Pourtant, cette quête de la multi-citoyenneté fascine autant qu'elle interroge sur la notion même d'appartenance à une nation. Est-ce un luxe de milliardaire, une stratégie de survie ou un simple hasard de la généalogie ? Pour comprendre comment on en arrive à collectionner les identités nationales, il faut plonger dans les méandres du droit international, là où les frontières deviennent parfois poreuses pour ceux qui savent lire entre les lignes des codes civils.
Le flou artistique autour du record du monde de nationalités
Chercher un nom précis dans le Guinness Book pour ce record est une perte de temps. Pourquoi ? Parce que la plupart des États ne communiquent pas entre eux sur l'état civil de leurs ressortissants. Or, posséder huit nationalités, comme cela a été rapporté pour certains individus polyglottes et nomades, relève souvent d'un parcours de vie chaotique plutôt que d'une volonté délibérée de battre un record. Je reste convaincu que le véritable détenteur du titre est probablement un inconnu, quelqu'un qui n'a aucun intérêt à se faire connaître des services fiscaux ou des agences de renseignement.
Certains noms circulent dans les cercles juridiques, mais les preuves manquent souvent de panache. On cite souvent des diplomates de carrière ou des enfants de l'élite internationale, nés dans un pays tiers de parents bi-nationaux, ayant ensuite vécu et travaillé dans plusieurs autres juridictions. Mais là où ça coince, c'est que beaucoup de pays, comme la Chine ou l'Arabie Saoudite, exigent le renoncement aux autres nationalités pour obtenir la leur. Résultat : le château de cartes s'écroule dès que l'on veut ajouter une pièce trop rigide à l'édifice.
La complexité de la preuve administrative
Prouver qu'on possède sept ou huit citoyennetés est un calvaire bureaucratique sans nom. Chaque pays a ses propres règles de reconnaissance. Si vous présentez votre passeport canadien à la douane argentine, l'officier se moque éperdument que vous soyez aussi belge, libanais ou thaïlandais. Pour lui, à cet instant précis, vous êtes canadien. C'est précisément là que réside la force des collectionneurs : ils sont multiples mais ne se montrent jamais dans leur globalité. C'est une stratégie de fragmentation de l'identité qui permet de naviguer sous les radars.
Le cas Valery Fabrikant : entre mythe et réalité judiciaire
Valery Fabrikant est souvent cité comme l'homme aux huit passeports. Né en URSS, passé par Israël, puis installé au Canada, son parcours est jalonné de conflits avec les institutions. On raconte qu'il aurait accumulé ces nationalités par pur défi, utilisant chaque nouveau statut pour échapper aux conséquences du précédent. Mais attention, la validité de tous ces documents au même instant T est sujette à caution. Souvent, une nouvelle nationalité annule de facto la précédente dans l'esprit de la loi d'origine, même si le passeport physique reste dans la poche de l'intéressé. Bref, le chiffre de 8 est impressionnant, mais il est peut-être plus symbolique que juridique.
Comment peut-on légalement accumuler les citoyennetés ?
On n'y pense pas assez, mais la naissance est le premier grand loto de la nationalité. Si vous naissez sur le sol américain (jus soli) de parents dont l'un est italien et l'autre irlandais (jus sanguinis), vous voilà déjà avec trois nationalités potentielles avant même d'avoir poussé votre premier cri. C'est un départ canon. Mais pour monter jusqu'à six ou sept, il faut ensuite jouer sur d'autres tableaux.
La naturalisation est le chemin le plus classique, bien que le plus long. Il faut résider, payer ses impôts, apprendre la langue et parfois prêter serment. Mais il existe des raccourcis. Certains pays offrent la nationalité après seulement deux ans de résidence pour des raisons historiques ou culturelles. Par exemple, un citoyen d'un pays d'Amérique latine peut obtenir la nationalité espagnole en un temps record. Et c'est là que le cumul devient intéressant : chaque nouvelle acquisition ouvre des portes vers d'autres accords bilatéraux.
