Ce qui frappe d'emblée, c'est l'ampleur du phénomène : en 2023, Amnesty International a recensé au moins 1 153 exécutions dans le monde, un chiffre en hausse de 30% par rapport à l'année précédente. Sauf que - et c'est là que les choses deviennent troubles - ces données excluent sciemment la Chine, où le nombre réel d'exécutions se compte probablement en milliers. Autant dire que les chiffres officiels sont à prendre avec des pincettes de la taille du Yangtsé.
Pourquoi la Chine reste le champion incontesté (même si on n'en sait presque rien)
Officiellement, la Chine ne communique plus ses statistiques sur la peine de mort depuis 2009. Coïncidence ? Pas vraiment. Le régime a classé ces données comme "secret d'État" au moment même où les pressions internationales commençaient à se faire sentir. Résultat : on navigue à vue dans un brouillard statistique épais comme la Grande Muraille.
Les estimations les plus sérieuses - celles d'Amnesty, de Dui Hua Foundation ou de chercheurs indépendants - oscillent entre 2 000 et 6 000 exécutions par an. Pour donner un ordre de grandeur, c'est comme si la Chine exécutait chaque année l'équivalent de la population d'une ville moyenne comme Annecy. Et ce, dans une relative indifférence internationale. Le truc c'est que, contrairement à l'Iran ou à l'Arabie saoudite, Pékin a réussi à normaliser cette pratique en la présentant comme une "nécessité pour la stabilité sociale" - un argument qui passe étonnamment bien auprès de certains pays africains et asiatiques.
Mais voici où ça devient vraiment tordu : la Chine a élargi en 2015 la liste des crimes passibles de la peine capitale. On y trouve désormais des infractions qui feraient sourire en Europe - trafic de stupéfiants à grande échelle (oui, même pour la marijuana), corruption "grave" (un concept suffisamment flou pour y faire entrer à peu près n'importe qui), et même certains délits économiques. Le problème, c'est que le système judiciaire chinois est notoirement opaque, avec des procès expéditifs et des aveux souvent obtenus sous la contrainte. Bref, on est loin du procès équitable à l'occidentale.
Le cas particulier du Xinjiang : une zone grise dans la zone grise
Si les chiffres nationaux sont déjà impossibles à vérifier, ceux concernant le Xinjiang relèvent carrément de la spéculation éclairée. Les rapports d'ONG comme Human Rights Watch ou des témoignages de Ouïghours exilés suggèrent une augmentation significative des exécutions depuis 2017, dans le cadre de la "lutte contre le terrorisme" menée par Pékin. Mais comment distinguer une exécution judiciaire d'une disparition pure et simple ? La frontière est poreuse, et les autorités locales ont tout intérêt à brouiller les pistes.
Ce qui est certain, c'est que la région concentre une part disproportionnée des condamnations à mort. Les crimes invoqués ? "Séparatisme", "terrorisme" ou "extrémisme religieux" - des accusations suffisamment larges pour englober à peu près n'importe quel comportement. Et avec la généralisation de la surveillance de masse, le filet se resserre. Imaginez un système où votre historique de recherche, vos déplacements, vos achats et même vos conversations sont analysés en temps réel pour détecter des "signaux faibles" de radicalisation. C'est la réalité du Xinjiang aujourd'hui.
La méthode chinoise : rapide, discrète, et industrialisée
Oubliez les pelotons d'exécution spectaculaires ou les injections létales médiatisées. En Chine, on a opté pour l'efficacité industrielle. La plupart des exécutions se font par balle dans la nuque, dans des fourgons spécialement aménagés qui sillonnent le pays. L'avantage ? Pas de lieu fixe à surveiller, pas de manifestation possible, et une logistique simplifiée à l'extrême.
