On pourrait croire que la géopolitique n'est qu'une affaire de gros sous et de missiles pointés vers l'horizon, mais c'est oublier que l'opinion publique américaine fonctionne beaucoup à l'affect. Les Américains aiment ceux qui leur ressemblent ou, du moins, ceux qui ne les bousculent pas trop dans leurs certitudes. Le Canada, c'est l'extension rassurante, le jardin d'à côté où l'on va pêcher sans avoir besoin de dictionnaire. Mais attention, car cette préférence n'est pas un chèque en blanc, et la hiérarchie des nations "chouchoutes" évolue au gré des crises mondiales et des tendances Netflix.
Le Canada, ce voisin du Nord qui rafle tous les suffrages
Le truc, c'est qu'on a tendance à oublier à quel point la frontière entre les deux pays est poreuse, non seulement physiquement mais aussi mentalement. Pour un Américain moyen, le Canada n'est pas vraiment "l'étranger". C'est une version plus calme, peut-être un peu plus polie, de son propre pays. En 2024, le taux d'opinion favorable reste scotché au sommet, et ce n'est pas seulement grâce au sirop d'érable ou aux paysages grandioses de l'Alberta.
Pourquoi 88 % des Américains adorent leurs voisins
Cette popularité insolente repose sur une absence totale de menace perçue. On ne se méfie pas de quelqu'un avec qui on partage 8 891 kilomètres de frontière non défendue. Les échanges humains sont colossaux : des millions de familles sont éclatées de part et d'autre de la ligne. Et puis, il y a cette culture commune. Entre le hockey, les acteurs canadiens qui trustent Hollywood (pensez à Ryan Reynolds ou Jim Carrey) et une langue partagée, le dépaysement est minimal. Résultat : l'Américain se sent chez lui à Toronto comme à Chicago. Je reste convaincu que cette préférence est avant tout une forme d'amour-propre déguisé, une appréciation de ce qui nous ressemble le plus sans les complications du miroir.
L'économie, le nerf de la guerre transfrontalière
Au-delà de l'affect, les chiffres parlent. Le commerce bilatéral entre les deux géants a dépassé les 900 milliards de dollars en 2022. C'est colossal. Chaque jour, des milliers de camions traversent le pont Ambassador à Detroit, transportant des pièces automobiles, de l'énergie et des biens de consommation. Cette interdépendance crée un sentiment de destin lié. Sauf que tout n'est pas rose. Les tensions sur le bois d'œuvre ou les produits laitiers reviennent comme un vieux refrain agaçant, mais ces querelles de voisinage ne parviennent jamais à entamer sérieusement le capital sympathie du Canada. C'est un peu comme une dispute pour une clôture mal placée : on râle, mais on invite quand même le voisin au barbecue le dimanche suivant.
Le Royaume-Uni et la fameuse « Special Relationship »
Si le Canada est le frère, le Royaume-Uni est le père avec lequel on s'est réconcilié après une crise d'adolescence particulièrement violente en 1776. La relation spéciale n'est pas qu'un élément de langage pour diplomates en mal d'inspiration. C'est une réalité ancrée dans le sang et l'histoire. Le Royaume-Uni arrive systématiquement en deuxième position dans le cœur des Américains, avec des scores dépassant souvent les 80 %. C'est solide. C'est historique. Et c'est surtout très ancré dans l'imaginaire collectif.
Une langue commune, mais bien plus encore
On dit souvent que les États-Unis et l'Angleterre sont deux nations séparées par une même langue. C'est vrai, à ceci près que cette langue est le vecteur d'une soft power imbattable. De la British Invasion des Beatles à la série The Crown, l'Amérique consomme du britannique à haute dose. Il y a une fascination pour la monarchie qui confine parfois à l'obsession, ce qui est ironique pour une nation qui s'est construite en rejetant la couronne. Mais le lien est plus profond : il est militaire. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n'y a pas un conflit majeur où les deux pays n'ont pas marché main dans la main. Cette fraternité d'armes crée un respect que même les désaccords politiques passagers ne peuvent briser.
L'influence culturelle de la Couronne
Le prestige. Voilà le mot. Pour beaucoup d'Américains, le Royaume-Uni représente une forme d'élégance et de tradition qui leur manque. On est loin du compte si l'on pense que ce n'est que du folklore. Les universités d'Oxford et Cambridge, la BBC, le théâtre londonien... tout cela infuse dans les élites américaines. Or, cette admiration se traduit par une confiance politique aveugle. Dans les sondages, le Royaume-Uni est perçu comme l'allié le plus fiable, celui sur qui on peut compter quand "ça chauffe" vraiment sur la scène internationale.
