus tard, il a encadré des dizaines d’étudiants, dont certains sont devenus des figures majeures de l’IA, comme Raj Reddy ou Ed Feigenbaum. "John n’était pas du genre à s’attribuer tous les mérites", raconte un ancien élève. "Il préférait mettre en avant ses collaborateurs."
De plus, beaucoup de ses idées s’inscrivaient dans la continuité des travaux de Turing, von Neumann ou Church. McCarthy lui-même reconnaissait cette filiation : "Si j’ai pu avancer, c’est parce que d’autres avaient défriché le terrain avant moi." Une humilité qui, hélas, ne l’a pas empêché d’être parfois éclipsé par des figures plus médiatisées.
Questions fréquentes sur John McCarthy (et ses réponses)
Pourquoi McCarthy a-t-il choisi le terme "intelligence artificielle" ?
La légende raconte que McCarthy a inventé le terme "artificial intelligence" presque par accident. En 1955, alors qu’il rédigeait la proposition pour la conférence de Dartmouth, il cherchait une expression qui englobe à la fois la logique, les mathématiques et les sciences cognitives. "Intelligence artificielle" s’est imposé parce qu’il était à la fois vague et évocateur — parfait pour un domaine naissant. Mais McCarthy lui-même reconnaissait que le terme était imparfait. "Il sous-entend que l’IA est une imitation de l’intelligence humaine, alors qu’en réalité, c’est une discipline à part entière", expliquait-il. Aujourd’hui, certains chercheurs préfèrent parler de "machine learning" ou de "cognitive computing", mais le terme "IA" est resté, faute de mieux.
Quelle était la relation de McCarthy avec la DARPA ?
Compliquée. McCarthy a reçu des financements de la DARPA (l’agence de recherche du département de la Défense américain) pendant une grande partie de sa carrière. Ces fonds ont permis de lancer des projets ambitieux, comme le développement de Lisp ou les premiers systèmes temps-partagé. Mais McCarthy n’était pas un béni-oui-oui. Il critiquait ouvertement certaines orientations de l’agence, notamment son implication dans la guerre du Vietnam. En 1970, il a même refusé une subvention parce qu’elle était conditionnée à des travaux sur des applications militaires. "Je ne veux pas que mon travail serve à tuer des gens", aurait-il déclaré. Une position rare à l’époque, surtout pour un chercheur dépendant des fonds publics.
McCarthy a-t-il reçu le prix Turing ?
Oui, mais tardivement. McCarthy a reçu le prix Turing — l’équivalent du Nobel pour l’informatique — en 1971, pour ses travaux sur l’IA et Lisp. Pourtant, beaucoup estiment qu’il aurait dû le recevoir plus tôt. "Le prix Turing a souvent récompensé des contributions techniques, pas des idées fondatrices", explique un historien. "McCarthy, lui, a posé les bases d’une discipline entière. Ça méritait une reconnaissance plus précoce." Ironie de l’histoire : le prix lui a été remis la même année que son rival Marvin Minsky. Preuve que, même dans la reconnaissance, leur rivalité a continué.
Qu’est-ce que le "test de McCarthy" ?
Ah, le fameux "test de McCarthy" — une expression qui prête à confusion. En réalité, McCarthy n’a jamais proposé de "test" pour évaluer l’intelligence des machines. (Le test de Turing, lui, existe bel et bien.) En revanche, il a imaginé une expérience de pensée pour illustrer les limites de l’IA : "Si une machine peut résoudre un problème que les humains considèrent comme intelligent, mais qu’elle le fait d’une manière que les humains ne comprennent pas, peut-on vraiment parler d’intelligence ?" Une question qui, aujourd’hui encore, divise les chercheurs.
McCarthy a aussi proposé un défi : un prix de 100 dollars pour quiconque parviendrait à résoudre un problème de logique qu’il avait conçu. (Spoiler : personne n’a jamais gagné.) Mais contrairement au test de Turing, qui est devenu un standard, le "test de McCarthy" est resté une curiosité théorique.
Verdict : pourquoi McCarthy mérite d’être (re)découvert
John McCarthy était américain. Oui. Mais réduire sa vie à cette nationalité, c’est comme résumer la Joconde à un tableau : techniquement exact, mais profondément réducteur. McCarthy était bien plus que ça. Il était un visionnaire qui a vu avant tout le monde le potentiel de l’IA, un théoricien qui a transformé des idées abstraites en outils concrets, et un humaniste qui a toujours gardé à l’esprit que la technologie devait servir les humains, pas les dominer.
Pourtant, aujourd’hui, son nom est largement oublié. Les étudiants en informatique apprennent Lisp sans savoir qui l’a créé. Les ingénieurs en IA utilisent des réseaux de neurones sans connaître l’homme qui a posé les bases de leur discipline. Et le grand public, lui, associe l’intelligence artificielle à des figures plus médiatisées, comme Elon Musk ou Geoffrey Hinton.
Alors pourquoi se souvenir de McCarthy ? Parce que son histoire nous rappelle une vérité simple : les plus grandes révolutions ne sont pas toujours portées par ceux qui crient le plus fort. Parfois, elles viennent de chercheurs discrets, qui préfèrent les équations aux projecteurs. Parfois, elles naissent de rivalités intellectuelles, de débats sans fin, de paris audacieux. Et parfois, elles mettent des décennies à éclore — bien après que leurs inventeurs ont disparu.
McCarthy n’a pas vécu assez longtemps pour voir l’IA devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Mais sans lui, rien de tout cela n’existerait. Alors la prochaine fois que Siri vous répondra avec une pointe d’humour, ou que Google Traduction vous sauvera la mise dans une conversation en mandarin, souvenez-vous : derrière ces petites merveilles du quotidien, il y a un homme né à Boston en 1927, qui portait des sandales avec des chaussettes et croyait dur comme fer que les machines pouvaient nous aider à penser mieux.
Et ça, finalement, c’est bien plus important que de savoir s’il était américain.