Le processus est rodé : le condamné est extrait de sa cellule au petit matin, emmené dans le fourgon, et exécuté sur place. Les familles ne sont généralement pas informées à l'avance, et reçoivent parfois les cendres plusieurs semaines plus tard - sans explication. Et le plus cynique dans tout ça ? Les organes des condamnés sont souvent prélevés pour alimenter le lucratif marché des greffes. Un business qui rapporterait plusieurs milliards de dollars par an, selon des enquêtes journalistiques comme celle du China Tribunal en 2019.
L'Iran : le roi des exécutions publiques et des minorités ciblées
Si la Chine est le champion en volume, l'Iran détient probablement la palme de la brutalité assumée. Avec au moins 853 exécutions recensées en 2023 (un record depuis 2015), le régime des mollahs ne fait pas dans la demi-mesure. Et contrairement à la Chine, Téhéran ne se cache pas : les exécutions sont souvent publiques, filmées, et utilisées comme outil de propagande.
Le plus glaçant ? La diversité des crimes passibles de la peine capitale. On y trouve bien sûr les meurtres et les viols, mais aussi l'adultère, l'homosexualité, le blasphème, ou encore "l'atteinte à la sécurité nationale" - une notion suffisamment vague pour y faire entrer à peu près n'importe quelle opposition politique. En 2022, après les manifestations consécutives à la mort de Mahsa Amini, les autorités ont exécuté au moins 7 personnes pour "moharebeh" (guerre contre Dieu) ou "efsad-e fel-arz" (corruption sur terre). Des accusations qui, dans les faits, recouvrent souvent de simples actes de protestation.
Les minorités dans le viseur : Kurdes, Baloutches et Afghans
Les statistiques iraniennes révèlent une réalité troublante : les minorités ethniques et religieuses sont surreprésentées parmi les exécutés. Les Baloutches, qui représentent environ 5% de la population, comptent pour près de 20% des exécutions. Même chose pour les Kurdes, systématiquement ciblés sous prétexte de "séparatisme".
Et puis il y a les Afghans. Depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021, l'Iran a intensifié les expulsions de migrants afghans - souvent en les condamnant à mort pour des délits mineurs. En 2023, au moins 14 Afghans ont été exécutés, dont plusieurs pour trafic de drogue. Le problème, c'est que ces procès sont expéditifs, sans interprètes ni avocats compétents. Résultat : des innocents se retrouvent pendus pour des crimes qu'ils n'ont pas commis, ou dont ils ignoraient même la gravité.
La pendaison, une tradition qui ne se démode pas
Contrairement à la Chine qui a modernisé ses méthodes, l'Iran reste fidèle à la pendaison - une technique lente, douloureuse, et particulièrement traumatisante pour les témoins. Les exécutions ont souvent lieu à l'aube, dans des stades ou sur des places publiques, devant des foules parfois encouragées à filmer la scène avec leurs téléphones.
Le plus macabre ? Les autorités iraniennes ont perfectionné la technique pour prolonger l'agonie. Au lieu d'une chute brutale qui brise la nuque, les condamnés subissent une strangulation lente qui peut durer plusieurs minutes. Et dans certains cas, les corps restent suspendus pendant des heures, en guise d'avertissement. En 2020, le cas de Navid Afkari, un lutteur exécuté pour son implication présumée dans des manifestations, avait choqué le monde entier. Sa famille n'avait même pas été autorisée à récupérer son corps.
L'Arabie saoudite : la peine de mort comme outil de contrôle social
Troisième sur le podium, mais pas des moindres : l'Arabie saoudite. Avec 172 exécutions en 2023 (un chiffre en hausse de 85% par rapport à 2022), le royaume wahhabite a clairement décidé de faire de la peine capitale un instrument de terreur d'État. Et contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce ne sont pas les crimes "classiques" qui dominent les statistiques, mais bien les infractions liées à la drogue et au terrorisme.
