Sauf que voilà : la plupart des gens s’arrêtent à la surface. Ils alignent les réponses comme une checklist, sans voir que ces six mots sont en réalité une machine à creuser les sujets. Et c’est précisément là que ça devient intéressant.
D’où sort cette méthode ? Un peu d’histoire pour éviter les malentendus
Kipling n’a pas écrit un traité sur la méthodologie. Non, il a glissé ces questions dans un poème de 1902, The Elephant’s Child, où un jeune éléphant curieux se fait expliquer le monde par un crocodile. Le vers exact ? *"I keep six honest serving-men / (They taught me all I knew); / Their names are What and Why and When / And How and Where and Who."* Rien de plus. Pourtant, ces deux vers ont traversé les décennies pour atterrir dans les manuels de journalisme, puis dans les formations en storytelling, en gestion de projet, et même en psychologie cognitive.
Le problème, c’est que l’histoire officielle s’arrête souvent là. Or, si on gratte un peu, on découvre que Kipling ne faisait que formaliser une pratique bien plus ancienne. Les Grecs utilisaient déjà une version primitive de cette grille pour structurer leurs discours (les fameuses *topoi* d’Aristote). Les policiers du XIXe siècle l’appliquaient sans le savoir dans leurs rapports. Et aujourd’hui, des outils comme Notion ou Trello en reprennent l’esprit sous forme de templates. Bref, Kipling a donné un nom à une intuition universelle : pour comprendre un sujet, il faut le disséquer selon ces six angles.
Mais attention : cette simplicité est un piège. Car si tout le monde connaît les six questions, peu savent les utiliser efficacement. Et c’est là que les choses se gâtent.
Pourquoi "méthode Kipling" et pas juste "les 5W" ?
Vous avez peut-être entendu parler des 5W (Who, What, Where, When, Why) – une variante courante dans le journalisme anglophone. Alors pourquoi ajouter le "How" ? Parce que le "comment" change tout. Sans lui, on décrit une situation ; avec lui, on explique son mécanisme. Prenez un accident de voiture : les 5W vous diront qui était impliqué, où et quand ça s’est produit, et peut-être pourquoi (un excès de vitesse). Mais le "comment" ? Il révélera si les freins ont lâché, si la route était glissante, ou si le conducteur a été distrait par un message. Le "comment", c’est la différence entre un fait brut et une histoire qui a du sens.
Kipling, lui, avait compris ça. D’où son insistance à inclure le "How" dans son poème. Et c’est cette nuance qui fait que sa méthode résiste mieux au temps que les simples 5W.
Comment fonctionne la méthode Kipling ? Le mode d’emploi qui manque à 90% des tutoriels
Aligner les six questions sur un tableau blanc ne suffit pas. Le vrai travail commence quand on comprend l’ordre dans lequel les poser, et surtout, comment les faire dialoguer entre elles. Parce que oui, ces questions ne sont pas indépendantes : elles s’enchaînent comme les pièces d’un puzzle. Voici comment les utiliser sans tomber dans le piège de la checklist mécanique.
Étape 1 : Le "quoi" avant tout (même si ça semble évident)
On a tendance à sauter directement au "pourquoi" ou au "comment", parce que c’est plus excitant. Erreur. Le "quoi" est la fondation. Sans lui, tout le reste s’effondre. Prenez un exemple concret : vous écrivez un article sur l’échec du projet X. Si vous commencez par "pourquoi ça a échoué", vous allez tourner en rond. Mais si vous définissez d’abord précisément ce qu’était le projet X – ses objectifs, son périmètre, ses acteurs –, alors le "pourquoi" deviendra limpide.
Exercice pratique : avant d’écrire quoi que ce soit, forcez-vous à résumer votre sujet en une phrase commençant par "Il s’agit de…". Si vous n’y arrivez pas, c’est que le "quoi" n’est pas clair. Et si le "quoi" n’est pas clair, rien ne le sera.
