L'obsession de Ben Gourion et le traumatisme de l'extermination
Pour comprendre pourquoi Israël a voulu la bombe, il faut se plonger dans la psyché de David Ben Gourion. Le premier Premier ministre du pays était hanté par le souvenir de la Shoah. Pour lui, le peuple juif ne pouvait plus jamais dépendre de la bonne volonté des autres nations pour sa survie. C'est une conviction profonde, presque viscérale. Il voyait dans l'atome non pas une arme de conquête, mais une assurance-vie ultime contre des voisins arabes alors ouvertement hostiles à l'existence même de l'État.
Le truc, c'est que dans les années 50, Israël est un pays pauvre, sans ressources naturelles majeures et avec une base scientifique encore en construction. On est loin du compte technologique. Ben Gourion charge donc son jeune et brillant protégé, Shimon Peres, de faire le tour des capitales occidentales pour trouver un partenaire. Les Américains ? Ils ferment la porte, craignant de déclencher une course aux armements avec l'URSS dans la région. Les Britanniques ? Trop liés à leurs intérêts pétroliers dans le monde arabe. Reste la France, qui à l'époque, se sent bien seule sur la scène internationale.
Le rôle de la science israélienne naissante
Israël n'est pas arrivé les mains vides. Ernst David Bergmann, le premier président de la Commission israélienne de l'énergie atomique, était un chimiste de génie. Il avait déjà en tête des méthodes pour extraire l'uranium des phosphates du désert du Néguev. Mais entre la théorie de laboratoire et la construction d'un réacteur capable de produire du plutonium, il y a un gouffre. C'est précisément là que l'aide étrangère devient indispensable.
Une diplomatie de l'ombre menée par Shimon Peres
Peres a joué un rôle de courtier de l'ombre. Il a su exploiter le sentiment de culpabilité de certains politiciens français face à la Seconde Guerre mondiale, mais aussi et surtout une convergence d'intérêts stratégiques brutale. La France luttait alors contre la rébellion en Algérie et voyait dans le régime de Nasser en Égypte, soutien indéfectible du FLN, un ennemi commun. L'alliance franco-israélienne est née dans les tranchées de la guerre froide et de la décolonisation.
Le pacte secret de Sèvres : quand la France a armé le Néguev
Tout bascule en 1956. La crise de Suez sert de catalyseur. Lors des accords secrets de Sèvres, où la France, le Royaume-Uni et Israël planifient l'attaque contre l'Égypte, un protocole annexe est signé. La France s'engage à fournir un réacteur de recherche de 18 mégawatts (qui passera officieusement à 24, puis bien plus). C'est le contrat du siècle pour l'industrie nucléaire française naissante, mais c'est surtout un séisme politique caché sous des tonnes de béton.
Le problème, c'est que ce contrat incluait aussi une usine de retraitement du plutonium. Or, le plutonium n'a qu'une seule utilité réelle : fabriquer des bombes. Guy Mollet, alors président du Conseil, et des figures comme Francis Perrin au Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), ont donné le feu vert. On n'y pense pas assez, mais à cette époque, la France elle-même n'avait pas encore la bombe. Elle a aidé Israël à développer une technologie qu'elle-même était encore en train de maîtriser. C'est assez fascinant quand on y réfléchit.
Le chantier titanesque de Dimona
Le site choisi est Dimona, en plein désert. Pour le monde extérieur, c'est une usine textile. Ou une station de recherche agricole. Les ouvriers et ingénieurs français, plus de 150 familles, vivent dans une base secrète. Ils ont interdiction de communiquer avec l'extérieur. Les composants arrivent par bateau, souvent marqués comme du matériel de construction civile. Le secret est si bien gardé que même les services de renseignement américains mettront plusieurs années à comprendre l'ampleur de ce qui se trame sous le sable.
La technologie française au service du plutonium
Le réacteur de Dimona est de type EL-102, utilisant l'uranium naturel et l'eau lourde. C'est une technologie robuste. Mais le vrai cadeau de la France, c'est le savoir-faire sur le cycle du combustible. Sans l'usine de séparation chimique fournie par la société française Saint-Gobain Techniques Nouvelles (SGN), Israël n'aurait jamais pu transformer le combustible usé en matière fissile de qualité militaire. C'est là que réside le véritable secret de la puissance nucléaire israélienne.