Le tournant date de 2016, quand le prince héritier Mohammed ben Salmane a lancé son plan "Vision 2030" pour moderniser le pays. Sauf que cette modernisation s'accompagne d'une répression féroce contre toute forme de dissidence. Les exécutions massives de 2016 (47 en un seul jour, dont le célèbre cheikh Nimr al-Nimr, un opposant chiite) et de 2019 (37 personnes, principalement des militants chiites) ont marqué les esprits. Mais ce qui est moins connu, c'est que ces opérations spectaculaires cachent une réalité plus insidieuse : des exécutions quasi hebdomadaires pour des délits mineurs.
La drogue, nouveau prétexte pour éliminer les indésirables
En 2021, l'Arabie saoudite a exécuté 53 personnes pour trafic de drogue. En 2022, elles étaient 57. En 2023, 81. La tendance est claire : Riyad utilise la guerre contre la drogue comme paravent pour éliminer les éléments jugés indésirables - migrants, opposants politiques, ou simplement des boucs émissaires pour calmer l'opinion publique.
Le plus cynique ? La majorité de ces condamnés sont des étrangers - des travailleurs pauvres venus du Pakistan, du Yémen ou de l'Afrique de l'Est, souvent piégés par des réseaux criminels. En 2022, un jeune Pakistanais de 26 ans a été décapité pour avoir transporté 2 kg de haschisch. Son crime ? Avoir accepté un colis pour un ami sans savoir ce qu'il contenait. Et comme en Iran, les procès sont expéditifs, sans interprètes ni avocats compétents. Autant dire que la présomption d'innocence est une notion toute relative dans le royaume.
La décapitation au sabre : un spectacle médiéval en pleine modernité
L'Arabie saoudite est l'un des derniers pays au monde à pratiquer encore la décapitation au sabre. Une méthode choisie pour son caractère spectaculaire et son ancrage dans la tradition islamique. Les exécutions ont généralement lieu le vendredi matin, après la prière, sur les places publiques des grandes villes. Le bourreau, souvent un membre de la famille royale ou un dignitaire religieux, procède à la décapitation d'un geste rapide - du moins en théorie.
Car dans la pratique, les choses ne se passent pas toujours comme prévu. En 2015, une vidéo avait fuité montrant une exécution ratée : le bourreau avait dû s'y reprendre à trois fois pour trancher la tête du condamné, sous les cris de la foule. Et en 2020, un autre bourreau avait accidentellement décapité un spectateur en maniant son sabre avec trop d'enthousiasme. Des incidents qui n'ont pas empêché le royaume de continuer à utiliser cette méthode, jugée "plus humaine" que la pendaison ou l'injection létale par les autorités.
Les autres pays dans le collimateur : qui complète le top 5 ?
Si la Chine, l'Iran et l'Arabie saoudite trustent le podium, d'autres pays méritent une mention spéciale - ne serait-ce que pour leur créativité en matière de répression. Voici les principaux prétendants au titre peu enviable de "champion des exécutions".
1. La Somalie : l'anarchie judiciaire
Avec au moins 38 exécutions en 2023, la Somalie se classe quatrième ex-aequo avec l'Irak. Mais ce qui distingue Mogadiscio, c'est l'absence totale de cadre légal. Les exécutions sont souvent décidées par des tribunaux islamiques locaux, sans procès digne de ce nom, et exécutées par des milices. En 2021, une jeune femme de 19 ans a été lapidée à mort pour adultère après avoir été violée. Son crime ? Avoir porté plainte pour viol - un acte considéré comme une "confession" d'adultère par les tribunaux islamiques.
Et le pire, c'est que ces pratiques sont souvent encouragées par les autorités centrales, qui ferment les yeux sur les abus des tribunaux islamiques en échange de leur soutien politique. Résultat : la Somalie est devenue un laboratoire de l'arbitraire judiciaire, où la peine de mort sert à régler des comptes personnels autant qu'à "faire respecter l'ordre".