Étape 2 : Le "qui" – ou l’art d’éviter les généralités
Combien de fois avez-vous lu un article qui parle de "les experts", "les consommateurs", ou pire, "on" ? Le "qui" est la question la plus négligée, alors qu’elle est la clé pour donner de la crédibilité à votre propos. Un bon "qui" doit répondre à trois sous-questions :
- Qui est concerné directement ? (les victimes, les bénéficiaires, les décideurs)
- Qui a un intérêt caché dans l’affaire ? (les lobbies, les concurrents, les influenceurs)
- Qui peut témoigner ? (les acteurs de terrain, pas seulement les porte-parole)
Prenez l’exemple des licenciements dans une entreprise. Le "qui" ne se limite pas aux employés virés : il inclut aussi les managers qui ont pris la décision, les actionnaires qui l’ont validée, les sous-traitants qui vont perdre des contrats, et même les familles des salariés. Plus votre "qui" est précis, plus votre analyse sera percutante.
Étape 3 : Le "où" et le "quand" – ces détails qui changent tout
On les traite souvent comme des formalités. Pourtant, le "où" et le "quand" peuvent bouleverser la compréhension d’un sujet. Un exemple ? La crise des subprimes de 2008. Si vous vous contentez de dire "les banques ont prêté à des ménages insolvables", vous passez à côté de l’essentiel. Mais si vous précisez où (aux États-Unis, dans des États comme la Floride ou le Nevada, où l’immobilier était en bulle) et quand (entre 2004 et 2006, au pic de la spéculation), soudain, le "pourquoi" devient évident : la combinaison d’un lieu et d’un moment a créé les conditions parfaites pour la catastrophe.
Autre cas : une étude sur l’adoption des voitures électriques. Le "où" (la Norvège vs. l’Inde) et le "quand" (2010 vs. 2024) révèlent des dynamiques radicalement différentes. En Norvège, les incitations fiscales ont marché dès 2015. En Inde, en 2024, le problème reste l’infrastructure. Le contexte spatial et temporel, c’est ce qui transforme une généralité en analyse fine.
Étape 4 : Le "pourquoi" – la question qui fâche (et qui fait vendre)
C’est la question la plus difficile, parce qu’elle exige de creuser au-delà des apparences. Un bon "pourquoi" ne se contente pas d’une cause unique : il explore les chaînes de causalité, les intérêts contradictoires, et les effets pervers. Prenez la hausse des prix de l’immobilier en 2023. Les réponses superficielles ? "La demande dépasse l’offre", "les taux d’intérêt sont bas". Mais un vrai "pourquoi" irait plus loin :
- Pourquoi la demande dépasse-t-elle l’offre ? Parce que les promoteurs privilégient les logements haut de gamme (plus rentables).
- Pourquoi les taux d’intérêt n’ont-ils pas freiné la hausse ? Parce que les investisseurs institutionnels (fonds de pension, SCPI) achètent massivement, créant une bulle.
- Pourquoi les politiques publiques échouent-elles ? Parce que les maires dépendent des taxes foncières, donc ils ont intérêt à laisser les prix monter.
Vous voyez la différence ? Le "pourquoi" profond, c’est ce qui sépare un article anodin d’une enquête qui marque les esprits.
(Et non, ce n’est pas toujours possible. Parfois, les données manquent, les acteurs refusent de parler, ou les causes sont trop complexes. Dans ce cas, assumez-le : "Pourquoi ce phénomène persiste-t-il ? Honnêtement, personne ne le sait vraiment." Les lecteurs apprécient la franchise.)
Étape 5 : Le "comment" – la cerise sur le gâteau (et souvent la partie la plus lue)
C’est la question qui transforme un constat en récit captivant. Le "comment", c’est le mécanisme, le processus, la recette. Prenez deux articles sur la fabrication des vaccins à ARN messager :
Version 1 (sans "comment") : "Les vaccins à ARN messager ont été développés en un temps record grâce à une technologie révolutionnaire."
Version 2 (avec "comment") : "Pour créer ces vaccins, les scientifiques ont d’abord identifié la séquence génétique du virus. Puis ils ont synthétisé un brin d’ARN messager codant pour la protéine Spike, qu’ils ont encapsulé dans des nanoparticules lipidiques pour le protéger. Une fois injecté, cet ARN utilise les ribosomes des cellules pour produire la protéine Spike, déclenchant une réponse immunitaire – le tout en quelques heures, sans modifier l’ADN du patient."
Laquelle préférez-vous ? Le "comment", c’est ce qui donne l’impression au lecteur de comprendre vraiment. Et c’est aussi ce qui permet de répondre à la question sous-jacente : "Est-ce que je peux faire confiance à cette technologie ?"
