Cette habitude de doubler les mots n'est pas qu'une simple erreur de débutant, c'est un mécanisme profond de notre langage qui oscille entre la faute de goût et la recherche d'expressivité. On n'y pense pas assez, mais notre quotidien est truffé de ces répétitions qui, au fond, servent souvent de béquilles à notre pensée. Reste que pour briller en société ou simplement écrire avec précision, il faut savoir distinguer le bon grain de l'ivraie, car toutes les répétitions ne se valent pas.
Le pléonasme, ce tic de langage qui nous colle à la peau
Le truc c'est que le pléonasme est partout. On l'utilise sans réfléchir, comme un réflexe pavlovien pour souligner une idée. Étymologiquement, le mot vient du grec "pleonasmos", qui signifie littéralement "excès". C'est l'idée d'en mettre trop, de déborder du cadre nécessaire. Pourtant, là où ça coince, c'est quand on commence à croire que plus on en dit, mieux on se fait comprendre. C'est souvent l'inverse qui se produit : on alourdit le propos sans ajouter une once de valeur ajoutée.
Quand l'emphase devient une figure de style
Il existe une nuance de taille. Le pléonasme n'est pas toujours une erreur. Les écrivains l'adorent. Victor Hugo, par exemple, ne se privait pas d'utiliser des structures redondantes pour donner du poids à ses vers. On appelle cela le pléonasme stylistique. Quand on dit "je l'ai vu, de mes propres yeux vu", on ne commet pas une faute, on renforce une affirmation. L'usage de "mes propres yeux" est techniquement inutile (on voit rarement avec les yeux des autres), mais il apporte une force dramatique que le simple verbe voir ne possède pas. Je reste convaincu que sans ces petites entorses à la logique pure, la littérature serait d'un ennui mortel.
La frontière floue entre l'erreur et l'usage
Mais alors, quand est-ce que ça devient vraiment gênant ? Le problème survient quand la répétition est inconsciente et n'apporte rien au rythme. Dire "un petit détail" est techniquement un pléonasme puisque l'essence même du détail est d'être petit, mais c'est devenu tellement courant que plus personne ne sourcille. À ceci près que dans un contexte professionnel, ces scories polluent le discours. On estime que près de 15 % des mots utilisés dans un mail de bureau moyen pourraient être supprimés sans perdre une goutte d'information. C'est un chiffre qui fait réfléchir sur notre capacité à synthétiser nos pensées.
Pourquoi notre cerveau adore-t-il se répéter sans s'en rendre compte ?
C'est une question de confort. Le cerveau humain cherche la facilité. Utiliser des expressions toutes faites, même redondantes, demande moins d'effort cognitif que de chercher le mot exact, le terme unique qui se suffit à lui-même. On est loin du compte si l'on pense que parler c'est juste transmettre des données. C'est aussi une affaire de rythme et de sonorité. Parfois, deux mots valent mieux qu'un simplement parce que la phrase "sonne" mieux ainsi.
L'économie cognitive face à la précision lexicale
On n'y pense pas assez, mais le langage est une économie. Le locuteur veut être compris avec le moins d'ambiguïté possible. En doublant l'information, on s'assure que le message passe, même si l'interlocuteur est distrait. C'est ce qu'on appelle la redondance informative. Dans le bruit d'une conversation de café, dire "sortir dehors" garantit que l'action est comprise, même si un mot est masqué par le bruit d'une machine à café. Résultat : notre cerveau privilégie la sécurité de la compréhension sur la pureté de la forme.
Le rôle prédominant de l'habitude sociale
Il y a aussi une dimension mimétique. Si tout le monde autour de vous parle de "prévoir d'avance", vous finirez par le faire aussi. C'est un marquage social. On adopte les tics de langage de son groupe pour s'y intégrer. Honnêtement, c'est flou de savoir où s'arrête la psychologie et où commence la paresse intellectuelle, mais le fait est que ces structures s'ancrent dans nos réseaux neuronaux dès l'enfance. On apprend par répétition, et on finit par répéter la répétition elle-même.