2. L'Irak : la peine de mort comme arme politique
L'Irak a exécuté au moins 38 personnes en 2023, mais le chiffre réel est probablement bien plus élevé. Depuis la chute de Saddam Hussein, le pays a connu une inflation spectaculaire des condamnations à mort, utilisées comme outil de vengeance politique et de contrôle des populations sunnites. En 2016, Bagdad a exécuté 88 personnes en un seul jour - un record absolu pour le pays.
Le problème, c'est que les procès sont souvent bâclés, basés sur des aveux obtenus sous la torture. En 2021, une enquête de Human Rights Watch a révélé que des centaines de détenus avaient été condamnés à mort sur la base d'aveux signés sous la contrainte. Et comme en Iran, les minorités sont particulièrement ciblées : les sunnites représentent 80% des condamnés à mort, alors qu'ils ne constituent que 30% de la population.
3. L'Égypte : la peine de mort à la chaîne
L'Égypte a exécuté au moins 24 personnes en 2023, mais le nombre de condamnations à mort prononcées est bien plus élevé : plus de 500 en 2022. Le régime d'Abdel Fattah al-Sissi utilise la peine capitale comme arme de répression massive contre les Frères musulmans et les opposants politiques. En 2020, 15 hommes ont été exécutés pour leur implication présumée dans l'assassinat du procureur général Hicham Barakat en 2015. Sauf que les preuves étaient si minces que même les observateurs internationaux ont crié au scandale.
Le plus inquiétant ? L'Égypte a récemment élargi la liste des crimes passibles de la peine de mort. Désormais, même les manifestations pacifiques peuvent être considérées comme des "actes de terrorisme" punissables de mort. Et avec un système judiciaire aux ordres du pouvoir, les condamnations tombent comme des couperets. En 2021, un jeune homme de 22 ans a été condamné à mort pour avoir partagé une publication Facebook critiquant le gouvernement. Son crime ? Avoir "diffusé de fausses informations".
Les méthodes d'exécution : un catalogue de l'horreur
Si les chiffres donnent le vertige, les méthodes utilisées pour mettre fin à la vie des condamnés sont tout aussi glaçantes. Chaque pays a ses "spécialités", souvent héritées de traditions locales ou de considérations politiques. Petit tour d'horizon des techniques les plus courantes - et les plus barbares.
La pendaison : la méthode préférée de l'Iran et de l'Irak
Simple, peu coûteuse et spectaculaire, la pendaison reste la méthode la plus répandue au Moyen-Orient. Mais contrairement à l'image hollywoodienne d'une chute qui brise instantanément la nuque, la réalité est souvent bien plus cruelle. En Iran, les bourreaux utilisent une technique dite de "pendaison lente", où le condamné est hissé progressivement jusqu'à ce que mort s'ensuive par strangulation. L'agonie peut durer plusieurs minutes, pendant lesquelles le supplicié se débat, urine et défèque sous lui.
En Irak, les exécutions sont souvent filmées et diffusées à la télévision d'État, en guise d'avertissement. En 2018, une vidéo avait circulé montrant l'exécution de 38 hommes accusés de terrorisme. On y voyait les condamnés, les yeux bandés, tomber un à un dans la trappe, tandis que la foule scandait "Allahou Akbar". Le plus macabre ? Certains des corps présentaient des traces de torture, suggérant que les aveux avaient été obtenus sous la contrainte.
La décapitation : l'apanage de l'Arabie saoudite
L'Arabie saoudite est le dernier pays au monde à pratiquer encore la décapitation au sabre. Une méthode choisie pour son caractère "purificateur" dans la tradition islamique, mais aussi pour son effet dissuasif. Les exécutions ont généralement lieu le vendredi, après la prière, sur les places publiques des grandes villes. Le bourreau, souvent un membre de la famille royale ou un dignitaire religieux, procède à la décapitation d'un geste rapide - en théorie.