Kennedy face à l'atome israélien : un bras de fer méconnu
Quand John F. Kennedy arrive à la Maison-Blanche en 1961, il découvre le pot aux roses. Et il n'est pas content du tout. Pour JFK, la prolifération nucléaire est le danger numéro un. S'ensuit une correspondance tendue, presque brutale, avec Ben Gourion. Les États-Unis exigent des inspections. Israël ruse. On laisse entrer les inspecteurs américains, mais on leur montre des faux murs, on camoufle les ascenseurs menant aux niveaux souterrains. C'est une véritable partie de poker menteur.
Reste que les Américains ont fini par lâcher l'affaire. Pourquoi ? Parce que la guerre froide primait. Après l'assassinat de Kennedy, Lyndon B. Johnson a adopté une approche beaucoup plus pragmatique. Tant qu'Israël ne faisait pas de test public et ne déclarait pas officiellement posséder l'arme, Washington fermait les yeux. C'est la naissance de la fameuse amiguïté nucléaire. On ne confirme rien, on ne nie rien, mais tout le monde sait. Et ça arrange tout le monde, car cela évite de forcer les pays arabes à se doter eux aussi de l'atome pour équilibrer la balance.
L'affaire de l'eau lourde norvégienne et le rôle de l'ombre
Pour faire tourner un réacteur comme celui de Dimona, il faut de l'eau lourde. La France en a fourni une partie, mais pas assez. C'est là qu'entre en scène la Norvège. En 1959, Israël achète 20 tonnes d'eau lourde à Oslo, officiellement pour un usage pacifique. Sauf que les Norvégiens ne sont pas dupes. Ils ont fermé les yeux par sympathie pour le jeune État, ou peut-être par simple pragmatisme commercial. Résultat : Israël a pu démarrer son réacteur sans dépendre exclusivement de Paris.
Le trafic d'uranium : l'opération Plumbat
À un moment donné, le combustible est venu à manquer. En 1968, une opération digne d'un roman d'espionnage est montée : l'opération Plumbat. Un cargo chargé de 200 tonnes d'uranium (le Scheersberg A) disparaît en pleine mer Méditerranée entre Anvers et Gênes. Quand il réapparaît, il est vide. L'uranium a été transféré en mer sur un navire israélien. Le Mossad a prouvé ici qu'il était prêt à tout pour maintenir la survie du programme, même à la piraterie internationale. Honnêtement, c'est flou sur certains détails encore aujourd'hui, mais la finalité ne fait aucun doute.
Vela 1979 : l'essai nucléaire que personne n'a voulu voir
Le 22 septembre 1979, un satellite américain nommé Vela détecte un double flash lumineux caractéristique d'une explosion nucléaire dans l'Atlantique Sud, près de l'île de l'avion. Qui est responsable ? Les soupçons se portent immédiatement sur un essai conjoint entre Israël et l'Afrique du Sud de l'apartheid. À l'époque, les deux pays collaborent étroitement sur le plan militaire. Israël fournit de la technologie, l'Afrique du Sud fournit l'uranium brut (le fameux yellowcake).
L'administration Carter a tout fait pour étouffer l'affaire. Pourquoi ? Parce qu'admettre qu'Israël venait de procéder à un essai nucléaire aurait obligé les États-Unis à imposer des sanctions massives contre leur principal allié au Moyen-Orient. On a donc inventé des théories sur des micrométéorites ayant frappé le satellite. Mais les experts indépendants sont quasi unanimes : c'était bien un test de bombe à fission de petite puissance. C'est l'un des secrets les mieux gardés de la fin du XXe siècle.
Trois erreurs historiques sur l'arsenal nucléaire hébreu
Il circule énormément de bêtises sur ce sujet. Rétablissons quelques vérités pour éviter de tomber dans les raccourcis habituels.
D'abord, l'idée que les États-Unis ont tout donné. C'est faux. Les USA ont été le principal obstacle au programme nucléaire israélien pendant toute la présidence Kennedy. Ils ont fini par accepter l'état de fait, mais ils n'ont pas été les géniteurs. C'est une nuance de taille. Ensuite, on entend souvent que le programme est purement défensif. Sauf que toute arme nucléaire est par définition une arme politique de dissuasion. Enfin, beaucoup pensent qu'Israël possède des centaines de têtes. Les estimations sérieuses parlent plutôt de 80 à 90 ogives, ce qui est déjà largement suffisant pour raser la région plusieurs fois.