Pléonasme vs Tautologie : le match des répétitions inutiles
On confond souvent les deux, pourtant la différence est de taille. Si le pléonasme ajoute un mot superflu, la tautologie, elle, répète la même idée sous une forme différente au sein d'un raisonnement. C'est une boucle logique. Le fameux "un sou est un sou" ou "la guerre, c'est la guerre" sont des tautologies pures. On définit une chose par elle-même. C'est une forme de vide sémantique qui, paradoxalement, peut avoir une force de frappe incroyable dans une discussion politique ou une négociation.
La tautologie ou l'art de clore le débat
Utiliser une tautologie, c'est souvent une manière de dire "c'est comme ça et pas autrement". C'est un outil de pouvoir. Quand un manager vous dit "les règles sont les règles", il n'explique rien, il impose une fin de non-recevoir. D'où l'efficacité redoutable de cette figure de style. Elle ne souffre aucune contestation puisque par définition, elle est vraie. A = A. C'est mathématique, c'est imparable, et c'est souvent un peu agaçant pour celui qui cherche une vraie explication. Soit dit en passant, c'est l'arme favorite de ceux qui veulent éviter de justifier leurs décisions.
Le pléonasme vicieux du quotidien
Le pléonasme, lui, est plus sournois. Il se glisse dans les adjectifs. "Un cadeau gratuit", "une opportunité à saisir", "le consensus général". Dans ces trois exemples, le deuxième mot est déjà contenu dans le premier. Un cadeau n'est jamais payant (sinon c'est un achat), une opportunité est par définition quelque chose que l'on saisit, et un consensus ne peut être que général. Pourtant, les services marketing saturent leurs publicités de ces doubles sens pour créer une illusion de générosité ou d'urgence. On nous vend du vent, mais on nous le vend deux fois.
Ces 12 expressions que vous utilisez probablement mal
Autant le dire clairement : nous sommes tous coupables. Même les plus fervents défenseurs de la langue française se laissent prendre au piège. Voici une petite sélection de ces doublons qui hantent nos phrases et qu'on ferait bien de surveiller de près, juste pour voir.
Les classiques indémodables du monter en haut
On commence par le trio infernal : "monter en haut", "descendre en bas", "entrer dedans". C'est la base. Mais il y a plus subtil. "Collaborer ensemble". Le préfixe "co-" signifie déjà "avec". Collaborer, c'est travailler avec. Ajouter "ensemble", c'est comme dire que vous allez travailler avec avec quelqu'un. C'est lourd. Pareil pour "s'entraider mutuellement". L'entraide est forcément mutuelle, sinon c'est juste de l'aide simple. On pourrait aussi citer "un faux prétexte". Un prétexte est déjà une raison mensongère, donc un faux prétexte serait, par une double négation étrange, une vérité ? La logique se perd en chemin.
Les redondances administratives et professionnelles
Le monde du travail est une mine d'or pour les amateurs de pléonasmes. "Veuillez agréer l'expression de mes sentiments". On n'agrée pas une expression, on agrée les sentiments eux-mêmes. Ou encore "faire un compte-rendu exhaustif et complet". C'est bonnet blanc et blanc bonnet. Mais le champion toutes catégories reste le fameux "au jour d'aujourd'hui". C'est une horreur linguistique absolue. "Hui" vient du latin "hoc die" qui signifie "en ce jour". "Aujourd'hui" signifie donc déjà "au jour de ce jour". En disant "au jour d'aujourd'hui", vous dites "au jour du jour de ce jour". C'est une poupée russe sémantique qui n'en finit plus de se répéter.
La périgraphie et la synonymie sont-elles des complices ?
Il ne faut pas tout mélanger. Utiliser deux mots proches pour affiner une pensée, c'est de la synonymie, et c'est une richesse. La langue française possède environ 100 000 mots, ce n'est pas pour qu'on se contente du strict minimum. Le problème, c'est quand la synonymie devient une béquille pour combler le vide. Là où ça devient intéressant, c'est quand on utilise la périphrase. C'est le fait de dire en plusieurs mots ce qu'on pourrait dire en un seul. "Le billet vert" pour le dollar, "la ville lumière" pour Paris. Ce n'est pas un pléonasme, c'est une élégance. Mais attention à ne pas transformer chaque phrase en devinette, au risque de perdre votre lecteur en cours de route.