Car dans la pratique, les choses ne se passent pas toujours comme prévu. En 2015, une vidéo avait fuité montrant une exécution ratée : le bourreau avait dû s'y reprendre à trois fois pour trancher la tête du condamné, sous les cris de la foule. Et en 2020, un autre bourreau avait accidentellement décapité un spectateur en maniant son sabre avec trop d'enthousiasme. Des incidents qui n'ont pas empêché le royaume de continuer à utiliser cette méthode, jugée "plus humaine" que la pendaison ou l'injection létale par les autorités.
L'injection létale : la fausse modernité des États-Unis
Aux États-Unis, l'injection létale est présentée comme une méthode "humaine" et "scientifique". Sauf que la réalité est bien plus sordide. Depuis que les laboratoires européens refusent de fournir les produits nécessaires, les États ont dû se rabattre sur des cocktails improvisés, souvent testés sur des animaux avant d'être injectés aux condamnés. Résultat : des exécutions qui tournent au cauchemar.
En 2014, Clayton Lockett est mort après 43 minutes d'agonie, se tordant de douleur sur la table d'exécution. En 2018, Doyle Hamm a survécu à une tentative d'exécution après que les bourreaux n'aient pas réussi à trouver une veine. Et en 2022, Joe Nathan James Jr. a mis trois heures à mourir, après que les techniciens aient échoué à placer correctement l'aiguille. Le plus ironique ? Ces ratages sont souvent filmés et diffusés, en vertu des lois sur la transparence. Autant dire que l'injection létale est devenue une loterie macabre, où les condamnés jouent leur vie à pile ou face.
Le peloton d'exécution : le retour en grâce aux États-Unis
Face aux ratés de l'injection létale, certains États américains ont décidé de revenir aux méthodes du Far West. En 2021, la Caroline du Sud a adopté une loi autorisant le peloton d'exécution pour les condamnés à mort. Une première depuis 2010, quand l'Utah avait exécuté Ronnie Lee Gardner par balle. Le principe ? Cinq tireurs, dont un seul utilise une balle à blanc, pour que personne ne sache qui a porté le coup fatal.
Mais voici où ça devient absurde : en 2022, un tribunal fédéral a bloqué l'exécution de Richard Moore, un condamné à mort de Caroline du Sud, au motif que le peloton d'exécution était "cruel et inhabituel". Sauf que Moore avait lui-même demandé à être fusillé plutôt que de subir une injection létale. Une situation kafkaïenne où l'État refuse d'exécuter un condamné par la méthode qu'il a choisie, au motif que cette méthode serait... trop cruelle. On nage en plein délire bureaucratique.
Pourquoi ces pays continuent-ils à exécuter malgré les condamnations internationales ?
La question mérite d'être posée : à l'heure où la plupart des pays abolissent la peine de mort, pourquoi certains régimes s'entêtent-ils à l'utiliser massivement ? Les raisons sont multiples, et souvent plus cyniques qu'il n'y paraît.
1. La peine de mort comme outil de terreur d'État
Dans des pays comme l'Iran, l'Arabie saoudite ou la Chine, la peine capitale n'est pas qu'une question de justice. C'est avant tout un instrument de contrôle social, utilisé pour écraser toute velléité de contestation. En exécutant publiquement des opposants, des minorités ou des "criminels" (réels ou supposés), ces régimes envoient un message clair : "Voilà ce qui vous attend si vous nous défiez".
Et ça marche. En Iran, les exécutions de manifestants en 2022-2023 ont effectivement fait reculer le mouvement de protestation. En Arabie saoudite, les décapitations massives de 2016 ont dissuadé de nombreux opposants de s'exprimer. Et en Chine, la simple menace de la peine de mort suffit à faire taire la plupart des dissidents. Le truc c'est que, contrairement aux armes à feu ou aux prisons, la peine capitale a un effet psychologique bien plus puissant : elle transforme chaque citoyen en potentiel bourreau de lui-même, en le forçant à intérioriser la peur.
