Le nombril : une forêt amazonienne au milieu du ventre
On n'y pense pas assez, mais notre nombril est une sorte de réserve naturelle protégée. Contrairement aux mains que nous lavons plusieurs fois par jour ou au visage exposé aux UV et à la pollution, le nombril reste un endroit chaud, humide et largement épargné par les produits d'hygiène agressifs. C'est précisément ce qui en fait l'endroit de la peau le plus riche en termes de variété bactérienne.
L'étude qui a tout changé sur la perception du nombril
Une étude célèbre, menée par des chercheurs de l'Université d'État de Caroline du Nord, a mis en lumière l'incroyable richesse de cet orifice. En frottant l'intérieur du nombril de 60 volontaires, ils ont découvert pas moins de 2 368 espèces de bactéries. Ce qui est dingue, c'est que sur ce nombre, environ 1 458 étaient totalement nouvelles pour la science. Le truc c'est que la diversité est telle qu'on a trouvé chez un individu une bactérie qui n'avait été vue auparavant que dans des échantillons de sol japonais, alors que la personne n'avait jamais quitté les États-Unis.
Pourquoi une telle concentration dans un si petit espace ?
Le nombril agit comme un collecteur. Entre la sueur, les peaux mortes et les fibres de vêtements qui s'y accumulent, les bactéries trouvent là un buffet à volonté. La structure même de la cicatrice ombilicale, avec ses replis sombres et peu oxygénés, permet à des espèces anaérobies de prospérer loin des agressions extérieures. C'est un peu comme si chaque être humain transportait une signature microbienne unique dans son bouton de ventre. Soit dit en passant, je trouve ça fascinant de se dire que notre hygiène, aussi poussée soit-elle, ne pourra jamais déloger cette faune ancestrale.
Une diversité qui dépasse l'entendement
La plupart de ces bactéries sont ce qu'on appelle des commensales. Elles vivent là, elles ne nous font aucun mal, et elles pourraient même nous protéger contre des pathogènes plus dangereux en occupant le terrain. Or, la science commence à peine à comprendre comment cet écosystème interagit avec notre système immunitaire. On est loin du compte quand on pense que "bactérie" est synonyme de "sale".
La bouche : une métropole grouillante de vie
Si le nombril gagne sur la diversité, la bouche est la championne de la densité active. C'est un environnement radicalement différent : il fait 37 degrés en permanence, c'est saturé d'humidité et, surtout, nous y introduisons de la nourriture plusieurs fois par jour. Résultat : c'est le paradis pour les microbes.
Le biofilm dentaire, une construction complexe
On estime qu'il y a environ 700 espèces différentes de bactéries qui peuvent résider dans la cavité buccale. Mais là où ça devient impressionnant, c'est le nombre total. Dans une seule goutte de salive, vous pouvez trouver jusqu'à 100 millions de bactéries. Elles ne flottent pas juste comme ça ; elles s'organisent en structures ultra-résistantes appelées biofilms. La plaque dentaire, c'est exactement ça : une cité bactérienne fortifiée que même votre brosse à dents a du mal à raser complètement.
La langue, ce tapis rouge pour les microbes
Regardez votre langue dans un miroir. Ces petites papilles créent une surface rugueuse immense. C'est l'endroit préféré des bactéries responsables de la mauvaise haleine, comme celles qui produisent des composés soufrés volatils. Mais attention, toutes ne sont pas vos ennemies. Certaines bactéries buccales aident à transformer les nitrates de nos aliments en nitrites, ce qui joue un rôle déterminant dans la régulation de notre tension artérielle. Bref, se décaper la bouche avec des bains de bouche ultra-puissants tous les jours est sans doute une erreur tactique majeure.