Pourquoi tout le monde s’y met (et pourquoi certains détestent)
La méthode Kipling a conquis des domaines bien au-delà du journalisme. Voici où on la croise aujourd’hui – et les critiques qu’elle suscite.
Dans les startups : le remède contre les présentations floues
Les fondateurs de startups ont un problème récurrent : leurs pitchs sont incompréhensibles. "Nous révolutionnons l’expérience utilisateur grâce à l’IA et à la blockchain." Super. Mais comment ? Pour qui ? Avec quels résultats concrets ? Des incubateurs comme Y Combinator ou Station F imposent désormais la méthode Kipling dans leurs formations. Résultat : les présentations gagnent en clarté, et les investisseurs savent enfin ce qu’ils financent.
Exemple : Airbnb a utilisé cette grille pour affiner son positionnement en 2009. Au lieu de dire "nous louons des logements entre particuliers", ils ont précisé :
- Qui : des voyageurs en quête d’authenticité, des hôtes qui veulent arrondir leurs fins de mois.
- Quoi : une plateforme de location de logements chez l’habitant, avec système de notation.
- Où : d’abord à San Francisco, puis dans les villes touristiques.
- Quand : lancé en 2008, popularisé après la crise financière (les gens cherchaient des revenus complémentaires).
- Pourquoi : parce que les hôtels sont chers et impersonnels, et que les gens font plus confiance aux avis d’autres voyageurs.
- Comment : en prenant une commission sur chaque réservation, et en garantissant la sécurité des transactions.
Sans cette structure, Airbnb serait peut-être resté un site confidentiel. La méthode Kipling, c’est le cadre qui transforme une idée bancale en business model clair.
En psychologie : pour comprendre les comportements (et les changer)
Les psychologues l’utilisent pour analyser les décisions humaines. Prenez l’addiction aux réseaux sociaux :
- Qui : les adolescents et les jeunes adultes, mais aussi les 35-50 ans (sous-estimés).
- Quoi : une dépendance aux likes, aux notifications, et au défilement infini.
- Où : partout, mais surtout dans les transports et avant de dormir.
- Quand : en période de stress ou d’ennui.
- Pourquoi : parce que les algorithmes exploitent le circuit de la récompense (dopamine), et que les réseaux comblent un vide social.
- Comment : via des mécanismes de gamification (streaks, badges), et en créant une peur de manquer quelque chose (FOMO).
Cette analyse permet ensuite de concevoir des stratégies de désintoxication ciblées : limiter le temps d’écran aux moments clés (le soir), remplacer les likes par d’autres formes de validation, etc. Sans le "comment", on reste dans le constat ; avec lui, on passe à l’action.
Dans l’éducation : pour apprendre à apprendre
Les enseignants s’en servent pour aider les élèves à structurer leurs dissertations. Au lieu de réciter un cours, les étudiants apprennent à :
- Définir le sujet (quoi).
- Identifier les acteurs (qui).
- Situer le contexte historique (où/quand).
- Analyser les causes et conséquences (pourquoi).
- Décrire les mécanismes (comment).
Résultat : des copies plus cohérentes, et des élèves qui comprennent pourquoi ils écrivent, pas seulement quoi écrire. La méthode Kipling, c’est l’anti-bachotage.
Les limites : pourquoi certains la trouvent trop rigide
Bien sûr, tout n’est pas rose. Les détracteurs de la méthode Kipling lui reprochent trois choses :
- Elle étouffe la créativité. En forçant à suivre un cadre, on risque de produire des textes formatés, sans surprise. (Vrai, mais seulement si on l’applique bêtement. Un bon journaliste ou un bon écrivain sait détourner la grille pour créer de l’effet.)
- Elle ne marche pas pour les sujets abstraits. Comment l’utiliser pour parler de l’amour, de la mort, ou de la conscience ? (Réponse : en adaptant les questions. Par exemple, pour l’amour : Qui aime qui ? Quoi ressentent-ils ? Où et quand cette relation s’est-elle construite ? Pourquoi dure-t-elle ou échoue-t-elle ? Comment se manifeste-t-elle ?)
- Elle donne l’illusion de la compréhension. Répondre aux six questions ne garantit pas qu’on a tout compris. (C’est vrai, mais c’est déjà mieux que de ne rien comprendre du tout.)
