Charles X et le dernier baroud d'honneur de la monarchie Bourbon
Il faut bien comprendre que l'expédition de 1830 n'avait rien d'un projet de civilisation mûrement réfléchi. Charles X était aux abois. Son trône vacillait. Pour redorer son blason et faire taire une opposition libérale de plus en plus virulente, il lui fallait une victoire militaire éclatante, un truc qui claque. Le prétexte était tout trouvé : une sombre histoire de dettes de blé non payées par la France à la Régence d'Alger, remontant à l'époque de Bonaparte. Lors d'une audience en 1827, le Dey d'Alger, passablement agacé par l'arrogance du consul de France Pierre Deval, finit par lui donner un coup de chasse-mouches. Ou un coup d'éventail, selon les versions. C'est l'étincelle.
Le roi attendra pourtant trois ans avant d'envoyer l'armada. Le 14 juin 1830, 37 000 soldats et 600 navires débarquent sur la plage de Sidi-Ferruch. C'est massif. Alger tombe le 5 juillet. Mais ironie du sort : Charles X n'aura même pas le temps de savourer son triomphe. Les Parisiens se soulèvent durant les Trois Glorieuses et le virent du trône fin juillet. Le nouveau locataire des Tuileries, Louis-Philippe, hérite alors d'un cadeau empoisonné : une ville conquise, mais aucun plan pour la suite. On reste ou on part ? Le débat va durer des années.
Une opération de survie politique qui tourne à l'enlisement
Au départ, la France ne sait pas quoi faire de cette conquête. On occupe les ports, on installe quelques garnisons, mais l'intérieur des terres reste un mystère total pour l'état-major. Sauf que, comme souvent dans l'histoire coloniale, l'armée sur place prend des initiatives sans attendre les ordres de Paris. Les généraux se prennent pour des proconsuls romains. Je reste convaincu que si Charles X n'avait pas été aussi désespéré politiquement, cette expédition n'aurait jamais eu lieu, ou serait restée une simple opération de police maritime contre les corsaires barbaresques.
Le mythe du coup d'éventail face à la réalité financière
Le fameux coup d'éventail, c'est l'histoire officielle qu'on apprend aux enfants. La réalité est bien plus prosaïque. Deux négociants juifs d'Alger, Bacri et Busnach, avaient livré du blé à la France sous le Directoire. La France n'avait jamais payé. Le Dey d'Alger, qui avait avancé l'argent, voulait son dû. Pierre Deval, le consul français, était un personnage assez louche, impliqué dans des trafics, ce qui n'a rien arrangé à l'affaire. Bref, on est loin d'une guerre pour l'honneur de la France ; on est sur un litige commercial qui a mal tourné, sur fond de crise de régime à Paris.
37 000 hommes et 100 millions de francs : les chiffres du choc
La logistique de l'époque donne le tournis. Pour transporter les troupes, il a fallu réquisitionner des navires de commerce en plus de la flotte royale. Le coût de l'opération est estimé à l'époque à plus de 100 millions de francs, une somme colossale qui a vidé les caisses. On est loin du compte si l'on pense que c'était une petite promenade de santé. Sur les 37 000 hommes engagés, les maladies comme le choléra et la dysenterie feront d'ailleurs plus de ravages que les combats eux-mêmes lors des premiers mois. C'est une donnée qu'on oublie souvent : la conquête fut d'abord un calvaire sanitaire pour les appelés.
Louis-Philippe et la monarchie de Juillet : l'occupation devient totale
Louis-Philippe Ier, le "Roi-Citoyen", n'était pas un chaud partisan de la colonisation à outrance. Sauf que le prestige national était en jeu. Reculer, c'était admettre une défaite face aux puissances européennes, notamment l'Angleterre qui voyait d'un très mauvais œil l'installation des Français en Méditerranée. En 1834, une ordonnance royale crée officiellement les "Possessions françaises dans le Nord de l'Afrique". On ne parle pas encore d'Algérie — le mot n'existe pas vraiment sous cette forme — mais l'administration civile commence à pointer le bout de son nez.
L'émergence d'Abdelkader et le tournant de la guerre
C'est sous Louis-Philippe que la résistance s'organise autour d'un homme brillant : l'émir Abdelkader. Ce n'est pas juste un chef de guerre, c'est un fin politique qui parvient à fédérer des tribus souvent rivales. Face à lui, la France envoie ses meilleurs (ou ses pires) éléments. Le général Bugeaud arrive avec une doctrine nouvelle, celle de la mobilité absolue. Finis les lourds convois, place aux colonnes légères qui frappent vite et fort. Reste que cette stratégie va plonger le pays dans une violence inouïe pendant plus de quinze ans.