L'intestin : le véritable centre de masse microbien
Il faut être honnête, si l'on parle de "l'endroit avec le plus de bactéries" sans se limiter à la peau, l'intestin écrase toute concurrence. C'est ici que se trouve le fameux microbiote intestinal. On parle de chiffres qui donnent le tournis : environ 100 000 milliards de bactéries habitent dans nos entrailles. Pour donner un ordre de grandeur, c'est plus que le nombre de cellules humaines dans tout votre corps (même si des études récentes suggèrent que le ratio est plus proche de 1 pour 1, cela reste colossal).
Le côlon, une usine de traitement biologique
C'est dans le gros intestin que la concentration est la plus forte. On y trouve jusqu'à 10^12 bactéries par gramme de contenu intestinal. C'est une biomasse qui peut peser jusqu'à 2 kilogrammes chez un adulte. Ces bactéries ne sont pas là par hasard ; elles assurent la fermentation des fibres que nous ne pouvons pas digérer seuls, produisent des vitamines comme la vitamine K et entraînent nos cellules immunitaires. Mais le problème, c'est que cet équilibre est fragile.
L'axe intestin-cerveau : quand les bactéries dirigent
On n'y pense pas assez, mais ces bactéries communiquent avec notre cerveau via le nerf vague. Elles produisent des neurotransmetteurs comme la sérotonine. Je reste convaincu que la plupart de nos humeurs et de nos envies alimentaires sont dictées par ce qui grouille dans notre ventre. Si vous avez une envie irrésistible de sucre, ce sont peut-être vos bactéries qui réclament leur dû. C'est une prise de position forte, mais de plus en plus de chercheurs s'accordent sur cette influence majeure.
Les aisselles et les zones humides : les usines à odeurs
Pourquoi certaines zones de notre corps sentent-elles plus fort que d'autres ? Ce n'est pas la sueur en elle-même qui sent, car elle est initialement inodore. Le coupable, c'est la rencontre entre la sueur et les bactéries qui colonisent nos aisselles et notre aine.
Corynebacterium et la transformation chimique
Dans les zones humides, la densité bactérienne peut atteindre 1 million d'individus par centimètre carré. C'est énorme comparé aux zones sèches comme les avant-bras où l'on en compte à peine quelques centaines. Les bactéries du genre Corynebacterium sont particulièrement actives ici. Elles décomposent les lipides et les acides aminés présents dans la sueur apocrine pour produire des molécules odorantes. Du coup, l'odeur corporelle est en réalité le "gaz d'échappement" de ces micro-organismes.
L'impact des déodorants sur l'écosystème cutané
Sauf que notre obsession pour la neutralité olfactive perturbe ce petit monde. L'utilisation d'anti-transpirants à base de sels d'aluminium modifie radicalement le pH de la peau, qui est normalement de 5,5. En changeant cet environnement, on favorise parfois la croissance de bactéries encore plus odorantes sur le long terme. C'est le paradoxe de l'hygiène moderne : plus on cherche à éliminer les bactéries, plus on risque de déséquilibrer le système.
Les mains vs le reste du corps : une idée reçue tenace
On nous répète sans cesse de nous laver les mains car elles seraient les plus sales. Certes, elles sont les vecteurs principaux de transmission des virus, mais en termes de population bactérienne résidente, elles sont loin derrière le nombril ou les pieds.
Une population de passage
La peau des mains est sèche et subit des lavages fréquents, ce qui en fait un milieu hostile pour une implantation durable. La plupart des bactéries que l'on y trouve sont "en transit". Elles viennent des poignées de porte, des claviers ou des téléphones. Reste que la diversité y est étonnante : une étude a montré que nous portons en moyenne 150 espèces différentes sur nos paumes, et que les femmes ont tendance à avoir une plus grande diversité bactérienne sur les mains que les hommes. Pourquoi ? Peut-être à cause de l'acidité de la peau ou de l'utilisation de produits cosmétiques.