Le poids de l'histoire militaire
On ne peut pas ignorer les cimetières de Normandie ou les opérations dans le désert. La coopération entre la CIA et le MI6 est si étroite qu'elle en devient presque fusionnelle. Pour l'Américain moyen, l'Anglais est le partenaire de confiance par excellence. C'est le seul pays à qui les États-Unis acceptent de partager leurs secrets nucléaires les plus sensibles. D'où cette place privilégiée sur le podium des pays préférés.
Le Japon : l'allié stratégique devenu icône culturelle
C'est sans doute le retournement de situation le plus spectaculaire du siècle dernier. Passer d'ennemi juré en 1945 à l'un des pays les plus admirés en 2024, c'est un tour de force. Aujourd'hui, environ 70 % à 75 % des Américains ont une image positive du Japon. Pourquoi ? Parce que le Japon a su se rendre indispensable, technologiquement et culturellement.
De l'ennemi juré au partenaire indispensable
Le Japon est aujourd'hui perçu comme l'ancre de la stabilité américaine en Asie. Face à la montée en puissance de la Chine, Tokyo est devenu le meilleur ami de Washington dans le Pacifique. Mais le truc, c'est que cette amitié n'est pas que politique. Elle est portée par une génération de jeunes Américains qui ont grandi avec les mangas, les sushis et les jeux vidéo Nintendo. Le Japon n'est plus perçu comme une menace économique comme c'était le cas dans les années 80 (souvenez-vous des films où les méchants étaient des hommes d'affaires japonais rachetant New York). Aujourd'hui, il est synonyme de qualité, de coolitude et de fiabilité.
L'impact massif de la pop culture japonaise
On n'y pense pas assez, mais l'animation japonaise est devenue un pilier de la culture américaine. Des conventions géantes attirent des centaines de milliers de personnes à Los Angeles ou New York. Cette immersion culturelle crée une empathie naturelle. Quand vous passez votre enfance à regarder Dragon Ball ou Studio Ghibli, vous développez forcément une affection pour le pays d'origine. C'est une forme de diplomatie douce qui fonctionne mieux que n'importe quel discours à l'ONU. Reste que cette image reste parfois un peu superficielle, cantonnée à une vision idéalisée du pays du Soleil-Levant.
Pourquoi la France reste le « vieil ami » un peu agaçant
Ah, la France. C'est compliqué. La relation entre les États-Unis et la France ressemble à un vieux mariage où l'on se dispute tout le temps mais où l'on finit toujours par se tenir la main lors des enterrements. La France est le plus vieil allié des États-Unis (sans Lafayette, pas d'indépendance, les Américains le savent), mais elle est aussi celle qui dit "non" le plus souvent. Et ça, l'Oncle Sam a du mal à le digérer.
Le taux de faveur de la France a fait les montagnes russes. En 2003, lors de la guerre en Irak, il est tombé à des niveaux abyssaux (on a même vu des "Freedom Fries" remplacer les "French Fries"). Aujourd'hui, on est remonté autour de 60-70 %. La France est admirée pour son art de vivre, sa gastronomie et son histoire, mais elle est souvent perçue comme arrogante ou peu fiable militairement, ce qui est une erreur de jugement flagrante quand on regarde les opérations au Sahel ou la force de frappe française. Mais bon, les clichés ont la peau dure. Je trouve ça dommage, car la France est souvent le seul pays à oser dire ses quatre vérités à Washington, ce qui est la marque d'un vrai ami, non ?
Israël : une affection profonde teintée de débats politiques
C'est ici que la question du "pays préféré" devient vraiment politique. Pour une grande partie de l'électorat américain, notamment chez les évangéliques et une partie de la communauté juive, Israël n'est pas juste un allié, c'est une cause. Les sondages montrent une division générationnelle marquée. Les plus de 65 ans adorent Israël (plus de 70 % d'opinions favorables), tandis que chez les Gen Z, le chiffre s'effondre sous les 40 %. Le pays reste pourtant l'un des bénéficiaires prioritaires de l'aide américaine, avec environ 3,8 milliards de dollars par an.
Le lien est stratégique, certes, mais il est aussi profondément émotionnel. Israël est perçu par beaucoup comme la seule démocratie du Moyen-Orient, une nation qui partage les valeurs occidentales dans un environnement hostile. Sauf que la politique de colonisation et les conflits récents érodent ce capital sympathie auprès d'une frange de la population. C'est précisément là que le bât blesse : le pays préféré d'une partie de l'Amérique est devenu le point de discorde d'une autre. On est loin de l'unanimité canadienne.