Le plus gros écueil ? Croire que la méthode Kipling est une fin en soi. Non, c’est un début. Une fois que vous avez vos réponses, il faut encore les organiser, les hiérarchiser, et les transformer en récit. Sinon, vous obtenez un rapport administratif, pas un article captivant.
Les erreurs qui tuent la méthode Kipling (et comment les éviter)
On a tous vu ces articles ou ces présentations où la méthode Kipling est appliquée… mais mal. Voici les pièges les plus courants, et comment les contourner.
Erreur n°1 : Traiter les questions dans l’ordre sans les faire dialoguer
Le pire, c’est de répondre aux six questions une par une, dans l’ordre, sans lien entre elles. Exemple :
"Qui : Les agriculteurs français. Quoi : Ils manifestent contre les normes environnementales. Où : Dans toute la France. Quand : Depuis janvier 2024. Pourquoi : Parce qu’ils estiment que les normes sont trop contraignantes. Comment : En bloquant les routes avec leurs tracteurs."
C’est factuel, mais ça n’explique rien. Un bon traitement Kipling ferait dialoguer les questions :
"Les agriculteurs français (qui) manifestent depuis janvier 2024 (quand) contre des normes environnementales qu’ils jugent inapplicables (pourquoi). Le problème ? Ces normes, imposées par Bruxelles (où), visent à réduire l’usage des pesticides, mais elles ne tiennent pas compte des réalités locales (comment) : en Bretagne, les sols sont plus humides qu’en Provence, donc les maladies fongiques se propagent plus vite. Résultat : les agriculteurs bretons (qui) doivent soit enfreindre la loi, soit voir leurs récoltes pourrir (quoi)."
Là, on comprend le mécanisme, pas seulement les faits.
Erreur n°2 : Oublier que certaines questions sont plus importantes que d’autres
Toutes les questions ne se valent pas. Dans certains cas, le "pourquoi" ou le "comment" sont beaucoup plus cruciaux que les autres. Prenez un article sur l’échec d’un produit high-tech :
- Le "qui" (les early adopters) et le "quoi" (un smartphone pliable) sont secondaires.
- Le "où" (les marchés asiatiques vs. européens) et le "quand" (lancement en 2023) sont utiles, mais pas décisifs.
- Le "pourquoi" (le prix trop élevé) et le "comment" (la charnière qui casse après 100 pliages) sont les vrais sujets.
Si vous passez autant de temps sur le "où" que sur le "comment", vous ratez l’essentiel. La méthode Kipling n’est pas une checklist : c’est un outil de priorisation.
Erreur n°3 : Rester en surface sur le "pourquoi"
Le "pourquoi" est la question la plus piégeuse. Beaucoup se contentent d’une réponse superficielle, du style : "Les gens achètent des iPhones parce qu’ils les trouvent beaux." Non. Un vrai "pourquoi" explore les couches successives :
- Pourquoi les gens achètent-ils des iPhones ? Parce qu’ils veulent un téléphone fiable et facile à utiliser.
- Pourquoi veulent-ils ça ? Parce qu’ils en ont marre des bugs des Android.
- Pourquoi en ont-ils marre ? Parce que les mises à jour sont lentes et que les fabricants abandonnent les anciens modèles.
- Pourquoi les fabricants font-ils ça ? Parce que leur modèle économique repose sur le renouvellement fréquent des appareils.
Chaque "pourquoi" en cache un autre. Le jeu, c’est de creuser jusqu’à ce que vous tombiez sur une contradiction, un paradoxe, ou une révélation.
Erreur n°4 : Négliger le "comment" par paresse
Le "comment", c’est souvent la partie la plus technique – donc la plus difficile à expliquer. Du coup, beaucoup l’esquivent. Exemple : un article sur l’intelligence artificielle générative qui se contente de dire : "Les IA comme Midjourney créent des images à partir de textes." Super. Mais comment ?
Une réponse complète inclurait :
- L’IA est entraînée sur des millions d’images (quoi) taguées par des humains (qui).
- Elle apprend à reconnaître des motifs (comment) : un chat a des moustaches, des oreilles pointues, etc.
- Quand vous lui demandez "un chat avec des ailes", elle combine ces motifs (comment) en suivant des règles probabilistes.
- Le résultat est souvent cohérent (pourquoi), mais parfois absurde (un chat à six pattes), parce que l’IA ne "comprend" pas le monde, elle ne fait que reproduire des schémas.