Le smartphone, ce prolongement microbien de la main
Il est impossible de parler des mains sans mentionner nos téléphones. On estime qu'un smartphone héberge environ 7 000 types de bactéries différents. C'est souvent bien plus qu'une cuvette de toilettes, car les toilettes sont nettoyées régulièrement avec des produits désinfectants puissants, alors que nous ne nettoyons presque jamais nos écrans. C'est là que ça coince : nous portons à notre visage un objet qui est un véritable nid à microbes collectés partout où nous passons.
Idées reçues : ce qui n'est pas aussi sale qu'on le croit
Il y a une différence fondamentale entre "sale" au sens visuel et "chargé en bactéries". Certaines zones que nous jugeons répugnantes sont biologiquement moins actives que d'autres parties de notre anatomie que nous considérons comme propres.
La cuvette des toilettes vs la planche à découper
On n'y pense pas assez, mais la cuvette des toilettes est souvent l'un des endroits les plus stériles de la maison à cause de l'utilisation massive d'eau de Javel. À l'inverse, votre éponge de cuisine ou votre planche à découper en bois peuvent contenir 200 fois plus de bactéries fécales que le siège des WC. Sur le corps, c'est pareil. On imagine que l'entrejambe est le sommet de l'insalubrité, mais si l'hygiène est correcte, c'est un écosystème stable et protecteur.
Le rôle protecteur du microbiome
Le truc, c'est que nous avons besoin de ces bactéries. L'idée reçue selon laquelle il faudrait éradiquer 100% des microbes est une erreur monumentale. Sans elles, notre peau serait vulnérable aux champignons et aux infections cutanées. La science montre que les enfants qui grandissent dans des environnements "trop propres" développent plus d'allergies et d'asthme. Car oui, le système immunitaire a besoin de s'entraîner contre cette faune pour devenir efficace.
Questions fréquentes sur les bactéries corporelles
Est-ce que se doucher trop souvent élimine les bonnes bactéries ?
Absolument. Un décapage quotidien au savon antibactérien détruit le film hydrolipidique de la peau et décime les populations de Staphylococcus epidermidis, qui sont pourtant nos meilleures alliées contre les mauvaises odeurs et les infections. Une douche à l'eau claire pour les zones non critiques est souvent suffisante pour maintenir l'équilibre.
Pourquoi les pieds sentent-ils le fromage ?
C'est la faute des bactéries Brevibacterium. Elles se nourrissent des peaux mortes de vos pieds et produisent des gaz dont l'odeur est chimiquement très proche de celle de certains fromages comme le munster ou l'époisses. D'ailleurs, les mêmes bactéries sont utilisées pour l'affinage de ces fromages. Bon appétit.
Peut-on changer son microbiote cutané ?
C'est possible, mais difficile. Votre signature bactérienne est très stable dans le temps. Elle dépend de votre génétique, de votre environnement et même des personnes avec qui vous vivez. On a remarqué que les couples finissent par partager une partie de leur microbiote cutané à force de contacts physiques et de partage d'espace vital.
L'essentiel : une cohabitation nécessaire
Au final, l'endroit du corps avec le plus de bactéries dépend de ce que vous mesurez. Si vous cherchez la masse pure, c'est votre côlon. Si vous cherchez la diversité la plus exotique, c'est votre nombril. Et si vous cherchez l'activité biochimique la plus odorante, ce sont vos aisselles.
Honnêtement, c'est flou de vouloir désigner un seul "gagnant" tant chaque zone remplit une fonction précise. Ce qu'il faut retenir, c'est que nous ne sommes pas des entités isolées mais des holobiontes : un assemblage complexe de cellules humaines et de micro-organismes. Plutôt que de voir ces milliards de locataires comme une menace, il vaut mieux les considérer comme un organe à part entière, dont il faut prendre soin. Je trouve ça plutôt rassurant de savoir qu'on n'est jamais vraiment seul, même si l'idée de transporter 2 kilos de bactéries dans son ventre peut en refroidir certains. La prochaine fois que vous nettoierez votre nombril, ayez une petite pensée pour cette forêt amazonienne miniature qui vous accompagne partout.