Bugeaud et la stratégie de la terre brûlée
Ici, on touche au point le plus sombre de la conquête. Pour briser le soutien des populations à Abdelkader, Bugeaud généralise la tactique des razzias. On brûle les récoltes, on rafle le bétail, on détruit les silos à grains. C'est une guerre totale contre les civils. Certains officiers français, dans leurs correspondances privées, s'en émeuvent, mais la logique de pacification prime sur tout le reste. C'est à cette période que l'Algérie devient le laboratoire de l'armée française, là où les futurs cadres du Second Empire vont faire leurs armes dans le sang.
La reddition de 1847 : la fin d'un monde
Après des années de traque et d'épuisement, Abdelkader finit par se rendre au duc d'Aumale, l'un des fils de Louis-Philippe, en décembre 1847. Il pensait pouvoir s'exiler en Orient, mais la France trahira sa parole en l'emprisonnant au château d'Amboise. Cette reddition marque la fin de la grande résistance organisée, même si des foyers de révolte, notamment en Kabylie, continueront de brûler pendant des décennies. À ce moment-là, la France contrôle les points stratégiques, mais elle n'a pas encore "digéré" le territoire.
1848 : Quand la Deuxième République invente les départements français
C'est là qu'intervient le premier régime républicain. La Révolution de 1848 renverse Louis-Philippe. On pourrait croire que les républicains, pétris de liberté et d'égalité, allaient lâcher l'Algérie. Pas du tout. Au contraire, ils vont faire ce qu'aucun roi n'avait osé faire : déclarer que l'Algérie, c'est la France. La Constitution de 1848 stipule que le territoire algérien est divisé en trois départements : Alger, Oran et Constantine. C'est une décision administrative majeure qui va verrouiller la situation pour le siècle à venir.
D'où vient cette obsession ? Il fallait caser les ouvriers parisiens qui s'étaient révoltés lors des Journées de Juin. On leur a proposé des terres en Algérie pour s'en débarrasser. C'est le début de la colonisation de peuplement massive. On n'est plus dans l'occupation militaire, on est dans l'implantation d'une société européenne sur un sol africain. Et c'est précisément là que le conflit de long terme s'installe, car on crée deux catégories de citoyens sur un même sol.
Napoléon III : Le rêve brisé du Royaume Arabe
Louis-Napoléon Bonaparte, d'abord président puis Empereur sous le nom de Napoléon III, arrive au pouvoir avec une vision radicalement différente. Il se rend en Algérie en 1860 et 1865. Ce qu'il voit ne lui plaît pas forcément. Il est frappé par la misère des populations locales et l'arrogance des colons. Il lance alors une idée qui va rendre les Européens d'Algérie furieux : le "Royaume Arabe". Pour lui, l'Algérie n'est pas une colonie ordinaire, mais un royaume dont il serait l'empereur, au même titre que celui des Français.
Le Sénatus-consulte de 1865 : un statut bâtard
Napoléon III tente d'accorder des droits aux Algériens. Le Sénatus-consulte de 1865 permet aux "indigènes" de devenir citoyens français, mais à une condition qui bloque tout : ils doivent renoncer à leur statut personnel musulman (la loi islamique pour le mariage, l'héritage, etc.). Pour la immense majorité, c'est une apostasie inacceptable. Résultat : moins de 500 personnes demanderont la citoyenneté en plusieurs années. L'intention était là, mais la méthode était à côté de la plaque. Autant dire que le fossé s'est creusé encore davantage.
La chute de l'Empire et le triomphe des colons
Lorsque Napoléon III tombe à Sedan en 1870, les colons d'Algérie exultent. Ils détestaient l'Empereur qui protégeait, selon eux, les Arabes au détriment de leurs intérêts. La Troisième République qui naît alors va être le régime de l'âge d'or des colons. C'est à ce moment que le pouvoir civil l'emporte définitivement sur le pouvoir militaire. Le décret Crémieux de 1870, qui accorde la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie mais pas aux Musulmans, finit de fracturer la société algérienne en strates juridiques inégales.
