Quand le concept de "nation" brouille les pistes
Je me souviens d'une conversation avec un collègue professeur de linguistique comparée. On discutait justement de cette question pendant un café à la Sorbonne. Selon lui, le terme même de "langue nationale" est anachronique lorsqu'on parle des langues anciennes. Les nations telles que nous les connaissons aujourd'hui n'existaient pas il y a plusieurs millénaires. Les frontières politiques ne correspondaient pas à celles des langues.
En réfléchissant, j'ai réalisé que cette distinction est cruciale. Le sumérien, par exemple, était parlé dans les villes-États mésopotamiennes il y a environ 5 000 ans, mais personne ne parlait de "langue nationale" à l'époque. Il s'agissait plutôt d'une langue administrative et religieuse.
Les candidats favoris pour le titre de "première langue"
Le sumérien : l'écriture cunéiforme comme preuve
Si je devais pointer du doigt une langue avec des certitudes, je dirais que le sumérien est probablement la première langue dont nous avons des traces écrites. On a trouvé des tablettes d'argile gravées en écriture cunéiforme datant de 3100 avant J.-C. à Oumm el-Qaab en Égypte. Cela dit, ce n'est pas parce qu'une langue est la première documentée qu'elle est nécessairement la plus ancienne.
Ce qui est intéressant avec le sumérien, c'est qu'il s'agit d'une langue isolée, sans lien connu avec d'autres familles linguistiques. Cela rend son étude d'autant plus fascinante pour les linguistes comme moi.
Le basque : un survivant mystérieux
J'ai toujours été fasciné par le basque. Cette langue, parlée dans le sud-ouest de la France et le nord de l'Espagne, est un autre candidat sérieux. Selon les dernières recherches, elle existerait sous sa forme actuelle depuis au moins 2 000 ans, peut-être même plus. D'ailleurs, c'est la seule langue d'Europe occidentale à avoir survécu à l'expansion du latin et des langues romanes.
Ce que j'aime dans cette histoire, c'est que le basque, ou euskara, a failli disparaître à plusieurs reprises. Pourtant, il est toujours là, résistant comme un vieux chêne face aux tempêtes. Aujourd'hui, grâce aux efforts de revitalisation, il connaît même un regain d'intérêt, surtout chez les jeunes.
Une question de définition
Quand on me pose la question de la première langue nationale, je pense souvent à l'étymologie du mot "langue" lui-même. Il vient du latin "lingua", qui signifie à la fois "langue" et "langage". C'est une belle image, qui rappelle que le langage est bien plus ancien que l'écriture.
En fait, les linguistes estiment que le langage humain remonte à au moins 100 000 ans, peut-être plus. Mais impossible de savoir quelle était la "première" langue parlée. Les langues évoluent, se transforment, disparaissent, naissent. C'est un processus continu dont nous ne voyons qu'un fragment.
Quand j'étais étudiant, j'avais un professeur qui disait souvent : "Les langues sont comme les vagues de la mer. On peut les observer, les décrire, mais impossible de dire laquelle est venue en premier." J'aime bien cette image, elle résume bien l'idée que chercher la "première" langue est peut-être une fausse question.
Pourquoi cette question nous passionne-t-elle tant ?
Je me suis souvent demandé pourquoi tant de gens s'intéressent à cette question. Je crois que c'est lié à notre quête identitaire. On cherche des racines, des origines. C'est assez humain comme besoin. D'ailleurs, c'est pour ça qu'on retrouve cette même fascination dans d'autres domaines, comme l'archéologie ou la génétique.
Ce que je trouve drôle, c'est que notre obsession pour les "premières fois" s'applique à tellement d'autres domaines. La première voiture, le premier ordinateur, le premier homme sur la Lune... Comme si ces "premiers" nous disaient quelque chose sur notre parcours collectif.
En y réfléchissant, peut-être que cette quête de la première langue nationale est une métaphore de notre propre recherche d'identité. Et c'est peut-être ça, l'essentiel. Les langues, même les plus anciennes, sont avant tout des outils de communication, de création, de transmission. Qu'elle soit vieille de 5 000 ans ou 50, chaque langue a sa place dans le paysage linguistique d'aujourd'hui.
Conclusion : Une réponse ouverte à la discussion
Pour revenir à la question initiale, si on parle de la première langue documentée dans l'histoire de l'humanité, je dirai sans hésiter le sumérien. Si on parle de la langue nationale la plus ancienne encore parlée aujourd'hui, je pencherai plutôt pour le basque ou le chinois. Et si on parle de la première langue parlée par les humains, je dirai... que nous n'avons pas assez de données pour répondre.
Je pense que c'est aussi bien comme ça, finalement. Cette incertitude laisse place à l'émerveillement et à l'humilité devant la complexité du langage humain. Et puis, comme je le dis souvent à mes étudiants, ce qui compte ce n'est pas tant d'où viennent les langues, mais plutôt comment elles nous relient aujourd'hui.