2. Le nationalisme comme paravent
Autre raison souvent invoquée : la "souveraineté judiciaire". Pour des pays comme la Chine ou l'Iran, les critiques internationales sur la peine de mort ne sont que des ingérences néocoloniales, destinées à saper leur indépendance. Pékin martèle que son système judiciaire est "adapté à la culture chinoise", tandis que Téhéran présente la charia comme une "loi divine" intouchable.
Sauf que cette rhétorique ne tient pas la route. D'abord, parce que ces pays signent des traités internationaux qu'ils violent allègrement (la Chine a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en 1998, qui interdit les exécutions arbitraires). Ensuite, parce que leur propre population commence à remettre en question ces pratiques. En Iran, les manifestations contre la peine de mort se multiplient. En Chine, des intellectuels osent critiquer la répression au Xinjiang. Et en Arabie saoudite, même certains membres de la famille royale commencent à trouver que MBS va un peu trop loin.
3. L'économie de la mort : un business juteux
On n'y pense pas assez, mais la peine de mort est aussi une industrie. En Chine, le prélèvement d'organes sur les condamnés à mort alimente un marché noir estimé à plusieurs milliards de dollars par an. En Iran, les familles des condamnés doivent souvent payer pour récupérer les corps - une pratique qui rapporte des millions de rials aux autorités. Et aux États-Unis, les entreprises qui fournissent les produits pour les injections létales réalisent des marges confortables.
Prenez le cas de la Chine. Selon une enquête du China Tribunal, les hôpitaux militaires chinois prélèvent systématiquement les organes des condamnés à mort, sans leur consentement. Les reins, foies et cornées sont ensuite vendus à des cliniques privées, qui les greffent à des patients fortunés - souvent des étrangers prêts à payer des fortunes pour sauter les listes d'attente. En 2016, un rein se vendait environ 62 000 dollars sur le marché noir chinois. Un business si lucratif que certains hôpitaux ont été accusés de "commander" des exécutions pour répondre à la demande.
Les idées reçues sur la peine de mort : ce qu'on croit savoir et ce qui est faux
Autour de la peine capitale, les clichés ont la vie dure. Certains sont tenaces, d'autres carrément dangereux. Petit démontage des idées reçues les plus répandues - et les plus toxiques.
"La peine de mort dissuade le crime"
C'est l'argument massue des partisans de la peine capitale : "Si on exécute les criminels, les autres réfléchiront à deux fois avant de passer à l'acte." Sauf que les études montrent exactement le contraire. Aux États-Unis, les États qui pratiquent la peine de mort ont des taux d'homicides plus élevés que ceux qui l'ont abolie. En 2020, la Louisiane (qui exécute) affichait un taux de 15,8 homicides pour 100 000 habitants, contre 2,8 pour le Massachusetts (qui n'exécute pas).
Et ce n'est pas un hasard. Les criminels ne sont pas des êtres rationnels qui pèsent le pour et le contre avant d'agir. La plupart des meurtres sont commis dans un accès de rage, sous l'emprise de la drogue ou de l'alcool, ou dans le cadre de crimes passionnels. Dans ces cas-là, la menace de la peine de mort ne change strictement rien. Pire : elle peut même aggraver la situation, en incitant les criminels à tuer leurs victimes pour éliminer les témoins. C'est ce qu'on appelle l'"effet de brutalisation".
"Certains crimes sont si horribles qu'ils méritent la mort"
C'est l'argument émotionnel, celui qui fait appel à notre soif de vengeance. "Comment ne pas vouloir la mort d'un violeur d'enfants ? D'un terroriste ? D'un tueur en série ?" Sauf que la justice n'est pas une question de vengeance, mais de proportionnalité. Et la peine de mort, par sa nature irréversible, est fondamentalement incompatible avec l'idée même de justice.