Le mythe du vol des plans américains
Il y a eu des affaires d'espionnage, notamment celle de Zalman Shapiro et de la société NUMEC en Pennsylvanie dans les années 60, où des centaines de kilos d'uranium enrichi auraient "disparu". Si cela a pu aider à accélérer les choses, ce n'est pas le cœur du programme. Le cœur, c'est Dimona, et Dimona est une création française. Le reste n'est que de l'optimisation ou du ravitaillement clandestin.
La trahison de Mordechai Vanunu
En 1986, un technicien de Dimona, Mordechai Vanunu, révèle au Sunday Times des photos de l'intérieur de l'usine. C'est le choc. Le monde découvre que l'usine textile est en réalité une forteresse atomique. Vanunu sera enlevé par le Mossad à Rome et passera 18 ans en prison. Son témoignage a confirmé ce que tout le monde soupçonnait : Israël était devenu une puissance nucléaire majeure grâce au plutonium produit dans le désert.
Questions fréquentes sur le programme nucléaire israélien
Israël a-t-il signé le Traité de Non-Prolifération (TNP) ?
Non. C'est l'un des rares pays, avec l'Inde, le Pakistan et le Soudan du Sud, à ne jamais l'avoir signé. Cela permet à l'État hébreu d'échapper aux inspections obligatoires de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique (AIEA) pour ses installations militaires. C'est une position juridique très confortable qui lui permet de maintenir son flou artistique.
Combien de bombes Israël possède-t-il réellement ?
C'est le grand mystère. Les experts du SIPRI ou de la Federation of American Scientists estiment l'arsenal entre 80 et 400 ogives selon les sources. Le chiffre le plus probable tourne autour de 90. Mais au-delà du nombre, c'est la triade nucléaire qui compte : Israël peut lancer des missiles depuis le sol (Jericho), depuis des avions (F-16, F-15) et, plus inquiétant pour ses adversaires, depuis ses sous-marins de classe Dolphin fournis par l'Allemagne.
La France regrette-t-elle aujourd'hui cette aide ?
Officiellement, la France de l'après-De Gaulle a pris ses distances. En 1960, De Gaulle lui-même a essayé de freiner la coopération, demandant à Israël de déclarer le caractère pacifique de Dimona. Mais le mal était fait, les contrats étaient signés et les ingénieurs étaient déjà sur place. Aujourd'hui, c'est un sujet que le Quai d'Orsay évite soigneusement d'aborder. C'est une page d'histoire que l'on préfère laisser sous le tapis de la realpolitik.
L'opacité comme doctrine : le verdict sur une ambiguïté réussie
Alors, au final, qui a donné le nucléaire à Israël ? C'est une œuvre collective, mais dont le maître d'ouvrage est incontestablement la France de la IVe République. Sans le savoir-faire des ingénieurs français et la volonté politique de Shimon Peres, le Néguev ne serait qu'une étendue de sable. Je reste convaincu que cette alliance secrète est l'un des exemples les plus aboutis de diplomatie parallèle de l'histoire moderne.
Le résultat est là : Israël est la seule puissance nucléaire (présumée) du Moyen-Orient. Cette asymétrie est à la fois un facteur de stabilité — aucun État n'osant attaquer frontalement Israël de peur d'une apocalypse — et une source de tension permanente, car elle pousse l'Iran à vouloir équilibrer la donne. L'ambiguïté nucléaire israélienne est un chef-d'œuvre de stratégie : elle offre tous les avantages de la dissuasion sans les inconvénients diplomatiques des sanctions. Mais jusqu'à quand ce château de cartes pourra-t-il tenir sans un seul essai officiel ? C'est toute la question qui agite les chancelleries depuis soixante ans.
Bref, l'atome israélien est un enfant français qui a grandi sous protection américaine. Une filiation complexe pour une arme qui ne l'est pas moins. On est bien loin des discours simplistes sur les alliances naturelles, on est dans le dur de la survie d'un État qui a su transformer une opportunité technologique en un bouclier immuable.