Le droit du sol et le droit du sang : le socle de base
La majorité des pays du Nouveau Monde, comme les États-Unis, le Canada ou le Brésil, appliquent le droit du sol de manière quasi automatique. À l'inverse, l'Europe et l'Asie privilégient le droit du sang. Un enfant né en Floride d'un père français et d'une mère polonaise est un "triple citoyen" dès sa naissance. S'il déménage ensuite au Canada et y travaille cinq ans, il peut demander une quatrième nationalité. S'il se marie avec une Brésilienne, il peut potentiellement en obtenir une cinquième. C'est un effet boule de neige administratif. Sauf que, et c'est important de le noter, chaque pays a ses limites de tolérance envers la multi-citoyenneté.
La naturalisation par le mariage ou l'ascendance lointaine
Le mariage reste une voie royale, même si les lois se durcissent partout pour éviter les unions de complaisance. Mais la véritable mine d'or pour les collectionneurs, c'est l'ascendance. Des pays comme l'Italie ou l'Irlande permettent de remonter parfois jusqu'aux arrière-grands-parents pour réclamer un passeport. Imaginez le scénario : vous découvrez une racine italienne, une branche irlandaise, et vous êtes déjà né avec deux autres citoyennetés. Vous êtes à quatre sans avoir levé le petit doigt. C'est une situation que je trouve d'ailleurs assez injuste par rapport à ceux qui doivent passer des examens de langue complexes pour obtenir un simple titre de séjour.
Les "Golden Passports" ou l'art d'acheter son appartenance nationale
On est loin du compte si l'on oublie la dimension financière. Pour les ultra-riches, la nationalité est un produit comme un autre. On appelle cela la "citoyenneté par investissement". Vous avez 100 000 dollars qui dorment ? Vous pouvez devenir citoyen de la Dominique ou de Sainte-Lucie en quelques mois, sans même y mettre les pieds. Vous avez quelques millions ? Malte ou l'Autriche vous ouvrent leurs bras (et l'espace Schengen par la même occasion). C'est un business très lucratif pour les petits États insulaires qui n'ont pas d'autres ressources naturelles que leur souveraineté.
Le problème, c'est que ces passeports achetés sont souvent vus d'un mauvais œil par les grandes puissances. L'Union européenne fait régulièrement pression sur ses membres pour qu'ils cessent ces pratiques, craignant que des individus peu recommandables ne s'achètent une virginité juridique. Mais pour un collectionneur, c'est le moyen le plus rapide de passer de 4 à 6 nationalités. C'est un peu comme collectionner des cartes Pokémon, sauf que chaque carte coûte le prix d'un appartement de luxe.
Malte, Chypre et les Caraïbes : le business de la souveraineté
Pendant des années, Chypre a été la plaque tournante de ce commerce, attirant de nombreux investisseurs russes et chinois. Malte a suivi avec un programme encore plus sélectif. Dans les Caraïbes, c'est quasiment une foire d'empoigne. Saint-Kitts-et-Nevis a été le pionnier de ce système dès 1984. Pour ces pays, vendre un passeport, c'est financer des écoles, des routes ou des hôpitaux. Pour l'acheteur, c'est une assurance vie. En cas de coup d'État ou de crise économique majeure dans son pays d'origine, il dispose d'un canot de sauvetage doré. Autant dire que dans ces conditions, le patriotisme passe au second plan.
Les coûts cachés de la citoyenneté par investissement
Au-delà du ticket d'entrée, il faut compter les frais d'avocats, les enquêtes de moralité (le "due diligence") et les dons obligatoires à des fonds de développement nationaux. Un passeport caribéen peut coûter 150 000 dollars tout compris, tandis qu'un passeport européen frôlera les 2 millions d'euros. Et attention, ce n'est pas un titre définitif : certains pays peuvent vous retirer la nationalité s'ils découvrent que vous avez menti sur l'origine de vos fonds ou si vous êtes condamné pour un crime grave. La nationalité achetée est une nationalité fragile.