Sans ce niveau de détail, le lecteur reste sur sa faim. Le "comment", c’est ce qui transforme une information en connaissance.
Kipling vs. les autres méthodes : laquelle choisir selon votre besoin ?
La méthode Kipling n’est pas la seule grille d’analyse qui existe. Voici comment elle se compare à d’autres approches, et quand l’utiliser (ou pas).
Kipling vs. la méthode QQOQCCP (ou 5W2H)
La méthode QQOQCCP (Qui, Quoi, Où, Quand, Comment, Combien, Pourquoi) est une version étendue de Kipling, avec deux questions en plus :
- Combien : les données quantitatives (coûts, volumes, durées).
- Pour qui : les bénéficiaires ou les victimes.
Quand l’utiliser ?
- Pour des problèmes complexes où les chiffres comptent (gestion de projet, analyse financière).
- Quand le "combien" change la donne (ex. : "Combien coûte vraiment la transition énergétique ?").
Quand éviter ?
- Pour des sujets qualitatifs (un portrait, une critique d’art).
- Quand les données sont manquantes ou peu fiables.
Exemple : une enquête sur l’impact du télétravail. Kipling suffira pour expliquer les mécanismes (pourquoi les employés sont plus productifs, comment les entreprises s’adaptent). Mais QQOQCCP sera utile pour ajouter : "Combien d’heures économisées par semaine ?" ou "Pour qui le télétravail est-il une contrainte ?".
Kipling vs. le storytelling (méthode Pixar)
La méthode Pixar repose sur une structure narrative : "Il était une fois… Tous les jours… Un jour… À cause de ça… À cause de ça… Jusqu’à ce que finalement…". Elle est parfaite pour :
- Les récits (biographies, reportages immersifs).
- Les présentations persuasives (pitchs, discours).
Mais elle est trop linéaire pour :
- Les analyses techniques (un article sur les cryptomonnaies).
- Les sujets polémiques où il faut peser le pour et le contre.
Exemple : un article sur l’ascension d’Elon Musk. La méthode Pixar donnera un récit captivant ("Il était une fois un enfant solitaire qui rêvait de coloniser Mars…"). Kipling, lui, permettra de disséquer les mécanismes de son succès : qui l’a soutenu (les investisseurs de PayPal), quoi il a construit (Tesla, SpaceX), où il a échoué (Twitter), quand il a pris des risques (2008, au bord de la faillite), pourquoi il polarise (son ego, ses prises de position), et comment il a bâti son empire (en combinant innovation et marketing agressif).
Kipling vs. la méthode des 5 pourquoi (Toyota)
La méthode des 5 pourquoi consiste à demander "pourquoi ?" cinq fois de suite pour identifier la cause racine d’un problème. Elle est idéale pour :
- Les problèmes techniques (une panne de machine).
- Les dysfonctionnements organisationnels (un retard de livraison).
Mais elle est trop étroite pour :
- Les sujets multidimensionnels (une crise sociale, une tendance culturelle).
- Les analyses prospectives (prédire l’avenir).
Exemple : un article sur les retards dans les transports en commun. Les 5 pourquoi identifieront peut-être que les bus sont en retard parce que les conducteurs manquent de formation. Kipling, lui, élargira le champ : qui est responsable (la mairie, l’entreprise de transport), quoi se passe-t-il exactement (les bus sont bloqués dans les embouteillages), où et quand les retards sont-ils les plus fréquents (aux heures de pointe, dans les quartiers périphériques), pourquoi les solutions existantes échouent (les couloirs de bus sont mal conçus), et comment on pourrait améliorer la situation (en synchronisant les feux, en développant le covoiturage).
Questions fréquentes (celles que tout le monde se pose, mais que personne n’ose demander)
Est-ce que la méthode Kipling marche pour tout ?
Presque. Elle est particulièrement efficace pour :
- Les articles explicatifs (comment fonctionne X ?).
- Les enquêtes (pourquoi Y a échoué ?).
- Les présentations professionnelles (comment vendre Z ?).
- Les dissertations (quels sont les enjeux de A ?).
En revanche, elle est moins adaptée pour :
- Les œuvres de fiction (un roman, une nouvelle).
- Les textes poétiques ou lyriques (un essai philosophique, un manifeste).
- Les sujets purement émotionnels (un témoignage, une critique d’art).