Les idées reçues sur la diplomatie du cœur
On s'imagine souvent que les Américains sont isolationnistes et qu'ils ne connaissent rien au monde. C'est un peu court. S'ils ont des préférences marquées, c'est aussi parce qu'ils projettent leurs propres débats internes sur les autres pays. Par exemple, l'admiration pour les pays scandinaves (Suède, Norvège, Danemark) a explosé chez les démocrates ces dernières années. Pourquoi ? Parce qu'ils représentent le modèle social idéal : santé gratuite, éducation, écologie. À l'inverse, les républicains vont regarder avec intérêt la Hongrie d'Orbán pour ses positions conservatrices. Le pays préféré devient alors un outil rhétorique pour critiquer sa propre politique nationale.
Une autre erreur courante consiste à croire que l'aide financière suit la préférence populaire. Ce n'est pas le cas. Le Canada ne reçoit quasiment aucune aide militaire, alors qu'il est le plus aimé. L'Égypte ou la Jordanie reçoivent des milliards sans pour autant figurer dans le top 10 des destinations de vacances préférées des habitants de l'Ohio. La géopolitique est froide, les sentiments sont chauds. Et les deux ne font pas toujours bon ménage. Autant dire que si l'on demandait aux Américains de voter pour leur pays préféré sans enjeux stratégiques, l'Italie ou l'Australie finiraient probablement en tête pour la simple promesse de vacances réussies.
Questions fréquentes sur les préférences des Américains
La France est-elle vraiment détestée aux États-Unis ?
Pas du tout. C'est un vieux mythe qui date de la crise de 2003. La France reste l'une des destinations touristiques préférées des Américains. Paris exerce toujours un pouvoir de fascination immense. Simplement, il existe une méfiance politique récurrente car la France refuse d'être un "vassal" et tient à son autonomie stratégique. Mais au quotidien, l'image de la France est très positive, associée au luxe, à la culture et à une certaine forme de résistance intellectuelle.
Pourquoi l'Australie est-elle si bien classée ?
L'Australie est le "Canada du Sud" pour les Américains. Elle bénéficie d'une image de pays d'aventure, de liberté et de sympathie brute. On ne compte plus les acteurs australiens qui sont devenus des icônes aux USA (Hugh Jackman, Margot Robbie). C'est un pays qui ne pose aucun problème, qui partage la même langue et qui semble toujours prêt à faire la fête ou à partir à la guerre avec les Américains. C'est le "mate" idéal.
Quels sont les pays les plus détestés ?
Sans surprise, la Corée du Nord, l'Iran et la Russie ferment la marche. Depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, la Russie a vu son taux de popularité s'effondrer à des niveaux historiquement bas, souvent sous les 10 %. La Chine suit une pente descendante similaire, perçue de plus en plus comme un rival systémique et une menace économique plutôt que comme un partenaire commercial.
Le Mexique est-il aimé malgré les tensions frontalières ?
C'est paradoxal. Le Mexique est la destination étrangère numéro un des Américains pour les vacances. On adore la cuisine mexicaine, la musique, les plages de Cancun. Mais politiquement, le pays est souvent associé à la crise migratoire et au narcotrafic. Cela crée une relation schizophrénique : on aime le pays, mais on se méfie de l'État. C'est une nuance fondamentale pour comprendre la psyché américaine vis-à-vis de son voisin du Sud.
L'essentiel : une question de valeurs et de proximité
Au bout du compte, si l'on doit désigner un vainqueur, c'est le Canada qui remporte la palme, et de loin. Mais cette préférence est révélatrice de ce que les États-Unis cherchent dans le monde : un miroir rassurant. Le pays préféré des Américains est celui qui ne les oblige pas à se remettre en question, celui qui partage leurs codes tout en offrant une petite touche d'exotisme sans danger. Le Royaume-Uni reste le pilier historique, le Japon l'allié technologique et l'Australie le compagnon d'aventure.
La vérité, c'est que les préférences changent. Une élection, une guerre ou une série virale sur une plateforme de streaming peuvent déplacer les curseurs de l'opinion publique en quelques mois. Mais le bloc de tête — Canada, Royaume-Uni, Australie — semble inamovible. Pourquoi ? Car ces nations forment une famille linguistique et culturelle que les Américains considèrent comme leur sphère de sécurité émotionnelle. Dans un monde de plus en plus instable et multipolaire, on se replie naturellement sur ceux qui nous ressemblent. C'est peut-être un peu limité, mais c'est profondément humain. Et honnêtement, qui peut leur en vouloir de préférer la courtoisie canadienne au tumulte du reste du monde ?