Prenez le cas de Cameron Todd Willingham. En 2004, cet Américain a été exécuté pour avoir incendié sa maison et tué ses trois filles. Sauf que les preuves scientifiques ont depuis démontré que l'incendie était accidentel. Trop tard : Willingham était déjà mort. Et il n'est pas le seul. Aux États-Unis, au moins 190 condamnés à mort ont été innocentés depuis 1973. Combien d'innocents ont été exécutés ? Personne ne le sait. Mais une chose est sûre : la peine de mort tue des innocents. Et ça, aucun "crime horrible" ne peut le justifier.
"La peine de mort coûte moins cher que la prison à vie"
Là encore, c'est une idée reçue tenace. "Pourquoi payer pour nourrir un criminel toute sa vie, alors qu'on peut l'exécuter pour quelques milliers de dollars ?" Sauf que la réalité est bien plus complexe. Aux États-Unis, les procès capitalaires coûtent en moyenne trois fois plus cher que les procès pour meurtre sans peine de mort. Pourquoi ? Parce qu'ils impliquent des avocats spécialisés, des expertises supplémentaires, et des années d'appels.
En Californie, une étude de 2011 a estimé que la peine de mort coûtait 184 millions de dollars de plus par an que la prison à perpétuité. En Floride, chaque exécution revient à 24 millions de dollars - soit l'équivalent de 46 ans de prison. Et encore, ces chiffres ne prennent pas en compte les coûts indirects : les erreurs judiciaires, les indemnisations aux familles des innocents exécutés, ou les frais de santé mentale pour les bourreaux et les témoins. Bref, la peine de mort est un gouffre financier. Et le pire, c'est qu'elle ne rapporte rien : contrairement à ce qu'on pourrait penser, elle ne fait pas baisser la criminalité, et elle ne console pas les familles des victimes.
"Les familles des victimes veulent la mort du coupable"
C'est l'argument le plus pernicieux, parce qu'il instrumentalise la douleur des victimes. "Comment refuser la peine de mort à une mère qui a perdu son enfant ?" Sauf que la réalité est bien plus nuancée. Dans les faits, beaucoup de familles de victimes s'opposent à la peine capitale. Pourquoi ? Parce qu'elles savent que les procès capitalaires sont longs, douloureux, et qu'ils transforment leur deuil en spectacle médiatique.
Prenez le cas de Marietta Jaeger. En 1973, sa fille de 7 ans a été enlevée et assassinée. À l'époque, Marietta était une fervente partisane de la peine de mort. Mais après avoir rencontré le meurtrier en prison, elle a changé d'avis. "La peine de mort ne m'aurait pas rendu ma fille, a-t-elle expliqué. Elle n'aurait fait que prolonger ma souffrance." Aujourd'hui, elle milite contre la peine capitale. Et elle n'est pas la seule. Aux États-Unis, de plus en plus de familles de victimes rejoignent le mouvement abolitionniste, au motif que la peine de mort ne fait que perpétuer le cycle de la violence.
Questions fréquentes : tout ce que vous n'avez jamais osé demander sur les exécutions capitales
Combien de pays pratiquent encore la peine de mort en 2024 ?
En 2024, 55 pays maintiennent la peine de mort dans leur législation, mais seulement une vingtaine l'appliquent régulièrement. La plupart des nations l'ont soit abolie en droit, soit suspendue dans les faits. Les derniers bastions ? La Chine, l'Iran, l'Arabie saoudite, l'Irak, l'Égypte et les États-Unis - avec quelques outsiders comme la Corée du Nord, le Vietnam ou la Somalie. Mais attention : ces chiffres sont à prendre avec des pincettes, car certains pays classent leurs exécutions comme "secret d'État" (la Chine, encore elle) ou les dissimulent sous des accusations politiques (comme la Biélorussie).