Cela dit, même dans ces cas-là, elle peut servir de brouillon. Par exemple, un écrivain pourrait l’utiliser pour construire ses personnages : qui est mon héros ? Quoi veut-il ? Où et quand se déroule l’histoire ? Pourquoi agit-il ainsi ? Comment va-t-il évoluer ?
Combien de temps faut-il pour maîtriser la méthode Kipling ?
Cinq minutes pour comprendre le principe. Cinq ans pour l’utiliser avec fluidité. Le vrai défi n’est pas de répondre aux six questions, mais de :
- Savoir les prioriser selon le sujet.
- Trouver les bonnes sources pour y répondre.
- Organiser les réponses en un récit cohérent.
- Éviter les réponses toutes faites (ex. : "c’est compliqué" pour le "pourquoi").
Je reste convaincu que la plupart des gens sous-estiment le temps nécessaire. Ils croient que c’est un outil "clé en main", alors qu’en réalité, c’est un couteau suisse : plus vous l’utilisez, plus vous découvrez de nouvelles lames.
Peut-on l’utiliser à l’oral ?
Absolument. Et c’est même l’un de ses meilleurs usages. Voici comment :
- En réunion : pour structurer une prise de parole. "Je vais vous expliquer notre nouveau produit en répondant à six questions : qui en a besoin, quoi il fait, etc."
- En entretien d’embauche : pour répondre à "Parlez-moi de vous". "Je vais vous raconter mon parcours en suivant la méthode Kipling : qui je suis, quoi j’ai fait, où j’ai travaillé, quand j’ai évolué, pourquoi j’ai choisi cette voie, et comment j’ai acquis mes compétences."
- En débat : pour désamorcer les arguments flous. "Tu dis que la réforme est mauvaise. Mais pourquoi, exactement ? Et comment pourrait-on l’améliorer ?"
Le truc, c’est de ne pas le dire explicitement. Sinon, ça fait artificiel. Utilisez la structure sans en parler, comme un cadre invisible.
Est-ce que les IA peuvent remplacer la méthode Kipling ?
Les IA comme ChatGPT ou Claude sont excellentes pour générer des réponses Kipling. Donnez-leur un sujet, et elles vous sortiront un plan détaillé avec les six questions. Mais (et c’est un gros "mais") :
- Elles manquent de profondeur sur le "pourquoi" et le "comment". Leurs réponses sont souvent génériques ("parce que c’est important").
- Elles ne hiérarchisent pas les questions. Pour elles, le "qui" et le "comment" ont la même importance.
- Elles ne posent pas les bonnes sous-questions. Par exemple, pour le "qui", elles oublieront souvent les acteurs secondaires (les influenceurs, les régulateurs).
Autant dire que l’IA peut vous aider à démarrer, mais c’est à vous de creuser. Et c’est précisément là que la méthode Kipling prend tout son sens : elle vous force à penser par vous-même, pas à déléguer à une machine.
Verdict : la méthode Kipling est-elle faite pour vous ?
Si vous êtes arrivé jusqu’ici, c’est que vous avez déjà une petite idée de la réponse. Mais pour trancher, voici un test rapide :
✅ Adoptez-la sans hésiter si :
- Vous écrivez des articles, des rapports, ou des présentations.
- Vous gérez des projets complexes et avez besoin de clarifier vos idées.
- Vous enseignez ou formez des équipes (journalistes, marketeurs, développeurs).
- Vous voulez mieux comprendre un sujet avant d’en parler.
❌ Passez votre chemin si :
- Vous écrivez de la fiction ou de la poésie (sauf en phase de recherche).
- Vous cherchez une méthode magique pour tout résoudre (elle n’existe pas).
- Vous détestez les cadres structurants et préférez l’improvisation.
Reste que, même si vous ne l’utilisez pas au quotidien, comprendre la méthode Kipling changera votre façon de penser. Parce qu’elle vous apprend une chose essentielle : avant de chercher des réponses, il faut poser les bonnes questions. Et ça, c’est une compétence qui sert dans tous les domaines de la vie.
Alors, prêt à essayer ? Prenez un sujet qui vous tient à cœur – n’importe lequel – et forcez-vous à répondre aux six questions. Vous verrez : ce qui semblait flou deviendra soudain limpide. Et si ça ne marche pas du premier coup, ne vous découragez pas. Même Kipling a mis des années à perfectionner son poème.
(Et si vous voulez un exemple concret
