Jebel Irhoud et le choc des 300 000 ans
Pendant des décennies, le consensus scientifique plaçait l'origine de l'humanité moderne en Afrique de l'Est, quelque part en Éthiopie, il y a environ 200 000 ans. Sauf que tout a basculé en 2017. Sur le site de Jebel Irhoud, situé entre Marrakech et la côte atlantique, une équipe dirigée par Jean-Jacques Hublin a mis au jour des ossements d'Homo sapiens datés de 315 000 ans. C'est colossal. On parle d'un bond en arrière de plus de 100 000 ans par rapport aux précédentes estimations. Le truc c'est que ces ancêtres nous ressemblaient déjà énormément, avec une face "moderne", même si la boîte crânienne restait un peu plus allongée que la nôtre.
Une remise en question de l'évolution humaine
Cette découverte n'est pas juste un record pour les livres d'histoire. Elle prouve que l'évolution de notre espèce ne s'est pas faite dans un petit jardin d'Éden isolé, mais à l'échelle de tout le continent africain. Le Maroc n'était pas un cul-de-sac géographique, mais un carrefour majeur. À cette époque lointaine, le Sahara n'était pas le désert aride que l'on connaît aujourd'hui, mais une savane verdoyante parsemée de lacs, facilitant les migrations. Je reste convaincu que nous ne sommes qu'au début de nos surprises concernant ce que le sol marocain a encore à nous dire sur nos origines communes.
L'impact sur la perception nationale
Forcément, une telle annonce a nourri un certain sentiment de fierté au Maroc. On ne peut pas blâmer les gens de s'approprier cette antériorité. Reste que, d'un point de vue scientifique, il est impossible de tracer une ligne directe et ininterrompue entre ces premiers Sapiens et les citoyens marocains d'aujourd'hui sans passer par des millénaires de brassages, de migrations et de mutations culturelles. C'est là où ça coince souvent dans les débats passionnés sur les réseaux sociaux : on confond l'ancienneté de l'occupation humaine avec l'ancienneté de la structure politique.
L'émergence de l'État marocain : la rupture de 789
Si l'on quitte la préhistoire pour s'intéresser à l'histoire des États, la date qui revient systématiquement est 789 après J.-C.. C'est l'année où Idriss Ier, un descendant du Prophète fuyant les massacres des Abbassides en Orient, s'installe à Volubilis puis fonde la ville de Fès. On considère généralement cet événement comme l'acte de naissance de l'État marocain indépendant. Avant cela, la région était sous influence romaine, puis byzantine, ou intégrée aux califats omeyyade et abbasside. Mais avec les Idrissides, le Maroc commence à exister pour lui-même, en rupture avec les centres de pouvoir lointains de Damas ou de Bagdad.
La continuité monarchique, un cas d'école
Ce qui rend le cas du Maroc assez unique, c'est cette forme de continuité sur plus de 12 siècles. Même si les dynasties se sont succédé — Almoravides, Almohades, Mérinides, Saadiens, et enfin Alaouites depuis le XVIIe siècle — l'idée d'un pouvoir central structuré autour du Makhzen n'a jamais vraiment disparu. C'est une résilience assez rare. À ceci près que le territoire a connu des périodes de morcellement total, ce qu'on appelle la "Siba", où certaines tribus ne reconnaissaient plus l'autorité du Sultan. Le problème, quand on dit que c'est le "plus vieux pays", c'est qu'on oublie que la souveraineté était parfois très relative selon qu'on se trouvait à Fès ou dans les confins du Haut Atlas.
L'exception face à l'Empire Ottoman
Il y a un argument de poids que les historiens marocains aiment avancer, et ils ont raison. Le Maroc est l'un des rares pays arabes à n'avoir jamais été intégré à l'Empire Ottoman. Alors que l'Algérie, la Tunisie, la Libye ou l'Égypte passaient sous le giron de la Sublime Porte, le Maroc a maintenu son indépendance (parfois au prix de batailles sanglantes comme celle d'Oued al-Makhazine en 1578). Cette distinction est fondamentale. Elle a permis de forger une identité nationale singulière, un mélange de traditions andalouses, amazighes et subsahariennes qui n'a pas été lissé par l'administration turque. Résultat : une structure étatique qui a conservé ses propres codes, ses propres titres et sa propre diplomatie pendant des siècles.
Le Maroc face à l'Égypte et au Japon : qui gagne ?