Pourquoi les États n'aiment pas forcément les collectionneurs de patries
Posséder trop de nationalités finit par poser des problèmes de loyauté, du moins du point de vue des États. Imaginez qu'une guerre éclate entre deux pays dont vous êtes citoyen. Dans quelle armée allez-vous servir ? C'est une question rhétorique qui montre bien l'absurdité de la situation. La plupart des pays qui tolèrent la double nationalité le font par pragmatisme, pour garder un lien avec leur diaspora, mais ils voient d'un très mauvais œil ceux qui en ont trois, quatre ou plus.
Il y a aussi la question fiscale. Les États-Unis, par exemple, taxent leurs citoyens sur leurs revenus mondiaux, peu importe où ils vivent. Avoir le passeport américain dans une collection de huit nationalités est souvent un cadeau empoisonné. On voit d'ailleurs de plus en plus de bi-nationaux renoncer à leur citoyenneté américaine pour échapper aux griffes de l'IRS. Le fisc est souvent le meilleur remède contre l'envie de collectionner les passeports.
Le conflit de loyauté et les obligations militaires
C'est là où ça coince vraiment. Certains pays, comme la Corée du Sud ou Israël, imposent un service militaire obligatoire. Avoir la nationalité de ces pays sans y vivre peut entraîner des complications majeures lors d'un simple passage à l'aéroport. On a vu des binationaux se faire arrêter et envoyer directement à la caserne. Posséder huit nationalités, c'est aussi prendre le risque de tomber sous le coup de huit législations différentes concernant la conscription. C'est un jeu dangereux pour ceux qui ne lisent pas les petites lignes de leurs contrats nationaux.
La surveillance accrue des services de renseignement
Soyons clairs : si vous voyagez avec un stock de passeports différents, vous allez finir par attirer l'attention. Les services de douane modernes utilisent la biométrie. Que vous sortiez votre passeport belge ou votre passeport panaméen, vos empreintes digitales et votre iris restent les mêmes. Pour un agent de la sécurité intérieure, un individu qui change d'identité nationale comme de chemise est suspect par définition. On soupçonne tout de suite le blanchiment d'argent, l'espionnage ou le terrorisme. Le collectionneur de nationalités n'est pas un voyageur serein, c'est un homme qui doit constamment justifier son existence multiple.
Les idées reçues sur la multi-citoyenneté
L'erreur la plus courante est de croire qu'on peut additionner les protections consulaires. Or, la règle internationale est simple : si vous êtes dans un pays dont vous avez la nationalité, aucune autre de vos nations ne peut intervenir pour vous aider. Si vous êtes franco-américain et que vous avez des ennuis à Paris, l'ambassade des États-Unis ne pourra rien pour vous. Vous êtes uniquement français aux yeux de la loi locale. Cette réalité douche souvent l'enthousiasme de ceux qui pensaient s'offrir une immunité diplomatique par le nombre.
Une autre idée reçue est que c'est illégal. Sauf exception (comme au Japon ou à Singapour), posséder plusieurs nationalités n'est pas un crime en soi. C'est simplement une situation que le droit international gère avec beaucoup de difficulté. On parle de "conflit de nationalités". Mais reste que pour le commun des mortels, obtenir ne serait-ce qu'une deuxième citoyenneté est déjà un parcours du combattant qui demande des années de patience.
L'immunité diplomatique : un fantasme de cinéma
Beaucoup de gens s'imaginent qu'avoir huit passeports permet de faire n'importe quoi. C'est faux. L'immunité diplomatique est liée à une fonction, pas à une nationalité. Un citoyen lambda avec dix passeports sera jugé comme n'importe qui s'il commet une infraction. Pire, il risque d'être traité avec encore plus de sévérité par des juges qui verront dans sa multi-citoyenneté une volonté de fuir ses responsabilités. La collection de passeports n'est pas un bouclier, c'est une loupe qui attire les rayons du soleil sur vous.
