D'où vient cette drôle de base latine ? Le latin vulgaire, pas celui des livres
Quand on pense au français, notre premier réflexe, c'est Rome, bien sûr. Mais attention, ce n'est pas le latin élégant de Cicéron que nos ancêtres parlaient après la conquête de la Gaule vers 52 avant J.-C. Non, ce qui s'est implanté, c'est le latin vulgaire, le parler des légionnaires, des marchands, des colons qui ne prenaient pas le temps de conjuguer parfaitement ou de respecter les déclinaisons complexes. C'était un latin direct, simpliste, qui commençait déjà à s'éloigner de la grammaire classique.
J'ai remarqué que c'est là que tout commence à déraper, dans le bon sens du terme. Le latin vulgaire, qui était déjà une langue parlée dans tout l'Empire, a commencé à se fragmenter dès que les communications se sont ralenties. Chaque région a développé sa propre petite saveur locale. En Gaule, ce parler s'est adapté aux sons locaux, il a perdu des sons, il en a gagné d'autres. Pensez-y, des milliers de personnes parlant une langue, mais chacune avec son accent, son petit lot d'erreurs acceptées : au bout de quelques siècles, vous obtenez une nouvelle langue, sans même avoir besoin d'un comité pour la valider.
Et les Gaulois dans tout ça ? Ils n'ont pas dit leur dernier mot
On oublie souvent que la Gaule n'était pas une page blanche avant l'arrivée des Romains. Les Gaulois parlaient des langues celtiques. Même si le latin a écrasé la grammaire et le vocabulaire de base – je pense que c'est le cas pour 80% du lexique fondamental – l'influence gauloise, ce qu'on appelle le substrat, est bien là. Elle est subtile, mais persistante.
Ce qu'ils nous ont laissé, ce sont souvent des mots liés à la nature, à la vie rurale, des choses très concrètes. Des mots comme chêne, mouton, ou même des noms de lieux qui finissent par -ac ou -dunum (comme dans de nombreuses villes). Mais plus important encore, selon moi, c'est l'influence sur la phonétique. Ils auraient facilité certaines évolutions de sons latins vers des sons qui nous sont propres, des sons que l'on ne retrouve pas, par exemple, dans l'espagnol ou l'italien. C'est une petite touche locale qui a aidé à différencier le futur français de ses cousins romans. C'est ce mélange initial qui fait qu'on n'est pas juste du "latin parlé", mais bien une langue nouvelle.
L'arrivée des Francs : quand le latin a vraiment commencé à changer radicalement
Si le latin vulgaire est la matière première, les Francs, ce peuple germanique qui a pris le pouvoir après la chute de l'Empire romain d'Occident (Ve siècle), sont ceux qui ont vraiment donné une direction nouvelle au parler gallo-romain. Les Francs se sont installés, ils ont adopté le latin local pour communiquer avec la majorité de la population, mais ils ont apporté leur propre langue, le vieux francique.
Et là, on parle d'un impact majeur. Ils n'ont pas remplacé le latin, mais ils ont injecté des centaines de mots, surtout dans les domaines de la guerre, de l'administration et de la vie quotidienne. Pensez à des mots aussi courants que blanc, honte, jardin, ou même le préfixe *guer-* que l'on retrouve dans beaucoup de noms propres. D'ailleurs, c'est d'eux que vient le nom *Francia*, et par extension, le nom de notre langue. Sans eux, on parlerait peut-être encore un dialecte très proche du provençal ou de l'espagnol, je crois.
Le moment où l'on voit apparaître le français, pas le latin : les Serments de Strasbourg
On parle beaucoup d'origines, mais à quel moment précis peut-on dire que ce mélange est devenu quelque chose que l'on reconnaît comme étant du "français" ? Pour les historiens, la date clé, celle où l'on sort définitivement du flou, c'est 842. C'est l'année des Serments de Strasbourg.
Ce document, c'est un traité militaire entre deux petits-fils de Charlemagne, Louis le Germanique et Charles le Chauve. Ce qui est génial, c'est qu'ils ont rédigé les serments dans deux langues : l'allemand (pour les troupes germaniques) et ce qu'on appelle aujourd'hui le "roman" (pour les troupes gauloises). Ce texte, rédigé en langue d'oïl, est la première trace écrite non-latine qui soit suffisamment structurée pour être reconnue comme une langue distincte. Ce n'est pas encore le français de Molière, loin de là, mais c'est la preuve que la divergence était achevée. C'est un peu comme si, pour la première fois, on avait pris une photo de l'enfant qui venait de naître, alors qu'avant, on ne voyait que les parents embryonnaires.
La longue bataille pour uniformiser : quand le roi et l'Académie ont mis de l'ordre
Après le IXe siècle, la langue continue d'évoluer, se sépare en dialectes (langue d'oïl au nord, langue d'oc au sud), mais il n'y a pas de "créateur" unique, juste une évolution naturelle, parfois chaotique. Il faut attendre le pouvoir royal pour que l'idée d'une langue nationale prenne forme. Je trouve que l'intervention du pouvoir est souvent mal comprise ; elle ne crée pas la langue, elle lui donne un cadre officiel et une autorité.
Le premier jalon majeur, c'est l'Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, signée par François Ier. C'est là que le français (à l'époque, le dialecte parisien, qui prenait de l'ampleur) devient obligatoire pour tous les actes juridiques et administratifs, à la place du latin. C'est une décision politique énorme, qui force l'adoption d'une norme. Ensuite, au XVIIe siècle, arrive l'Académie française, fondée en 1635 par Richelieu. Leur rôle n'était pas de créer le vocabulaire ex nihilo, mais de le *fixer*, de le purifier, de le rendre apte à la haute littérature. Ils ont standardisé l'orthographe et la grammaire que nous apprenons encore aujourd'hui. Donc, si on parle de "créateur" au sens de celui qui a donné une forme stable et reconnue, c'est l'ensemble des rois et des académiciens qui s'y sont mis.
Conclusion : Le français est l'œuvre de millions de locuteurs
En fin de compte, si l'on revient à votre question initiale : qui a créé le langage français ? La réponse la plus honnête, c'est que ce sont des millions de personnes sur plus de mille ans. Il n'y a pas eu de comité de pilotage en l'an 700. Il y a eu des soldats romains qui parlaient mal, des guerriers francs qui ont ajouté des mots, des paysans qui ont prononcé les sons différemment, et enfin, des administrateurs et des écrivains qui ont décidé que cette version-là méritait d'être écrite et enseignée.
Je pense que c'est cette superposition, ce lent travail d'érosion et d'apport, qui rend notre langue si riche et si particulière. Elle est le reflet de toute l'histoire de la France, de ses conquêtes, de ses mélanges culturels. C'est une langue vivante, et son créateur, c'est en fait chaque personne qui la parle aujourd'hui, car nous continuons, même par nos erreurs ou nos néologismes, à la faire évoluer.