Est-ce vraiment grave de doubler ses mots à l'oral ?
Je trouve ça surestimé, cette traque permanente au pléonasme. À l'oral, la langue est vivante, elle est faite de scories, d'hésitations et de renforcements. Vouloir une langue pure, c'est vouloir une langue morte. Le pléonasme à l'oral sert souvent à donner du temps au cerveau pour formuler la suite de la pensée. C'est une zone tampon. Mais, car il y a un mais, à l'écrit, c'est une autre paire de manches. L'écrit reste, et la redondance y apparaît comme une marque de négligence ou un manque de vocabulaire. Un texte épuré a 40 % de chances en plus d'être lu jusqu'au bout qu'un texte verbeux.
Le truc, c'est de savoir pourquoi on le fait. Si c'est pour l'emphase, allez-y franchement. Si c'est par habitude, c'est là qu'il faut sortir les ciseaux. On n'est pas des robots, on a le droit d'être imparfaits, mais être conscient de ses imperfections, c'est déjà un grand pas vers une meilleure communication. Bref, ne soyez pas des intégristes du dictionnaire, mais ne soyez pas non plus des adeptes du remplissage inutile.
Questions fréquentes sur les répétitions de mots
Quelle est la différence entre redondance et pléonasme ?
La redondance est un terme générique qui désigne le fait de répéter une information. Elle peut être utile, notamment en informatique ou en communication pour s'assurer que le message passe. Le pléonasme est une figure de style spécifique où l'on ajoute un mot qui n'apporte aucune information nouvelle par rapport à un autre mot de la même phrase. On peut dire que tout pléonasme est une redondance, mais toute redondance n'est pas forcément un pléonasme.
Le pléonasme est-il toujours une faute de français ?
Non, absolument pas. Il existe des pléonasmes vicieux qui sont des fautes (comme "monter en haut") et des pléonasmes stylistiques qui sont des outils littéraires. Tout dépend de l'intention de celui qui parle. Si la répétition apporte une force expressive, elle est acceptée par les linguistes. Si elle provient d'une ignorance du sens des mots, elle est considérée comme une erreur de langage.
Pourquoi dit-on que au jour d'aujourd'hui est un barbarisme ?
C'est considéré comme un barbarisme car c'est une construction triple. Comme expliqué plus haut, le mot "hui" contient déjà la notion de "jour". En rajoutant "au jour de", on crée une répétition inutile et grammaticalement lourde. C'est l'exemple type de la redondance qui n'apporte rien d'autre qu'une sensation de lourdeur administrative. Évitez-le si vous voulez garder une certaine crédibilité dans vos écrits.
Existe-t-il des pléonasmes autorisés par l'Académie française ?
L'Académie française est assez souple sur certains usages qui sont entrés dans les mœurs. Par exemple, "voire même" est techniquement un pléonasme (voire signifie déjà même), mais il est tellement ancré dans l'usage courant qu'il est souvent toléré, même si les puristes continuent de grincer des dents. Le principe est simple : si l'usage général l'emporte sur la règle stricte, l'Académie finit souvent par valider la pratique après quelques décennies de résistance.
L'essentiel pour ne plus se répéter inutilement
Pour conclure, ou plutôt pour trancher, retenez que l'utilisation de deux mots signifiant la même chose est un pléonasme. C'est un outil puissant quand il est maîtrisé, et un boulet quand il est subi. La clé réside dans la connaissance du sens profond des mots que nous employons. Avant d'ajouter un adjectif ou un adverbe, demandez-vous s'il n'est pas déjà caché dans le verbe ou le nom qu'il accompagne.
La sobriété n'est pas une privation, c'est une forme d'élégance intellectuelle. En supprimant le superflu, on donne plus de place à l'essentiel. Mais ne vous flagellez pas non plus si un "petit détail" vous échappe de temps en temps. Après tout, l'important est d'être compris, et parfois, un petit doublon bien placé aide à huiler les rouages de la conversation. Le tout est de ne pas en abuser, sous peine de transformer votre discours en un disque rayé qui tourne en boucle sur lui-même.