Pourquoi on confond souvent les acteurs de cette colonisation
Le truc c'est que la colonisation de l'Algérie est un mille-feuille politique. On finit par mélanger les époques parce que chaque régime a apporté sa pierre à l'édifice, souvent pour des raisons contradictoires. On n'y pense pas assez, mais l'Algérie a été le seul territoire colonial à être intégré organiquement à la France métropolitaine. Ce n'était pas une colonie comme l'Indochine ou l'Afrique Occidentale Française ; c'était, juridiquement, la France. Cette fiction juridique est la source de tous les drames qui suivront.
Je trouve que l'on surestime souvent le rôle d'un homme providentiel dans ce processus. La colonisation de l'Algérie a été une fuite en avant permanente. Un roi commence pour sauver son trône, une république continue pour caser ses chômeurs, un empereur tente de réformer par idéalisme romantique, et une autre république verrouille tout pour satisfaire son électorat local. C'est une construction collective, souvent chaotique, où la main droite ignorait souvent ce que faisait la main gauche à Paris.
Idées reçues : la colonisation était-elle inévitable en 1830 ?
Beaucoup d'historiens se posent la question. On a tendance à croire que l'Europe était lancée dans une course effrénée vers l'Afrique dès le début du XIXe siècle. C'est faux. En 1830, la France est la seule à se lancer dans une telle aventure. L'Angleterre est occupée par ses Indes, les autres puissances dorment. Si le Dey d'Alger avait été un peu plus diplomate, ou si le consul Deval avait été moins corrompu, il est fort probable que l'Algérie serait restée une province autonome de l'Empire Ottoman pendant encore un bon moment. L'histoire tient parfois à un fil, ou à un éventail mal placé.
Une autre erreur courante est de penser que la France est arrivée dans un pays vide ou sans structure. La Régence d'Alger était un État certes déclinant, mais avec une administration, une marine et des frontières déjà relativement tracées. La France n'a pas créé l'Algérie ex nihilo, elle a pris possession d'un territoire existant qu'elle a ensuite remodelé à sa main, souvent en détruisant les structures sociales qui fonctionnaient plutôt bien avant son arrivée.
Questions fréquentes sur les débuts de l'Algérie française
Qui était le chef de l'armée française en 1830 ?
C'est le général de Bourmont qui commandait l'expédition. Ancien chouan, il était détesté par une partie de l'armée car il avait déserté juste avant Waterloo. Sa victoire à Alger était aussi une manière pour lui de se racheter une conduite auprès des royalistes. Mais là encore, il sera vite remplacé après la chute de Charles X.
Pourquoi l'Algérie est-elle devenue des départements et pas un protectorat ?
La proximité géographique a joué un rôle majeur. Alger est à moins de 800 kilomètres de Marseille. Pour les politiques de 1848, c'était la prolongation naturelle du territoire national. Le modèle du protectorat, utilisé plus tard en Tunisie ou au Maroc, laissait une souveraineté de façade au dirigeant local. En Algérie, on a fait table rase du pouvoir local dès 1830, ce qui ne laissait que deux options : l'abandon ou l'annexion.
Quel rôle a joué la religion dans cette conquête ?
Officiellement, Charles X a aussi présenté l'expédition comme une croisade chrétienne contre l'infidèle et pour mettre fin à l'esclavage des chrétiens en Méditerranée. C'était un argument de vente pour l'opinion publique conservatrice. Dans les faits, les motivations étaient bien plus financières et politiques que religieuses, même si l'Église a soutenu le mouvement par la suite.
- 1830 : Prise d'Alger par Charles X.
- 1834 : Création des premières structures administratives civiles.
- 1848 : Création des trois départements français d'Algérie.
- 1870 : Fin du régime militaire et début de la domination totale des colons.
L'essentiel : une responsabilité partagée par tous les régimes
Si l'on veut être rigoureux, il faut arrêter de chercher un seul nom. Charles X a ouvert la boîte de Pandore, mais c'est bien la succession de tous les régimes français du XIXe siècle qui a scellé le destin de l'Algérie. Chaque président, chaque roi et chaque empereur a eu l'occasion de faire machine arrière, mais aucun n'a eu le courage politique de le faire, de peur de paraître faible ou de perdre un électorat influent. Le résultat, on le connaît : une guerre de libération sanglante un siècle plus tard qui a laissé des traces indélébiles des deux côtés de la Méditerranée. Honnêtement, c'est flou de vouloir désigner un seul coupable tant la machine coloniale s'est emballée d'elle-même, portée par un nationalisme qui ne supportait aucune concession.