Pour trancher la question de l'ancienneté, il faut regarder les voisins. L'Égypte, par exemple, peut se targuer d'une unification politique sous Narmer vers 3100 avant J.-C.. C'est imbattable. Le Japon, de son côté, revendique une lignée impériale ininterrompue depuis 660 avant J.-C., même si les historiens sont un peu plus sceptiques sur les premiers siècles. Le Maroc arrive donc bien après dans la course à l'État constitué. Mais attention, tout dépend de ce qu'on appelle "pays". Si l'on parle d'un pays qui a gardé la même forme de gouvernement et les mêmes frontières approximatives, le Maroc remonte dans le classement.
Le piège de la sémantique historique
Le mot "pays" est un fourre-tout dangereux. Est-ce une culture ? Une ethnie ? Une administration ? Si l'on prend le critère de la culture vivante, les Berbères (Amazighs) occupent cette terre depuis au moins 10 000 ans. On n'y pense pas assez, mais les royaumes de Maurétanie (à ne pas confondre avec l'actuelle Mauritanie) existaient déjà durant l'Antiquité, bien avant l'arrivée de l'Islam. Le roi Juba II, par exemple, régnait sur un territoire qui couvrait une grande partie du Maroc actuel. Bref, si l'on considère l'ancrage culturel amazigh, le Maroc est effectivement l'un des plus vieux espaces civilisationnels au monde.
La comparaison avec les nations européennes
On s'imagine souvent que les pays européens sont très vieux. Pourtant, l'Italie et l'Allemagne ne sont unifiées que depuis le XIXe siècle. La France, elle, commence à se dessiner avec le traité de Verdun en 843. Le Maroc, avec son acte fondateur en 789, est donc plus "vieux" que la plupart des grandes puissances européennes actuelles en tant qu'entité politique distincte. C'est une nuance qui change la perspective. On est loin du compte quand on traite le Maroc comme un "jeune pays" issu de la décolonisation de 1956. La colonisation française et espagnole n'a été qu'une parenthèse de 44 ans dans une histoire millénaire.
Pourquoi cette idée de "plus vieux pays" est-elle si tenace ?
Si vous traînez sur les forums ou si vous écoutez certains discours officiels, cette affirmation revient souvent. C'est de la communication, certes, mais pas seulement. C'est une réaction à une période où l'histoire du Maroc a été minimisée par le protectorat. Affirmer être le plus vieux pays du monde, c'est une manière de dire : "Nous étions là avant vous, et nous serons là après". C'est un outil de cohésion nationale puissant. Mais entre nous, c'est aussi un peu fatiguant de vouloir à tout prix une médaille d'or chronologique. La richesse d'un pays ne se mesure pas seulement au nombre de bougies sur son gâteau d'anniversaire.
Le rôle de la monarchie alaouite
La dynastie actuelle, au pouvoir depuis les années 1660, joue un rôle central dans cette narration. Elle incarne la stabilité. Quand on voit des cérémonies comme l'Allégeance (la Bey'a), on assiste à un rituel qui a très peu changé en plusieurs siècles. Pour un observateur extérieur, c'est fascinant et un peu déroutant. C'est précisément là que réside la force de l'argument marocain : cette impression que le temps n'a pas de prise sur certaines institutions. Autant le dire clairement, peu de pays peuvent se targuer d'une telle mise en scène de leur propre continuité historique.
L'influence de la géographie sur l'âge du pays
Le Maroc est une île. Bordé par l'Atlantique, la Méditerranée, le Sahara et les montagnes de l'Atlas, il a bénéficié d'un isolement relatif qui a protégé son identité. Contrairement à d'autres régions qui ont été des zones de passage permanent, le Maroc a pu sédimenter ses influences. On n'efface pas le passé ici, on rajoute une couche. C'est ce qui donne cette épaisseur historique. Est-ce que cela en fait le plus vieux pays ? Non. Mais cela en fait l'un des pays les plus "denses" historiquement. Chaque pierre de Fès ou de Marrakech semble porter le poids de plusieurs siècles de décisions politiques et de courants spirituels.
Les erreurs classiques à ne plus commettre
Il y a pas mal de bêtises qui circulent sur le sujet. La première, c'est de croire que le Maroc est né en 1956. C'est l'indépendance vis-à-vis de la France, pas la création du pays. C'est un peu comme si on disait qu'une personne naît le jour où elle sort de prison. Absurde. Le Maroc existait bel et bien avant 1912, avec des ambassadeurs à Londres, des traités avec les États-Unis (le Maroc a d'ailleurs été le premier pays à reconnaître l'indépendance américaine en 1777) et une monnaie propre.