La facilité de voyager : pas toujours garantie
Certes, avoir un passeport européen ou américain ouvre presque toutes les portes. Mais ajouter un passeport d'un pays instable ou mal vu diplomatiquement à sa collection peut paradoxalement compliquer les choses. Si un douanier découvre que vous possédez aussi la nationalité d'un pays placé sous embargo ou considéré comme une zone à risque, il va vous poser beaucoup, beaucoup de questions. Parfois, le mieux est l'ennemi du bien. Un ou deux bons passeports valent mieux que huit livrets de qualité médiocre.
Questions fréquentes sur la multi-citoyenneté
Est-il possible d'avoir 10 nationalités ?
Théoriquement, oui. En combinant le droit du sang de plusieurs générations, le droit du sol, plusieurs mariages successifs et des investissements financiers, un individu pourrait atteindre ce chiffre. Cependant, dans la pratique, maintenir 10 nationalités actives avec des documents de voyage valides est un défi logistique et financier quasi insurmontable. La plupart des gens s'arrêtent bien avant, faute de réelle utilité pratique.
Quel est le passeport le plus puissant au monde ?
Le classement change chaque année, mais les passeports de Singapour, du Japon, de l'Allemagne, de la France et de l'Italie se disputent souvent la première place. La puissance d'un passeport se mesure au nombre de pays accessibles sans visa. Actuellement, ces passeports permettent d'entrer dans environ 190 destinations sans formalités préalables. Pour un collectionneur, l'objectif est souvent d'obtenir un passeport européen pour la liberté de mouvement et un passeport d'un pays neutre pour la sécurité.
Peut-on perdre une nationalité automatiquement ?
Absolument. De nombreux pays, comme l'Allemagne (avec certaines exceptions récentes) ou les Pays-Bas, prévoient la perte automatique de la nationalité d'origine si vous en demandez une autre volontairement. C'est le principal frein à la collection. Il faut souvent demander des autorisations spéciales avant de se faire naturaliser ailleurs pour conserver son premier passeport. C'est une démarche administrative lourde et souvent incertaine.
Est-ce que la double nationalité est reconnue partout ?
Non, loin de là. Des pays comme l'Inde ne reconnaissent pas la double nationalité, mais proposent un statut spécial appelé OCI (Overseas Citizen of India) qui offre certains droits sans être une pleine citoyenneté. D'autres pays ignorent simplement vos autres nationalités : pour eux, vous n'êtes que leur ressortissant. Cette non-reconnaissance peut créer des situations juridiques complexes, notamment en matière de droit de la famille ou de succession.
L'essentiel : Une quête de liberté ou un simple trophée administratif ?
Au final, qui a le plus de nationalités au monde ? Si l'on s'en tient aux faits, quelques individus marginaux ou extrêmement privilégiés tournent autour de huit. Mais la véritable question est : pourquoi ? Pour la plupart d'entre nous, une ou deux nationalités suffisent largement à définir notre identité et à nous permettre de voyager. Collectionner les passeports au-delà de trois semble relever soit d'une paranoïa géopolitique — l'envie d'avoir toujours une porte de sortie — soit d'un pur opportunisme financier.
Honnêtement, c'est flou, et c'est peut-être mieux ainsi. La nationalité ne devrait pas être un produit de consommation ou un record à battre. Elle représente un contrat social, un lien entre un individu et une communauté. En multipliant ce lien à l'infini, on finit par le diluer. On devient un citoyen de partout, et donc un citoyen de nulle part. C'est peut-être là le vrai prix à payer pour celui qui détient le record : la perte d'un véritable ancrage. Mais bon, quand on a huit passeports dans son coffre-fort, on a probablement les moyens de s'acheter un ancrage n'importe où sur la planète, et c'est bien là tout le paradoxe de notre monde globalisé.
