Sortir du flou artistique : quel objectif de l'égalité visons-nous vraiment aujourd'hui ?
Poser la question du but recherché revient à soulever le tapis pour voir la poussière qu'on y a accumulée depuis des décennies. Souvent, on confond tout. L'égalité de droit, celle des Lumières, semble acquise sur le papier depuis 1789, sauf que la vie réelle ne ressemble en rien à une déclaration d'intention. Est-ce qu'on se contente de donner les mêmes règles du jeu à tout le monde ? Ou est-ce qu'on s'assure que personne ne commence la course avec un boulet de 50 kilos attaché à la cheville ? La nuance change la donne radicalement. En 2024, le coefficient de Gini, cet indicateur qui mesure les disparités de revenus, stagne autour de 0,29 en France, ce qui nous place dans une moyenne plutôt "égalitaire" par rapport aux États-Unis (qui frôlent les 0,40), mais cela ne dit rien du sentiment de déclassement qui ronge les classes moyennes.
La distinction brutale entre chance et destin
On n'y pense pas assez, mais l'égalité des chances est devenue une sorte de religion civile que personne n'ose critiquer, alors qu'elle est parfois d'une cruauté sans nom pour ceux qui échouent. Car si les chances sont égales, l'échec devient une faute personnelle. Or, l'objectif de l'égalité ne devrait-il pas être de protéger la dignité, quel que soit le succès économique ? Reste que la mobilité sociale ascendante reste un mirage pour beaucoup : il faut encore environ six générations en France pour qu'un descendant d'une famille pauvre atteigne le revenu moyen. C'est long. Trop long pour être qualifié de système juste.
L'obsession des chiffres : quand la mesure de l'équité devient un sport comptable
Là, on entre dans le dur, le technique, le monde des tableurs Excel et des quotas qui font grincer des dents. Pour que l'objectif de l'égalité sorte des discours de fin de banquet, l'État et les entreprises ont sorti l'artillerie lourde : l'index d'égalité professionnelle. En France, les entreprises de plus de 50 salariés doivent afficher leur score sur 100 points, sous peine de sanctions financières pouvant atteindre 1 % de la masse salariale. C'est concret. Mais — et c'est là ma position tranchée — on se trompe de combat en se focalisant uniquement sur ces indicateurs de surface. On peut avoir une parité parfaite dans un conseil d'administration tout en maintenant une précarité absolue pour les femmes de ménage qui nettoient les bureaux à 5 heures du matin.
Les paradoxes de la discrimination positive
Est-ce qu'on doit tordre le bâton dans l'autre sens pour redresser la situation ? C'est le cœur des politiques de quotas. Prenez la loi Rixain de 2021 : elle impose 30 % de femmes parmi les cadres dirigeants en 2026, puis 40 % en 2029. D'un côté, ça bouscule les vieux réseaux de cooptation masculins. De l'autre, ça crée ce soupçon permanent de la "nommée pour le quota", une étiquette collée dans le dos qui pollue les relations de travail. Honnêtement, c'est flou de savoir si cette méthode guérit le mal ou si elle ne fait que masquer les symptômes d'une éducation encore trop genrée dès la maternelle.
Le poids de l'héritage face à la méritocratie
Le vrai verrou, celui dont on parle peu parce qu'il fâche les propriétaires, c'est le capital transmis. En France, la part de la richesse héritée dans le patrimoine total est passée de 35 % en 1970 à plus de 60 % aujourd'hui. Résultat : on ne s'enrichit plus par le travail mais par la naissance. L'objectif de l'égalité se heurte ici à un mur de béton. Comment parler de mérite quand un jeune hérite d'un studio à Paris valant 400 000 euros tandis qu'un autre commence sa vie active avec une dette étudiante ? La fiscalité sur les successions est le grand tabou, pourtant c'est là que se joue la survie du contrat social.
L'équité contre l'égalité : une subtilité qui change tout le paysage politique
On confond souvent les deux, à tort. L'égalité, c'est donner la même boîte à tout le monde pour voir par-dessus la barrière du stade. L'équité, c'est donner une boîte plus haute à celui qui est plus petit. À ceci près que définir qui est "petit" devient un casse-tête bureaucratique sans fin. Dans le système éducatif, les zones d'éducation prioritaire (ZEP), devenues REP et REP+, tentent d'appliquer cette logique depuis 1981 en mettant plus de moyens là où les difficultés sociales s'accumulent. Sauf que les moyens financiers ne suffisent pas toujours à compenser l'absence de capital culturel, ce fameux "habitus" décrit par Bourdieu qui permet de décoder les codes invisibles de la réussite.
Le mirage de l'uniformité sociale
Il existe une idée reçue tenace selon laquelle l'objectif de l'égalité serait d'arriver à un lissage complet de la société, une sorte de grisaille uniforme. C'est une erreur de lecture totale. La nuance, c'est que l'égalité bien comprise doit être le socle de la diversité, pas son ennemie. Si on ne garantit pas un minimum de sécurité économique (pensez au débat sur le Revenu de Solidarité Active, actuellement à 635,71 euros pour une personne seule), personne ne prend de risques, personne n'innove. La précarité est le plus grand moteur de conformisme. Car on n'ose pas quitter un job toxique ou lancer sa boîte quand on n'a aucun filet de sécurité.
Vers une approche capacitaire : l'alternative d'Amartya Sen
Plutôt que de regarder uniquement le compte en banque, certains économistes, comme le prix Nobel Amartya Sen, proposent de se concentrer sur les "capabilités". L'idée ? L'objectif de l'égalité est de donner à chacun la capacité réelle de choisir sa vie. Ce n'est plus seulement une question de ressources, mais de liberté d'usage de ces ressources. D'où l'importance cruciale (pardon, je voulais dire majeure) des services publics. Une bibliothèque gratuite, un système de santé qui ne vous ruine pas pour une appendicite, des transports en commun fiables : voilà les vrais outils de l'égalité. Autant le dire clairement : sans ces infrastructures communes, l'égalité des chances n'est qu'un concept marketing pour grandes écoles de commerce.
La technologie comme nouveau vecteur de fracture
On n'y pense pas assez, mais l'accès à l'intelligence artificielle et aux outils numériques devient la nouvelle ligne de front. Entre celui qui maîtrise les prompts et celui qui subit la dématérialisation des services publics sans avoir de connexion internet stable, un gouffre se creuse. C'est une nouvelle forme d'illettrisme. En 2023, on estimait que 15 % de la population française était en situation d'illectronisme. Si l'objectif de l'égalité est de maintenir la cohésion nationale, alors l'accès au savoir technologique doit devenir un droit aussi fondamental que l'accès à l'eau potable.