La confusion entre dynastie et nation
Une autre erreur est de penser que le Maroc s'arrête dès qu'une dynastie tombe. Or, le passage des Almoravides aux Almohades, par exemple, a été violent, mais l'appareil d'État, les savants, les commerçants et les structures sociales sont restés. Le pays a continué de fonctionner. C'est une erreur que font souvent les IA ou les historiens débutants : ils voient des ruptures là où il y a des transitions. Le Maroc est une construction lente, une sorte de mille-feuille où chaque dynastie a apporté son ingrédient sans changer le plat principal.
Le mythe du vide pré-islamique
Certains pensent qu'avant 789, il n'y avait rien, juste des tribus errantes. C'est faux. Les cités romaines comme Volubilis ou Lixus étaient des centres urbains majeurs. Les populations locales étaient organisées, commerçaient avec tout le bassin méditerranéen et avaient déjà une culture politique. L'arrivée d'Idriss Ier a simplement donné un nouveau cadre, une nouvelle légitimité religieuse à une réalité qui était déjà là. On ne crée pas un pays à partir de rien, on le transforme.
Questions fréquentes sur l'ancienneté du Maroc
Le Maroc est-il le plus vieux pays d'Afrique ?
Si l'on parle de l'Égypte ancienne, non. Mais si l'on parle d'États musulmans ou d'entités souveraines ayant résisté à la colonisation ottomane, le Maroc est en tête de liste. Il a une antériorité politique sur la quasi-totalité de ses voisins immédiats, ce qui explique parfois certaines tensions régionales liées à des questions de leadership historique.
Quelle est la plus vieille ville du Maroc ?
C'est un débat sans fin. Fès est souvent citée pour son importance historique et sa médina classée à l'UNESCO, mais Lixus (près de Larache) ou Tanger ont des origines qui remontent aux Phéniciens, bien avant l'ère chrétienne. Si l'on parle de continuité urbaine, Tanger est probablement l'une des plus vieilles villes habitées sans interruption.
Pourquoi dit-on que le Maroc est le premier pays à avoir reconnu les USA ?
C'est un fait historique documenté. En 1777, le Sultan Mohammed ben Abdallah a déclaré que les navires américains seraient les bienvenus dans les ports marocains. À l'époque, c'était un acte politique fort. Cela prouve que le Maroc était un acteur diplomatique majeur et structuré bien avant que beaucoup de nations modernes ne voient le jour. C'est une preuve de l'ancienneté de sa souveraineté internationale.
Est-ce que les Berbères sont les plus vieux habitants ?
Oui, les Amazighs sont les populations autochtones. Leurs traces remontent à la nuit des temps. Leur langue et leur culture constituent le socle de l'identité marocaine. Même si le pays s'est arabisé avec le temps, le substrat berbère reste prédominant, que ce soit dans la génétique, la toponymie ou les coutumes quotidiennes. C'est cette racine qui donne au Maroc son ancienneté réelle.
Verdict : Un titre symbolique plus qu'administratif
Au final, le Maroc est-il le plus vieux pays du monde ? Si vous cherchez une date précise sur un tampon administratif, la réponse est non. Mais si vous cherchez une terre où l'humanité a fait ses premiers pas modernes, où une culture a survécu à toutes les invasions et où un État a su maintenir une forme de souveraineté unique pendant plus d'un millénaire, alors le Maroc est incontestablement dans le peloton de tête. Honnêtement, c'est flou de vouloir mettre une étiquette précise sur des processus aussi longs.
Le plus important, ce n'est pas d'être le premier, c'est d'être encore là. Et le Maroc est là, avec une identité qui semble plus solide que jamais. On peut discuter des chiffres, des dates et des dynasties pendant des heures, mais le sentiment d'appartenance à une nation très ancienne est une réalité que personne ne peut nier en parcourant les rues de Salé ou les sommets du Haut Atlas. C'est peut-être ça, la vraie définition d'un vieux pays : un endroit où le passé ne se visite pas au musée, mais se vit à chaque coin de rue. Du coup, que l'on soit le premier ou le cinquième sur la liste, ça change quoi ? L'essentiel est dans cette profondeur qui impose le respect.