Ce qui est frappant, c'est la tendance générale : depuis les années 1990, le nombre de pays abolitionnistes a plus que doublé. En 1991, 48 pays avaient aboli la peine de mort en droit ou en pratique. En 2024, ils sont 144. Même des pays réputés répressifs comme la Malaisie ou la Sierra Leone ont récemment suspendu les exécutions. Sauf que - et c'est là que ça coince - les pays qui exécutent le plus sont aussi ceux qui résistent le plus au changement. Autant dire que la bataille est loin d'être gagnée.
Quels sont les crimes passibles de la peine de mort dans le monde ?
Officiellement, la plupart des pays limitent la peine capitale aux "crimes les plus graves" - une notion définie par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Dans la pratique, cette définition est si large qu'elle permet à peu près tout. Voici les crimes les plus couramment punis de mort :
1. Le meurtre (dans la plupart des pays qui exécutent) 2. Le terrorisme (Iran, Irak, Égypte, Chine) 3. Le trafic de drogue (Singapour, Arabie saoudite, Iran, Malaisie) 4. Le viol (Inde, Pakistan, certains États américains) 5. L'adultère (Iran, Arabie saoudite, Afghanistan sous les talibans) 6. L'homosexualité (Iran, Arabie saoudite, Mauritanie) 7. Le blasphème (Pakistan, Iran, Afghanistan) 8. La corruption "grave" (Chine, Vietnam) 9. L'espionnage (États-Unis, Corée du Nord, Chine) 10. La trahison (Corée du Nord, Biélorussie, certains États américains)
Le plus absurde ? Certains pays exécutent pour des crimes qui n'existent même pas ailleurs. En Iran, le "moharebeh" (guerre contre Dieu) peut valoir la peine de mort - une accusation souvent utilisée contre les manifestants. En Arabie saoudite, le "sorcellerie" est passible de décapitation. Et en Corée du Nord, regarder un film sud-coréen peut vous envoyer devant le peloton d'exécution. Bref, la peine de mort est souvent un fourre-tout juridique, utilisé pour éliminer les indésirables.
Combien de temps dure en moyenne un procès capital ?
Ça dépend du pays - et du degré d'équité du système judiciaire. Aux États-Unis, un procès capital peut durer des années, voire des décennies, en raison des multiples appels et recours. En 2020, la durée moyenne entre la condamnation et l'exécution était de 22 ans. Certains condamnés, comme Thomas Silverstein (mort en prison après 36 ans dans le couloir de la mort), y passent toute leur vie adulte.
À l'autre extrémité du spectre, on trouve des pays comme l'Iran ou l'Arabie saoudite, où les procès capitalaires sont expéditifs. En Iran, certains accusés sont condamnés à mort en moins de 24 heures, sans avocat ni possibilité de faire appel. En Arabie saoudite, les procès pour trafic de drogue durent souvent moins d'une semaine. Et en Chine, les "procès" pour crimes politiques (comme ceux des Ouïghours au Xinjiang) se résument parfois à une simple formalité : le condamné est emmené dans une salle, on lui lit sa sentence, et il est exécuté dans la foulée. Dans ces cas-là, la "justice" ressemble davantage à une exécution sommaire qu'à un procès.
Les femmes sont-elles moins exécutées que les hommes ?
Oui, mais pas pour les raisons qu'on croit. En 2023, sur les 1 153 exécutions recensées par Amnesty International, seulement 15 concernaient des femmes. Une disproportion qui s'explique par plusieurs facteurs :
1. Les femmes commettent moins de crimes violents que les hommes (elles représentent environ 10% des meurtres aux États-Unis, par exemple). 2. Dans les pays où la peine de mort est liée à des "crimes d'honneur" (comme l'adultère), les femmes sont souvent les victimes plutôt que les coupables. 3. Les stéréotypes de genre jouent en leur faveur : les juges et les jurys ont tendance à les considérer comme moins "dangereuses" que les hommes. 4. Dans certains pays, les femmes enceintes ou mères de jeunes enfants sont exemptées de la peine de mort (c'est le cas en Iran et en Arabie saoudite).
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